16 décembre 2009
Revue électronique du département d'État - Les racines de l'innovation
Les chercheurs et les hommes d'affaires apprennent plus que jamais à s'allier pour innover. Alex Soojung-Kim Pang est directeur de recherche à l'Institute for the Future (l'Institut du futur), maître de conférence à la Said Business School (l'école de commerce Said) qui dépend de l'université d'Oxford et chercheur invité à l'université de Stanford dans le cadre du programme relatif à l'histoire et à la philosophie des sciences et techniques.
Alex Soojun-Kim Pang
À notre époque où l'économie mondiale se caractérise par une forte intensité de savoir et une obsession pour l'innovation, il est sans doute étonnant de constater que même si le monde scientifique et celui des affaires coexistent depuis très longtemps, ils n'ont quasiment jamais rien eu en commun. Quiconque aurait dit à un orfèvre de la Chine ancienne, au capitaine d'un navire marchand spécialisé dans le commerce des épices à l'époque des grandes découvertes, ou à un brasseur quaker de Philadelphie au XVIIIe siècle que la science pouvait faire progresser le commerce serait passé pour un fou. Aujourd'hui encore, il est difficile non seulement de décrire la relation qui lie le monde scientifique à celui des affaires mais également de savoir ce qu'on devrait faire pour servir les intérêts de la science et de la politique industrielle.
Deux facteurs rendent cette tâche difficile. Primo, le monde scientifique et celui des affaires sont des secteurs en évolution. De ce fait, ce qui est valable pour l'un ne l'est pas forcément pour l'autre : ainsi, les grands laboratoires de recherche et développement d'entreprise (R&D) qui apportent des améliorations progressives dans des secteurs traditionnels risquent d'échouer dans de nouveaux marchés en pleine expansion. Secundo, les idées scientifiques et les talents des chercheurs se distinguent des autres intrants économiques, en ce qu'il est difficile de les gérer et de les monopoliser. De ce fait, les relations entre la science et l'industrie échappent à toute définition précise et les bienfaits économiques de la science sont plus difficiles à quantifier qu'on ne pourrait le penser.
Il est vrai qu'il existe d'innombrables exemples de découvertes scientifiques qui ont eu des retombées économiques - comme le télescope de Galilée ou le paratonnerre de Benjamin Franklin - mais il faut reconnaître que la science, avant l'avènement des industries électrique et chimique du XIXe siècle, n'a que peu contribué à la vie des affaires. Ce sont ces deux premiers secteurs qui permirent aux scientifiques, par le biais d'expérimentations et de nouvelles théories, d'y contribuer de manière plus significative que ne l'avaient fait les ouvriers qualifiés travaillant à l'aveuglette et de manière empirique. À la fin du XIXe siècle, quelques sociétés - comme DuPont, AEG, General Electric - s'étaient dotés de laboratoires de R&D pour stimuler le perfectionnement de nouveaux produits et résoudre les problèmes découlant de systèmes technologiques en constante évolution. La production de pénicilline et la construction de radars, d'avions à réaction et de la bombe atomique pendant la Deuxième Guerre mondiale ont apporté la preuve incontestable que la science pouvait être utilisée aux fins d'avantages concurrentiels. Après la guerre, la majorité des grandes sociétés s'équipèrent de laboratoires dont certains, comme ceux de la société Bell, employaient des milliers de personnes.
Toutefois, même à l'âge d'or de la recherche et développement, il ne fut pas toujours aisé de déterminer dans quelle mesure la science contribuait aux résultats financiers d'une entreprise. Les laboratoires avaient certes besoin de jouir d'un minimum d'autonomie pour mener à bien la recherche mais il leur était toujours difficile d'intégrer ces découvertes dans les lignes de produits. Si l'on examine quelques cas célèbres, on s'aperçoit que certaines sociétés ont privilégié la recherche de pointe classique mais n'ont pas réussi à la mettre à profit : le centre de recherche de Xerox à Palo Alto (« Xerox's Palo Alto Research Center », ou PARC) mit au point les premiers ordinateurs individuels, mais comme Xerox ne savait pas quoi en faire, de nombreux chercheurs émérites du PARC partirent chez Apple pour travailler sur le projet du Macintosh. (La société Xerox eut cependant le mérite de miser gros sur l'imprimante laser conçue à la même époque au PARC, et l'exploitation de cette technologie lui rapporta des milliards de dollars.)
En fait, l'ordinateur personnel contribua à l'inauguration d'une ère nouvelle à la fois dans le monde scientifique et dans le domaine de l'innovation d'entreprise. De même que l'Internet, les capteurs bon marché, les logiciels libres, les microfluidiques dont on se sert dans les systèmes de « laboratoire sur puce » ainsi que d'autres technologies, l'ordinateur individuel a lui aussi fait baisser le coût des techniques de pointe. Il a permis à des entreprises embryonnaires de faire de la recherche de pointe et a insufflé à la science une puissance commerciale débridée que ni l'État ni les stratégies d'entreprise n'avaient le moyen de contrôler. Les exemples comme celui du PARC prouvent que les sociétés auraient tout à gagner à promouvoir des projets appliqués plus étroits plutôt que d'encourager une recherche sans limites qui pourrait en fin de compte profiter aux concurrents. Ce qui est vrai pour les sociétés l'est également pour les pays : la Chine dépense bien moins en recherche et développement que les États-Unis ; pourtant, les multinationales américaines s'emploient frénétiquement à installer des laboratoires de R&D en Chine.
