31 août 2007
Le cinquantenaire de la déségrégation raciale dans les écoles du sud des États-Unis
Little Rock (Arkansas) - Alors qu'une nouvelle année scolaire commence à travers les États-Unis, le plus grand lycée de la ville de Little Rock prépare une réunion de ses anciens élèves de 1957 qui devrait attirer des présidents et des poètes.
Tous les yeux seront cependant tournés sur neuf anciens élèves, maintenant sexagénaires, qui exercent les professions d'agent immobilier, de comptable, de conseiller financier, de contrôleur judiciaire, de psychologue, de journaliste et d'enseignant. Ce sont les premiers Noirs à avoir fait des études à la Central High School, lycée qui ne comptait que des élèves blancs jusqu'en 1957.
Grâce à eux, l'intégration raciale au sein des écoles a progressé dans le Sud, lentement au tout début, mais plus rapidement après l'adoption en 1964 de la loi sur les droits civils. Selon le Bureau du recensement, le pourcentage des élèves noirs qui terminent leurs études secondaires est passé de 18 % en 1957 à 81 % en 2006. (Pour les élèves blancs, ce pourcentage est passé de 43 % en 1957 à 86 % en 2006).
Melba Pattillo Beals, Elizabeth Eckford, Ernest Green, Gloria Ray Karlmark, Carlotta Walls LaNier, Terrence Roberts, Jefferson Thomas, Minnijean Brown Trickey et Thelma Mothershed Wair sont proches les uns des autres. « Nous sommes devenus un club très soudé depuis que nous avions quinze ou seize ans », a dit Ernest Green.
En 1957, Little Rock était en avance sur son temps pour ce qui est des relations entre les Blancs et les Noirs dans le Sud. Les transports en commun et les bibliothèques étaient ouverts à tous. C'est pourquoi personne ne s'attendait à des difficultés lorsque les écoles de la ville ont pris des mesures pour se conformer à l'arrêt de la Cour suprême en vertu duquel la ségrégation raciale était contraire à la loi.
Toutefois, le jour où les premiers élèves noirs devaient arriver au lycée High Central, le gouverneur de l'Arkansas, Orval Faubus, qui briguait un nouveau mandat et qui cherchait à obtenir les suffrages des partisans de la ségrégation raciale, a envoyé des soldats de la Garde nationale autour du lycée soi-disant pour y « maintenir la paix ».
« J'aurais pensé qu'il voulait dire ma paix, a dit Thelma Wair, mais ce n'est pas moi qu'il avait à l'esprit. Je ne l'ai su que lorsque je suis arrivée au lycée. » Les soldats de la Garde nationale ont empêché les élèves noirs d'entrer dans le lycée et les ont livrés à une foule hostile.
« Les enfants blancs et noirs jouaient ensemble, a déclaré Carlotta LaNier. Je ne m'attendais pas à des sentiments de haine, à une hystérie collective. Même après l'avoir observée, je ne pensais pas que cela durerait longtemps. »
Ce jour-là, Melba Beals est allée à l'école avec sa mère, et elles en ont été chassées. Elizabeth Eckford et Terrence Roberts y sont allés seuls. Ils ont tous dû marcher à travers une foule hostile, et Elizabeth Eckford a dû s'arrêter devant les baïonnettes des soldats. Pendant dix-neuf jours, aucun élève noir n'a pu retourner à l'école. Ce n'est qu'après qu'un tribunal fédéral lui en eut donné l'ordre que le gouverneur a retiré les membres de la Garde nationale. Toutefois, lorsque les neuf élèves sont finalement entrés dans les locaux du lycée le 23 septembre, la police n'a pas pu faire face à la foule hostile qui était à l'entrée du lycée. Les neuf élèves ont suivi quelques cours ce jour-là et ils ont dû se cacher dans deux voitures, sous des couvertures et des vêtements, pour pouvoir quitter le lycée.
Les photos de Little Rock parues dans les journaux, notamment celles montrant des Blancs en train de tabasser des journalistes noirs, marquèrent profondément les esprits aux quatre coins du monde et obligèrent le président Eisenhower à agir.
