17 mars 2006

Les tournois de poésie secouent les milieux littéraires

Le mouvement « slam » se répand à travers le monde.

 

Portland (Orégon) - Voici quelques questions : Qu'appelle-t-on un concert sans musique ? Qu'appelle-t-on une émission de jeux sans un jeu ? Qu'appelle-t-on le mouvement littéraire qui se répand aux États-Unis et dans de nombreux autres pays depuis plusieurs années ? Ces questions sans lien apparent ont toutes la même réponse improbable : le « slam », ou tournoi de poésie.

Fondateur de ce mouvement, Marc Kelly Smith déclare : « C'est le mariage de l'art du spectacle avec l'art poétique », auquel s'ajoute la passion de la compétition.

Les manifestations « slams » à travers les États-Unis ont en commun plusieurs caractéristiques générales : les poètes s'inscrivent pour lire leurs œuvres dans un café, dans un bar ou dans le sous-sol d'une église en face d'un auditoire bruyant que l'on a encouragé à applaudir, à pousser des hourras, à siffler ou à huer. Parfois, des auditoires particulièrement bruyants conspuent des poètes au point de les chasser de la scène.

Un jury choisi au hasard dans l'auditoire quelques minutes avant le début du « slam » renforce ces jugements spontanés. Il donne des notes à chacun des poètes en évaluant le fond et la forme de leur poésie, et, en fin de soirée, il nomme le vainqueur.

Les adversaires du « slam », qui sont nombreux, lui reprochent de faire primer la déclamation sur le contenu, l'attitude sur le mot. En revanche, ses partisans déclarent que ceux qui éprouvent du dédain à son égard n'acceptent pas que de simples particuliers qui n'ont pas fait d'études universitaires puissent émettre un jugement littéraire.

Marc Kelly Smith, quant à lui, dit que les auditeurs viennent pour écouter de la poésie et qu'ils éprouvent un plaisir non déguisé. Les poètes que l'on appelle « slameurs » peuvent déclamer leur poésie en s'inspirant de l'accent rythmique des rappeurs, du ton dramatique des acteurs shakespeariens ou du hurlement des poètes du mouvement beat. Il existe cependant certaines règles : ils ne peuvent pas chanter ou avoir un fond musical et ils ne peuvent se servir d'aucun support ou costume pour ajouter un élément de plus à leur déclamation. Le poète est sur la scène devant un microphone.

Les tournois de poésie sont nés il y a vingt ans, lorsque Marc Kelly Smith, qui était alors ouvrier en bâtiment, a organisé le premier dans un bar de Chicago. L'atmosphère apparentée à celle d'un concert de rock ressemblait au style ironique et souvent vibrant de colère de la musique punk des années 1980. Ces dernières années, le style de déclamation a subi l'influence du mouvement hip-hop, qui a vu le jour chez les Afro-Américains. Le « slam » est ainsi devenu un mouvement artistique dynamique : toutes les semaines, des centaines de poètes se produisent devant des milliers de spectateurs.

Selon ses partisans, il a donné une nouvelle vie à la poésie. « La plupart des soirées poétiques sont comme la plupart des soirées culturelles : elles n'attirent aucun auditeur », dit Marc Kelly Smith en les comparant à des manifestations culturelles dans les musées. Il a décidé de changer tout cela et il y a réussi.

« Le slam, dit-il, s'est répandu dans le monde entier, en particulier en Europe et en Asie. Son orientation politique favorable à la classe ouvrière et sa capacité à rassembler les gens ont un grand attrait. »

C'est principalement l'aspect de compétition du « slam » que critiquent ses adversaires. Un grand nombre d'entre eux disent que c'est de la frime, de l'affectation dramatique et non pas de la poésie. Le critique Harold Bloom l'a qualifié de « mort de l'art ». Pourtant, même ses critiques les plus sévères admettent que les tournois de poésie ont apporté un nouveau dynamisme et éveillé l'intérêt de personnes de divers milieux, ce dont la poésie avait besoin depuis longtemps.

Les poèmes lus lors de tournois peuvent faire partie de l'école traditionnelle de la poésie littéraire tout en la mettant en cause. Le « slameur » Michael Brown écrit :

« Je ne suis guère un artiste,
Un de ceux qui se pavanent et qui brillent...
Je suis de l'école ancienne,
Où les poètes nommaient les choses,
Disaient la vérité. »

La poésie elle-même tend à être en vers libre et à avoir un ton très personnel, contrairement à la tradition occidentale du XXe siècle qui, selon Marc Kelly Smith, « retirait le poète du lieu de travail ». C'est ainsi que la « slameuse » Brenda Moosy écrit :

« Lorsque l'ouvrier est venu installer mon jacuzzi,
Je lui ai dit : « Il faut le mettre dans une clairière, monsieur,
Car je veux voir les étoiles ! »

Les adeptes du « slam » aiment la vitalité de leurs sessions locales ainsi que les cercles artistiques qui en sont issus. Ils disent que les critiques n'ont rien compris en se laissant distraire par la compétition soi-disant « inconvenante » et par l'enthousiasme bruyant de l'auditoire. Ils font remarquer que les « slameurs » accordent plus d'importance au mot et à la poésie qu'à l'événement et à la popularité.

Les « slameurs » et leurs admirateurs continuent de lire et d'écouter, d'écrire et d'applaudir. Ils savent qu'ils font partie d'un nouveau mouvement artistique plein de vie.

(Les articles du "Washington File" sont diffusés par le Bureau des programmes d'information internationale du département d'Etat. Site Internet : http://usinfo.state.gov/francais/)

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