Sports | La quête de l'excellence

10 juin 2008

« Il se passe quelque chose au village olympique »

Comment un chroniqueur sportif est devenu reporter d'actualités aux Jeux de Munich de 1972

 
Le toit où des athlètes israéliens ont été kidnappés
Un policier allemand armé sur le toit où des terroristes ont kidnappé et détenu des athlètes israéliens. (© Getty Images)

Barry Newcombe

Les Jeux olympiques constituent une parenthèse temporelle pendant laquelle nous nous autorisons à croire que la paix et la bonne volonté prévaudront dans le monde et que la compétition et l'harmonie peuvent coexister. Cette croyance s'est transformée en illusion le 5 septembre 1972 à Munich, lorsque les sportifs olympiques israéliens ont été pris en otages par l'organisation terroriste Septembre noir.

 

Barry Newcombe se souvient de ce jour-là et de son rôle dans cet événement puisqu'il était à l'époque jeune reporter pour un journal britannique. Il est actuellement président de l'Association des journalistes sportifs de Grande-Bretagne.

C´était le deuxième mardi des Jeux olympiques de Munich, en 1972. Il n'y avait pas d'épreuve d'athlétisme prévue ce jour-là et il devait donc y avoir moins de travail. Mais le téléphone placé à côté de mon lit a sonné juste après 6h du matin. La personne au bout du fil m'a dit : « Il se passe quelque chose au village olympique, vous devriez y aller. »

J'ai dégringolé les escaliers du bâtiment réservé à la presse et suis sorti dans l'air matinal. Tout autour de moi, une foule se pressait vers le village olympique, portée par une rumeur similaire à un raz-de-marée. Vingt-quatre heures plus tard, revenant sur les événements de la journée, je constatais que le monde olympique avait subi un bouleversement total, ce qui était également vrai pour moi, journaliste sportif amené à couvrir l'événement le plus important de toute sa carrière.

Chronologiquement parlant, l'événement du jour s'est produit exactement au moment où mon journal, l'Evening Standard de Londres, était à l'impression. Il était une heure de moins à Londres qu'à Munich ; ma première édition sortirait bientôt. Quatre autres éditions devaient tomber avant la fin de l'après-midi. Nous étions deux pour faire le travail : mon collègue plus expérimenté que moi, journaliste sportif spécialiste de l'athlétisme, et moi-même. Un autre journaliste qui faisait partie de notre équipe était à l'hôpital car il devait se faire opérer du cœur.

Comparées à aujourd'hui, les communications étaient limitées. Pour entrer en contact avec mon bureau, je devais trouver un téléphone branché sur l'international, ce qui était aussi le cas de la horde de journalistes de toutes nationalités. La demande téléphonique était extrême et comptait pour beaucoup dans la difficulté de cette tâche extraordinaire. Il n'y avait pas de cabine téléphonique au 31 Connolly Strasse, là où les terroristes arabes détenaient les 11 otages israéliens, à l'extérieur du village olympique.

Toute la journée, l'information confirmée a alterné avec la rumeur. En jargon britannique, on appelle « mass doorstep » ou « la meute au pas de la porte » la foule de journalistes qui attend pendant des heures dans l'espoir de récupérer des miettes d'information à propos d'un événement en cours. Les nouvelles nous sont parvenues lentement ce jour-là. À l'heure où toutes les éditions étaient déjà tombées, rien n'avait bougé : ni les terroristes, ni les otages, ni les médias. On disait qu'un journaliste s'était habillé en tenue de sport, avait couru jusqu'au village olympique et s'était fait passer pour un coureur de marathon qui s'entraînait. Un autre aurait rampé sous la clôture qui entourait le village.

À la tombée du soir, il est devenu évident que les autorités allaient transporter les principaux acteurs de la tragédie de Connolly Strasse vers un aéroport. Le bruit courait que les terroristes avaient exigé la libération de 234 prisonniers arabes détenus dans des prisons israéliennes ainsi que leur propre départ d'Allemagne sans être inquiétés. Un autocar et deux hélicoptères ont emmené les terroristes et leurs otages.

