09 mai 2008
Ce sport dépend aussi bien des talents individuels que de la coopération en équipe

Le base-ball, le basket-ball et le football américain sont les sports les plus populaires aux États-Unis. Selon le journaliste, auteur, dramaturge et professeur américain Roger Rosenblatt, ces trois disciplines sont également « les produits implicites de nos ambitions et de nos aspirations, le miroir de nos réalisations et de nos défaites, le reflet de notre âme (…) Elles possèdent toutes nos qualités et tous nos défauts. »
Les propos suivants sont extraits de l'article : « La passion des jeux » de Roger Rosenblatt, qui a paru dans la revue électronique eJournal USA : Les sports aux États-Unis. Réflexions sur le base-ball.
La structure du basket-ball, qui, des trois sports, est le moins bien conçu, dépend presque exclusivement de la taille des joueurs, c'est-à-dire qu'il dépend de l'individu. Au fil des ans, les dimensions du terrain de basket-ball ont été modifiées car les joueurs étaient de plus en plus forts et grands ; le tracé du terrain a été modifié ; les règles relatives au smash ont été modifiées avant d'être rétablies pour la même raison. Les temps de jeu sont différents pour les joueurs professionnels et les étudiants, tout comme le temps dont on dispose pour tenter un tir au panier. D'autres règles sont également différentes. Un match de basket dépend avant tout de l'individu et de la virtuosité humaine. Par l'importance qu'il accorde à la liberté, c'est ainsi, d'une certaine façon, le sport le plus manifestement américain.
L'intégration raciale a été beaucoup plus rapide dans le basket que dans les deux autres grands sports américains, car le basket est vite devenu le sport des quartiers défavorisés des centres urbains, très prisé des Noirs américains. Mais le plaisir que l'on a à regarder un match de basket-ball provient des prouesses sportives, indépendantes de toute considération raciale. Voilà un domaine où l'ascension sociale, pour ainsi dire, se produit à la faveur de la libre concurrence. Qu'ils soient noirs ou blancs, les meilleurs joueurs sont ceux qui font les meilleures passes, interceptent le plus de tirs et marquent le plus de points.
À l'image d'autres structures américaines, privées et gouvernementales, ce sport prouve également à quel point l'équilibre entre jeu individuel et jeu d'équipe est subtil. Par le passé, des joueurs extraordinaires comme Oscar Robertson, Walt Frazier et Bill Russell ont montré que le travail d'équipe constituait l'essence même du basket-ball ; il fallait, pour gagner, chercher le joueur le mieux placé pour faire un tir au panier, et lui passer le ballon. Une équipe gagnante était une équipe dont les membres ne cherchaient pas à se mettre en avant. Ces dernières années, la plupart des équipes de joueurs professionnels ont abandonné cette idée en privilégiant au contraire les talents exceptionnels d'un individu, qui fait parfois de l'esbroufe. Pourtant, on a pu voir à de maintes reprises que lorsqu'un individu se démarque du reste de l'équipe, tout le monde y perd.
L'attrait profond que le basket-ball exerce en Amérique vient du fait qu'un jeune très pauvre peut y faire fortune, et que la façon dont il y parvient est mystérieuse. Ni le base-ball ni le football américain ne suscitent l'enthousiasme intense propre à ce sport dans lequel le corps humain accomplit des exploits surréels et défie la gravité avec grâce. Croire au mystère est l'un des aspects naïvement beaux du rêve américain, qui consiste en fait à croire que l'impossible est possible.
Cette conviction est ancrée au cœur même des sports pratiqués en Amérique. Elle se manifeste dès le plus jeune âge, lorsqu'on joue à attraper une balle de base-ball, qu'on tire dans un ballon de football, ou qu'on lance un ballon de basket sur un terrain de jeu. La première fois qu'on frappe dans une balle de base-ball, la première fois qu'on lance en vrille un ballon de football américain, la première fois qu'un garçon ou une fille arrive à lancer le ballon de basket suffisamment haut pour qu'il retombe dans le panier - ce sont des rites de passage nationaux. Dans un sens, ces rites montrent comment l'on devient américain, que l'on soit né ici ou non.
Il arrive, bien sûr, que cette noble illusion soit corrompue. L'exploitation commerciale du sport peut éclipser le plaisir du jeu. Les conflits entre les propriétaires d'équipes et les joueurs, aussi avides de gain les uns que les autres, peuvent avoir lieu au détriment des supporters. Les supporters eux-mêmes se conduisent parfois de façon si odieuse qu'ils dénaturent le sport. Le professionnalisme domine le sport pratiqué en milieu scolaire à un point tel que, dès le lycée, les enfants regardent les matchs d'un oeil désabusé. Comme le sport, l'Amérique a été conçue dans l'illusion de la perfection humaine. Lorsque cette illusion se heurte aux réalités des limites humaines, la déception laisse parfois un goût amer.
Mais l'utopie - des sports et des nations - n'en reste pas moins vivace. L'Amérique ne réussit dans le monde et face à elle-même que lorsqu'elle se rapproche des ambitions qu'elle affiche, lorsqu'elle s'efforce d'atteindre sa véritable nature. Il en va de même du sport. Ces deux entreprises sont centrées sur la progression d'un individu qui, en parvenant au sommet, entraîne les autres avec lui, vers une plus grande égalité, vers la victoire universelle. C'est la raison même de la passion des jeux.