Sports | La quête de l'excellence

09 mai 2008

Le football américain récompense le sacrifice et le progrès

Ce jeu aux apparences barbares implique cependant de la discipline et de la stratégie

 
Kevin Walter et Nick Harper
Kevin Walter des Texans de Houston (n. 83) et Nick Harper des Titans du Tennessee. (© AP Images)

Le base-ball, le basket-ball et le football américain sont les sports les plus populaires aux États-Unis. Selon le journaliste, auteur, dramaturge et professeur américain Roger Rosenblatt, ces trois disciplines sont également « les produits implicites de nos ambitions et de nos aspirations, le miroir de nos réalisations et de nos défaites, le reflet de notre âme (…) Elles possèdent toutes nos qualités et tous nos défauts. »

Les propos suivants sont extraits de l'article : « La passion des jeux » de Roger Rosenblatt, qui a paru dans la revue électronique eJournal USA : Les sports aux États-Unis. Réflexions sur le base-ball.

Si le base-ball représente presque toutes les qualités de l'Amérique réunies en un parfait équilibre, le football américain et le basket-ball sont des sports où ces qualités peuvent être exagérées, excessivement accentuées et fréquemment dénaturées. Le football et le basket-ball ne sont pas des sports élégamment conçus. Ils sont plus désordonnés, plus propices à la démesure. Et pourtant, il est à noter qu'ils sont tous les deux beaucoup plus appréciés du public que le base-ball, ce qui laisse à penser que les Américains, après avoir fixé des règles, s'efforcent constamment de les enfreindre.

Comme le base-ball, le football américain est un sport où un individu progresse dans le cadre de certaines limites. Mais contrairement au base-ball, ces progrès individuels s'obtiennent centimètre par centimètre, dans la boue et l'adversité. Et dans la douleur. L'arrière ou l'ailier qui porte le ballon reçoit d'innombrables coups en avançant parfois pas plus de 30 centimètres à la fois. Il est souvent contraint de reculer. Dix mètres peuvent sembler une bien courte distance et c'est pourtant souvent, comme dans le cas d'une guerre, ce qui détermine la victoire ou la défaite.

Le jeu au sol dépend de l'infanterie ; le lancer du ballon dépend de l'armée de l'air. On peut aussi comparer le jeu aérien au rôle des « officiers » de l'équipe - ceux qui lancent et attrapent le ballon - par opposition aux défenseurs de première ligne aux visages rugueux, qui tels les soldats des tranchées se trouvent véritablement en première ligne. Cette analogie avec la guerre n'est guère excessive. L'esprit, le vocabulaire, les uniformes mêmes de ce sport, sans oublier les masques et casques de protection, évoquent des opérations militaires. Les accidents (l'équivalent des pertes en vies humaines) ne sont pas rares dans ce sport ; ils font partie du jeu.

Et pourtant, le football américain témoigne de nos attitudes contradictoires face à la guerre. En général, les Américains sont extrêmement réticents à partir en guerre, même quand nos dirigeants y sont prêts. Nous voulons seulement gagner et repartir le plus vite possible. Au début de la Deuxième Guerre mondiale, l'Amérique se classait par son armement au vingt-septième rang mondial. À la fin de la guerre, nous étions de très loin les premiers. Mais nous ne sommes partis en guerre que pour écraser des malfaiteurs et en finir rapidement. Le football représente ainsi la guerre à l'état idéal, un condensé de guerre. Un match comprend quatre périodes. Il peut y avoir une prolongation, d'« élimination instantanée », en cas d'égalité. Mais, sauf accident exceptionnel, aucun guerrier ne meurt.

Les joueurs ne sont pas les seuls à ressembler à des guerriers ; les supporters aussi sont pris de furie. Les fanatiques du football américain ne sont peut-être pas aussi dangereux que ceux du football européen, mais tous les dimanches, ils se déguisent, tels d'anciens guerriers celtes, à moitié nus en plein hiver et le visage grimé.

Ce n'est pas le sport de la haute bourgeoisie. Cela l'a été dans les universités d'élite pendant les années 1920 et 1930. Aujourd'hui, ce sport, tel qu'il est pratiqué au niveau professionnel, appartient principalement à la classe ouvrière. C'est une affirmation de l'Américain qui occupe un emploi manuel, qui progresse avec beaucoup de difficultés et au prix de nombreux efforts. Ce sport n'est pas dénué de subtilités ; un ballon qui par sa forme peut être à la fois lancé et frappé du pied témoigne d'une grande inventivité. Mais c'est avant tout un sport fait de grognements et de fractures osseuses et de plans de bataille (« conseils ») qui risquent de mal finir. Il est même aussi peu clair que la guerre. Une action se joue mais elle n'est pas officielle tant qu'elle n'a pas été reconnue par l'arbitre. Des signaux indiquant une pénalité arrivent avec retard, une action peut être annulée et tout l'enthousiasme d'une victoire apparente peut-être soudainement dissipé par un avis extérieur, donné d'un point de vue différent.

Mais c'est dans le rôle du « quart-arrière » (le lanceur) que s'exprime l'essence de l'Amérique. Mon fils Carl, ancien journaliste sportif au Washington Post, m'a fait remarquer que contrairement à tous les autres sports, le football américain dépend presque exclusivement des facultés d'un seul individu. Dans d'autres sports d'équipe, l'absence de vedettes peut être compensée d'une façon ou d'une autre, mais dans le football américain, le quart-arrière est tout à la fois. Il est le chef, le héros, le général américain, que le travail d'équipe ne peut remplacer. Il représente l'esprit d'initiative individuel, ainsi que l'autorité d'un seul individu. Et tout comme le président - directeur en chef du territoire - a plus de pouvoir que les membres des autres branches du gouvernement qui sont censés servir de contrepoids, le quart-arrière préside le match. Les supporters l'adorent ou le dénigrent avec la même passion que suscite un président américain.

Quant au quart-arrière lui-même, il doit avoir les qualités qu'un Américain doit posséder pour réussir - à la fois de l'imagination et de la stabilité - et il doit savoir à quel moment faire preuve de l'une ou de l'autre de ces qualités. Si les actions qu'il entreprend sont trop forcées, trop fréquemment improvisées, il échoue. Si elles sont trop prévisibles, il échoue également. Toutes les nuances de l'individualisme américain pèsent sur ses épaules et il incarne autant qu'il met à l'épreuve un système dans lequel l'entrepreneur individuel occupe une place à la fois centrale et excessive.

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