08 avril 2008
Ce sport figure dans de nombreux romans et poèmes américains.
(Début de l'article)

Le base-ball, le basket-ball et le football américain sont les sports les plus populaires aux États-Unis. Selon le journaliste, auteur, dramaturge et professeur américain Roger Rosenblatt, ces trois disciplines sont également « les produits implicites de nos ambitions et de nos aspirations, le miroir de nos réalisations et de nos défaites, le reflet de notre âme (…) Elles possèdent toutes nos qualités et tous nos défauts. »
Les propos suivants sont extraits de l'article : « La passion des jeux » de Roger Rosenblatt, qui a paru dans la revue électronique eJournal USA : Les sports aux États-Unis. Réflexions sur le base-ball.
De ces trois grands sports, le base-ball est à la fois le plus élégamment conçu et celui dont l'attrait s'explique le plus facilement. C'est un sport qui se joue dans des limites et des dimensions très précises - la distance d'un point à un autre doit être de telle longueur, le monticule du lanceur doit avoir telle hauteur ; de même pour le poids de la balle, le poids de la batte, les poteau de démarcation du hors-jeu, ce qui compte ou ne compte pas, et ainsi de suite. Les règles du jeu sont inflexibles ; d'ailleurs, à quelques exceptions près, elles n'ont pas changé depuis un siècle. Car, contrairement au basket-ball, le base-ball ne dépend pas de la taille des joueurs, mais bien d'une conception de l'évolution humaine selon laquelle les gens ne changent pas beaucoup - certainement pas en l'espace d'un siècle - et doivent donc faire ce qu'ils peuvent dans les limites qui leur sont imposées. Comme l'a écrit le poète Richard Wilbur : « La force du génie vient de ce qu'il est enfermé dans une bouteille. »
Et pourtant, au sein même de ses limites, le base-ball privilégie avant tout l'individu. Dans d'autres sports, c'est une balle qui marque des points. Au base-ball, c'est une personne qui marque des points. Ce sport est par sa nature axé sur les aspirations individuelles des Américains. Voici un scénario courant : un coureur à l'attaque, se trouvant au premier but, envisage de détaler subrepticement vers le deuxième but. Le défenseur du premier but envisage de se repositionner derrière lui. Le lanceur songe un instant à lancer au premier but pour tromper le coureur, mais il lance finalement à la plaque où le batteur qui attendait la balle essaie de la frapper afin de protéger le coureur, lequel décide de s'élancer, incitant le défenseur du deuxième but à se précipiter vers le but pour coiffer le coureur, ce qui ne se fera qui si la balle renvoyée instantanément par le receveur lui parvient au bon niveau. Nul besoin de savoir ce que veulent dire ces termes pour constater qu'il s'agit avant tout d'éprouver la capacité de chacun à accomplir une tâche précise, à prendre des décisions et à improviser.
Les supporters sont très attachés aux heures de gloire du base-ball et notamment aux noms et aux exploits de ses héros (records battus et statistiques). L'Amérique affectionne tous ses héros sportifs car elle n'a pas le long passé de l'Europe, de l'Asie et de l'Afrique. Faute d'un Alexandre le Grand ou d'un Charlemagne, elle se constitue une mythologie héroïque tirée du sport.
Nous chérissons également les moments sublimes du base-ball car de tels souvenirs préservent notre jeunesse, étant donné la volonté constante, quoique un peu forcée, de l'Amérique de se maintenir dans un perpétuel été. Ce sport donne l'illusion de durer pour toujours. (Le base-ball est le seul sport dans lequel, lors d'un match, une équipe dont la défaite semble assurée tant son retard aux points est grand peut encore gagner même si elle se trouve réduite à son dernier attaquant.) Dans les années 50, l'un des plus grands joueurs de base-ball, Willie Mays des Giants de New York, a réalisé un exploit resté légendaire en attrapant par-dessus l'épaule et en pleine course une balle frappée au plus profond de l'immense pelouse d'un des plus vastes stades de base-ball du pays. Ce n'était pas seulement le fait que Willie a dû tourner le dos à la balle pour entamer son sprint, c'étaient aussi le gigantesque espace vert sur lequel il filait et le suspense insupportable de savoir s'il allait attraper la balle, c'étaient les milliers de spectateurs saisis d'une transpiration soudaine, cloués sur leur siège comme autant de minuscules points d'un tableau de Seurat, suant dans les gradins creusés au sol d'une planète dont la pâle luminance du jour s'intensifiait la nuit d'un brillant mélange de violet et d'émeraude.
