21 juin 2006
Une nouvelle génération d'écrivains s'affirme aux États-Unis.
Washington - La nouvelle vague d'écrivains américains d'origine arabe commence à laisser sa marque sur le monde de l'édition, mais un grand nombre de ces auteurs rejettent la notion d'une littérature arabo-américaine en tant que genre distinct que l'on peut identifier aisément.
Quatre écrivains réputés d'origine arabe, qui ont participé, le 16 juin à Washington, à une table ronde sur la littérature à l'occasion de l'assemblée annuelle du Comité américano-arabe de lutte contre la discrimination, ont décrit comment leur vie avait influencé leurs perspectives en tant qu'auteur et militant.
Selon Steven Salita, écrivain qui enseigne à l'université Virginia Tech, la notion même de littérature « arabo-américaine » est ambiguë, car elle tend à impliquer une similitude ou un ensemble de thèmes. Les écrivains américains d'origine arabe devraient éviter, d'après lui, de tels stéréotypes, car il ne faut pas que la littérature arabo-américaine devienne prévisible.
Poète, dramaturge et éditrice d'origine palestinienne qui enseigne à l'université Columbia à New York, Nathalie Handal a fait part de ses voyages récents en Palestine et de la situation critique de sa ville natale, Bethléem. « Jérusalem, a-t-elle dit, est notre ville jumelle, et nous ne pouvons pas y aller à cause du mur qui sépare maintenant les Israéliens et les Palestiniens. L'isolement est incroyable. »
Nathalie Handal a lu d'un de ses poèmes, une protestation passionnée contre le mur et la division de la Cisjordanie. Elle a aussi parlé de la pollinisation croisée dans le domaine culturel qui se produit lorsque la diaspora arabe s'installe dans divers pays du monde. Du fait que de nombreux membres de sa famille sont répartis dans plusieurs pays latino-américains, elle est devenue de plus en plus consciente de ce qu'on peut appeler « l'expérience latino-arabe ». Elle a présenté un second poème ayant trait à toutes les cultures qu'elle connaissait, sans oublier son lieu d'origine. Ce poème se termine par une admonition exprimée par la voix imaginaire du pays de ses ancêtres : « Compatriote, je te trouverai toujours, quelle que soit la langue que tu parles. »
La romancière d'origine marocaine, Laila Lalami, créatrice du blogue littéraire « Moorishgirl.com », a fait part de ses pensées sur les stéréotypes auxquels les écrivains américains d'origine arabe, en particulier les femmes écrivains, ne manquent pas de se heurter. « En tant que femme arabe (...) on s'attend à ce que je dise combien je suis opprimée par des hommes arabes malfaisants, a-t-elle dit en riant. Il existe un marché pour ce genre de chose, pour ce que j'appelle le fardeau de la pitié ». Selon elle, les gens sont surpris lorsqu'on tente de leur montrer la diversité qui existe sous l'étiquette d'arabe.
Tant Laila Lalami que Nathalie Handal sont d'avis que le monde arabe est méconnu dans les pays occidentaux. « Il est ahurissant que des gens contestent la vérité des émotions que j'ai décrites, alors même qu'ils ne sont jamais allés au Maroc », a dit Laila Lalami. Son dernier roman, « Hope and Other Dangerous Pursuits » (Espoir et autres activités dangereuses), porte sur la vie de quatre émigrés marocains en Europe, qui ont quitté leur pays pour des raisons très différentes et qui connaissent un sort également différent. Elle a lu un extrait où un Marocain très cultivé est réduit à vendre des babioles aux touristes.
Un autre participant à la table ronde, Gregory Orfalea, est un poète, un historien et un romancier qui enseigne au collège universitaire Pitzer de Claremont (Californie). Il a lu un extrait de son prochain roman « The Fiends » (Les démons), qui examine le passage à la vie adulte d'un jeune Américain d'origine arabe au début des années 1960.
Tous les participants sont convenus que les écrivains aux États-Unis, qu'ils soient arabes ou non, devaient surmonter de gros obstacles pour que leur œuvre soit publiée. « C'est une société cultivée où la concurrence entre les écrivains est grande pour un nombre limité de possibilités de publication », a dit Gregory Orfalea, en ajoutant que la vente de livres avait fortement diminué à cause du rôle de plus en plus prépondérant de l'audiovisuel, notamment des films et des jeux vidéo.
En outre, le goût des lecteurs américains est souvent imprévisible. Gregory Orfalea a raconté que Dan Brown, le célèbre auteur du « Da Vinci Code », lui avait dit que de nos jours il était particulièrement difficile de vendre des romans sur le passage à l'âge adulte de jeunes hommes, mais que ce n'était pas autant le cas pour celui de jeunes filles.
Pour sa part, Laila Lalami a fait remarquer si les cours de création littéraire étaient souvent dominés par les femmes, les auteurs des livres qui faisaient l'objet d'une critique dans le « New York Times » et dans d'autres publications étaient pour la plupart des hommes. « C'est comme si les vues des hommes avaient plus d'importance que celles des femmes. Les livres écrits par des femmes sont placés dans des catégories différentes » et parfois dédaignés, a-t-elle dit.
Néanmoins, le principal obstacle à l'entrée dans le monde de l'édition est l'auteur lui-même, a déclaré Gregory Orfalea. Les écrivains d'origine arabe qui ont assez de talent et de persévérance peuvent se faire entendre, a-t-il dit. Laila Lalami a exprimé la même opinion. « Je refuse, a-t-elle dit, de considérer le monde de l'édition comme un monolithe. Il se compose de personnes, qui peuvent écouter et que l'on peut convaincre de publier une œuvre. »
Quant à Nathalie Handal, elle a souligné que les écrivains d'origine arabe avaient une mission qui transcendait leur identité ethnique et leur héritage culturel. « J'aime à croire que l'art est universel, qu'il ne connaît pas les frontières. Ce sont des histoires humaines, et nos lecteurs sont le monde entier. »
(Les articles du "Washington File" sont diffusés par le Bureau des programmes d'information internationale du département d'Etat. Site Internet : http://usinfo.state.gov/francais/)