Selon l'historien Taylor Branch, le président Eisenhower était, au fond, un ségrégationniste, mais aussi un homme qui avait juré de faire respecter la loi. Le 24 septembre, il envoya à Little Rock un détachement de 1.200 hommes de la 101e Division aéroportée de Fort Campbell (Kentucky), les « Screaming Eagles ».
« La véritable portée de cette action ne fut pas qu'elle donna lieu à l'intégration, mais qu'elle montra qu'au final, les politiciens au niveau des États fédérés ne pouvaient braver les décisions des tribunaux fédéraux. Si le président n'avait pas envoyé de soldats, chaque gouverneur aurait donné à la Constitution la signification qui lui aurait convenu le mieux », a expliqué M. Branch.
En 1962, le président John Kennedy envoyait une fois de plus les soldats, cette fois pour faire respecter la décision d'un tribunal fédéral ordonnant l'université du Mississippi d'accepter James Meredith, un ancien membre de l'armée de l'air nationale de race noire. En 1963, la police fédérale confrontait George Wallace, le gouverneur de l'Alabama, alors qu'il empêchait des étudiants noirs de s'inscrire à l'université de l'Alabama. « Les tribunaux n'ont pas d'armées, et leur survie n'est possible que si la branche exécutive les appuie », a fait valoir M. Branch.
Lorsque, le 25 septembre 1957, les soldats de la 101e division aéroportée accompagnèrent les « Neuf de Little Rock » jusqu'à l'école, s'est souvenue Mme Wair, « la foule s'est fendue comme la mer Rouge ».
Mais lorsque les soldats sont partis deux mois plus tard, le harcèlement des neuf élèves noirs par les autres élèves qui voulaient les pousser à quitter l'école a repris de plus belle. « Nous avons fini par le comprendre : il nous était impossible de partir », a souligné M. Green.
Les élèves noirs s'étaient portés volontaires pour aller au lycée Central et c'est leur dossier scolaire et leur tempérament qui leur ont valu d'être choisis parmi d'autres volontaires. « Nous étions contents. Nous savions que le lycée Central avait un bien plus grand choix de cours, des programmes d'art dramatique, des débats, des courts de tennis et un beau grand stade », se rappelle Mme Trickey.
Ils voulaient recevoir une bonne éducation, mais ils voulaient aussi être traités comme les autres. « Quelle vie m'attend si je recule ! Est-il possible qu'un Dieu puisse faire qu'un groupe d'enfants soit meilleur qu'un autre ? », se demande Mme Karmark.
Sur les neuf élèves, huit finirent leur année scolaire, le neuvième fut expulsé pour s'être défendu après avoir été attaqué. M. Green, le seul en classe terminale, obtint son diplôme du lycée Central en mai 1958. Toute sa famille assista à la cérémonie de remise de diplômes et aussi M. Martin Luther King.
Une multitude de cérémonies sont prévues à Little Rock au mois de septembre. Les « Neuf de Little Rock » pronconceront tous un discours le 25 septembre sur les marches du lycée Central, se souvenant du jour où, il y a cinquante ans, ils eurent le courage d'aller à l'école sous l'escorte de l'armée.
Il est prévu que le président Bush prononce lui aussi un discours ce jour-là, et M. Bill Clinton, l'ancien président, présidera un dîner au cours duquel les « Neuf de Little Rock » remettront des bourses d'étude à neuf jeunes étudiants. Un nouveau centre d'information, où sera expliqué aux visiteurs le rôle joué par les « Neuf de Little Rock » dans le mouvement en faveur des droits civils, sera inauguré. Ruby Bridges, qui fut escortée à l'âge de 6 ans par la police fédérale jusqu'à l'école primaire de la Nouvelle-Orléans où elle était la seule élève noire, devrait elle aussi être là.
« Il y a cinquante ans, nous imagnions une Amérique qui serait plus apte à reconnaître la valeur de ses ressources humaines, qui offrirait davantage de choix, qui ferait tomber les obstacles pour que les gens puissent se réaliser pleinement », a dit M. Green, ajoutant : « Je crois encore que ce pays a besoin d'avoir une telle vision ... pour être l'un des chefs de file du monde. »
(Les articles du "Washington File" sont diffusés par le Bureau des programmes d'information internationale du département d'Etat. Site Internet : http://usinfo.state.gov/francais/)