Un match de base-ball se résume toujours à l'opposition fondamentale entre le lanceur et le batteur avec, derrière la plaque, le receveur qui est le seul joueur à faire face au terrain et à voir l'ensemble du terrain ; il préside le match, tel un dieu masqué et accroupi. Le rôle du lanceur relève plus de la ruse que celui du batteur, mais celui du batteur est plus humain. Le lanceur est à la fois à l'attaque et défensif. Il a pour mission de tenter et de tromper l'adversaire. Le batteur ne sait pas ce qui l'attend. Il peut se faire éliminer soit en ratant la balle soit en la laissant passer, pensant qu'elle est mauvaise, au risque d'avoir l'air idiot si l'arbitre la déclare bonne. Mais il a entre les mains une batte de base-ball. Et si tout se passe bien et qu'il arrive à accomplir l'exploit sportif difficile entre tous, consistant à frapper au moyen d'un lourd bâton cylindrique un petit projectile sphérique et dur, lancé à plus de 140 kilomètres à l'heure, eh bien, le destin est suspendu l'espace d'un instant et c'est lui qui a alors tous les pouvoirs. Il ne faut pas se demander pourquoi les meilleurs batteurs ne frappent la balle en jeu qu'un tiers du temps, mais comment ils arrivent à ne pas la rater à tous les coups.
Pourtant, la jeunesse et l'espoir qui caractérisent ce sport ne constituent qu'une seule facette du base-ball, et donc une seule facette de la signification qu'il a pour nous. C'est pendant la seconde partie de la saison de base-ball que la nature du sport se manifeste véritablement. La seconde partie de l'été n'est pas aussi joyeusement optimiste que la première moitié de la saison. Chaque année, à partir du mois d'août et jusqu'aux championnats de la World Series en octobre, un sentiment de mortalité commence à planer sur le sport - une impression qui s'accentue vers la fin du mois de septembre pour devenir une certitude : quelque chose d'attrayant et de dynamique, plein de possibilités, risque de prendre fin.
L'attrait de ce sport vient du fait qu'il incarne l'évolution de la vie américaine, l'innocence cédant peu à peu la place à l'expérience. Jusqu'au milieu du mois d'août, le base-ball est comme un garçon en culottes courtes qui s'amuse sur un gazon touffu ; par la suite, c'est un vétéran quelque peu méfiant, à la nuque brûlée par le soleil, qui cherche avant tout à protéger la plaque de but. Pendant la deuxième partie de l'été, le base-ball consiste avant tout à défier la mort. Sadaharu Oh, joueur japonais aussi célèbre en son pays que Babe Ruth l'a été aux États-Unis, a rédigé une ode au base-ball dans laquelle il loue la chaleur du soleil et prévoit le changement prochain de « l'arrivée de la lumière hivernale ».
Rien d'étonnant à ce que le base-ball ait inspiré davantage d'écrits littéraires que tous les autres sports. Les écrivains américains - les romanciers Ernest Hemingway, John Updike et Bernard Malamud et la poète Marianne Moore - ont vu dans ce sport la patrie des rêves. On y trouve également la négation même de ces rêves. Tout comme l'Amérique, le base-ball a lutté contre l'intégration raciale jusqu'à ce que Jackie Robinson, le premier Noir américain à jouer en première ligue, défende toutes les valeurs auxquelles le pays voulait croire. L'Amérique a également lutté contre le destin qu'elle avait pourtant revendiqué - être le pays de tous les peuples - et lorsqu'elle s'est finalement efforcée de devenir le pays de tous les peuples - des Noirs, des Asiatiques, des Latinos et de tous - elle s'en est trouvé améliorée. Le base-ball aussi s'en est trouvé amélioré.
La structure même de la Constitution des États-unis apparaît en filigrane dans le base-ball. Le texte de base de la Constitution en est le bâtiment principal, un édifice symétrique du XVIIIe siècle, s'appuyant sur les principes du siècle des Lumières : la raison, l'optimisme et l'ordre, ainsi que la méfiance vis-à-vis des émotions et passions. Les architectes de la Constitution, qui étaient tous des Britanniques à l'esprit éclairé, ont cherché à construire un bâtiment dans lequel les Américains pourraient vivre, sans le renverser en privilégiant leurs impulsions au détriment de leur raison. Mais le problème de ce premier recueil de lois est qu'il est trop stable, trop rigide. Les fondateurs de la nation ont donc rédigé la Déclaration des droits, qui, en termes de base-ball, peut être interprété comme l'incitation à la liberté individuelle dans les limites de lois très strictes. Le base-ball est à la fois classique et romantique. Tout comme l'Amérique. Et ce pays aussi bien que ce sport subsistent en conciliant ces deux tendances.
(Fin de l'article)