Notre équipe de deux journalistes devait être présente dans les deux aéroports où le départ d'Allemagne était susceptible de se produire. Mon collègue Wally, qui avait servi dans les blindés lors de la Seconde Guerre mondiale, a joué nos destinations à pile ou face. Il s'est rendu à Fürstenfeldbruck, à l'ouest de Munich, et je suis allé à Riem, au nord.

Expulsion d'un cameraman du village olympique
Un cameraman se fait expulser du village olympique après avoir tenté de filmer le lieu où étaient les otages. (© AP Images)

C'était à la base aérienne de Fürstenfeldbruck que l'événement aurait lieu. Mon collègue a pris position sur le périmètre de la base lorsque soudain, des coups de feu ont retenti dans l'obscurité. « Couche-toi, couche-toi et reste à terre jusqu'à ce que je te dise de te relever », a dit Wally au jeune journaliste qui se trouvait à côté de lui. Les coups de feu échangés dans les hélicoptères et aux alentours ont été, paraît-il, décisifs et presque personne n'a su exactement ce qui s'était passé. Une fois de plus, les rumeurs ont précédé les faits.

Les médias ont rejoint le principal centre de presse. La première nouvelle était joyeuse : tout le monde était sain et sauf, ont affirmé les autorités. Cette information a donc été annoncée comme un fait confirmé et s'est étalée sur la première page de tous les journaux, en Grande-Bretagne et ailleurs. La longue journée et la longue nuit s'étaient achevées de façon satisfaisante, nous semblait-il.

Mais l'affaire n'était pas terminée, loin de là. Une autre conférence de presse a été convoquée dans l'heure suivante. Cette fois-ci, le récit était totalement différent : personne n'avait été sauvé. Tout le monde était mort, ont-ils annoncé. Quelques minutes plus tard, l'aube s'est levée sur une journée sinistre.

J'ai trouvé un bureau où m'asseoir, j'ai rédigé mon article et quand mon journal a ouvert, j'ai dicté un article de plus de 1000 mots sur la plus longue intervention à laquelle j'ai assisté de ma vie. Comme bien d'autres journalistes sportifs, j'avais dû me montrer à la hauteur de la situation, preuve que ce que j'avais appris sur le tas me permettait de résister lorsque j'étais sous pression.

Les Jeux de Munich ont repris et ont été allongés d'une journée. Les personnes présentes à cet événement ne l'oublieront jamais. Ses implications sur la sécurisation des Jeux sont encore évidentes de nos jours et l'esprit olympique devra désormais coexister avec ce dispositif sécuritaire. Il est impossible d'y échapper. Une chose est certaine à propos des Jeux de 1972 à Munich : ce qui s'est produit a modifié la préparation de tous les Jeux depuis lors, et cela continuera à être le cas à l'avenir.

PDF Caption : Aux Jeux de Munich de 1972, un policier allemand armé se trouve sur le toit d'un dortoir où les membres du groupe terroriste Septembre noir avaient kidnappé et détenu les membres de l'équipe olympique israélienne.

CMS Caption :  Un policier allemand armé sur le toit où des terroristes ont kidnappé et détenu des athlètes israéliens.

Credit : Photo Hulton Archive/Getty Images

PDF Caption : Deux hélicoptères de la police allemande se trouvent sur le terrain de la base aérienne de Fürstenfeldbruck après avoir transporté les terroristes armés et les otages israéliens membres de l'équipe olympique. L'hélicoptère au premier plan a été détruit par l'explosion d'une grenade à main actionnée par l'un des terroristes qui a apparemment préféré se suicider à risquer d'être appréhendé. Onze Israéliens et un policier allemand sont décédés. Cinq des huit terroristes ont été tués par la police lors d'une tentative de sauvetage manquée.

Credit : © AP Images

PDF Caption : Un cameraman non identifié se fait expulser du village olympique par un policier allemand après avoir tenté de filmer le bâtiment où les terroristes gardaient les Israéliens en otage.

CMS Caption : Un cameraman se fait expulser du village olympique après avoir tenté de filmer le bâtiment où les terroristes gardaient les otages.

Credit : © AP Images

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