Il semblerait donc que nous soyons à l'aube d'une ère nouvelle où la science jouera plus que jamais un rôle déterminant en matière d'innovation, quoique plus imprévisible encore et plus incertain sur le plan des avantages commerciaux. À une époque où on attache énormément d'importance aux innovations, les grandes entreprises et les pays ont des difficultés toujours plus considérables à encourager les avancées scientifiques et à en tirer des bénéfices.
Cela sonne-t-il pour autant le glas de toute politique commerciale fondée sur la science ? Absolument pas. En fait, certains pays et certaines régions ont découvert plusieurs secrets qui leur ont assuré un succès commercial retentissant.
Les facteurs culturels
Le premier et le plus grand de ces secrets est qu'il n'existe pas de relation linéaire simple entre la science et les affaires. L'idée reçue qui consiste à penser que les découvertes scientifiques pures induisent inévitablement les progrès en science appliquée qui sont à l'origine de nouvelles technologies et de débouchés commerciaux est erronée. Le transfert d'idées des laboratoires aux foyers n'est pas un processus mécanique mais bien humain. Il exige des « transformateurs », des intermédiaires capables d'aider les concepteurs et les sociétés à appréhender le potentiel commercial des nouvelles idées. Il faut souvent que les investisseurs et les entrepreneurs qui sont en mesure de créer des associations encouragent la recherche portant sur les technologies de pointe et sur l'innovation de produits. Il faut également que les sociétés puissent fabriquer, distribuer et commercialiser de nouveaux produits. De nombreux pays ont investi dans des universités et dans la recherche fondamentale, s'attendant à des résultats directs ; en fait, les responsables politiques doivent garder à l'esprit la nécessité de bâtir des infrastructures et des cultures.
Or, une culture d'innovation bien structurée ne se contente pas de promouvoir l'innovation ; elle en constitue les fondements. C'est le deuxième secret : s'il est vrai que les connaissances scientifiques sont « mobiles », les entreprises à forte composante scientifique plongent leurs racines dans un tissu local culturel et artisanal complexe. Les régions qui exploitent le talent des plus grands chercheurs n'aspirent pas seulement à créer des centres de recherche sans égal en nanotechnologie, en énergies alternatives ou en informatique quantique ; non seulement ces initiatives peuvent se révéler extrêmement coûteuses, mais les groupes de recherche qui emploient des scientifiques éminents peuvent se laisser séduire par une meilleure offre d'emploi. Au lieu de mettre en œuvre un modèle générique fondé sur le talent de grands chercheurs, les décideurs avisés font de plus en plus des paris ciblés qui associent la recherche de pointe et le savoir-faire local.
Le Danemark, par exemple, est en passe de devenir l'un des grands pôles mondiaux de l'informatique appliquée. Pourquoi ? L'emploi généralisé de l'informatique - c'est-à-dire la science qui étudie dans quelle mesure les ordinateurs peuvent devenir encore plus utiles s'ils sont incorporés dans les objets quotidiens - se situe au carrefour de l'électronique, des logiciels, de la psychologie et de l'ergonomie. C'est un domaine qui exige de sérieuses connaissances sur la façon dont les personnes se servent des nouvelles technologies, et les scientifiques danois ont puisé ce savoir profond au sein même de leur société, dans le milieu exceptionnellement avancé du design.
De même, Silicon Valley est en train de se réinventer pour devenir un grand centre d'énergies alternatives grâce à sa solide expérience portant sur la conception de batteries. Cela n'a rien de très tape-à-l'œil mais les connaissances requises pour faire fonctionner un portable une demi-heure de plus donnent à la jeune pousse Tesla Motors, spécialisée dans la construction de voitures électriques, un avantage décisif. Pour les responsables politiques, cela prouve bien qu'il est primordial d'encourager les industries à se servir des compétences disponibles. Non seulement cela assurera aux nouvelles entreprises des caractéristiques plus distinctives et plus difficiles à contrefaire, mais cela peut également profiter aux industries existantes.
Bien plus que le laboratoire
Le troisième secret est que le pouvoir de convertir des découvertes scientifiques en produits demande un véritable talent. La science et le secteur des affaires sont des activités très différentes, caractérisées par des compétences et des motivations diverses. Si ces deux domaines d'activité sont amenés à coopérer de façon satisfaisante, chacun aura besoin de conserver son indépendance. Un chercheur émérite qui excelle à obtenir des subventions et à constituer des groupes de recherche ne réussira pas forcément aussi bien sur la place du marché. D'ailleurs, la persévérance requise pour travailler pendant des années sur des problèmes complexes est différente des aptitudes intellectuelles exigées pour fonder une société.
Trop souvent cependant, nous avons du mal à comprendre qu'une découverte ne débouche pas toujours sur de nouveaux produits. Par exemple, les concepteurs de « technologies propres » à succès sont en train de se rendre compte que l'invention d'une nouvelle turbine éolienne ou d'un matériau photovoltaïque hyper-efficace ne changera vraiment le monde que s'ils parviennent à rendre ces découvertes indispensables aux sociétés de distribution d'énergie déjà en place, que si ces produits répondent aux exigences des organismes chargés d'appliquer les normes de sécurité, que si les coûts de fabrication baissent et que le consommateur soit convaincu que le passage à une nouvelle technologie en vaut la peine. Ce type d'activité transformatrice, de systémisation, est un talent en soi. Le monde de la science et le monde des affaires a besoin de traits d'union, de personnes aptes à reconnaître les occasions et à établir les réseaux qui transforment les idées en technologies novatrices.
Le quatrième secret est que les liens entre le domaine scientifique et le monde des affaires sont en train de prendre de l'ampleur. Jusqu'à présent, la science a eu un impact considérable sur la conception et la fabrication de produits mais celui-ci a été beaucoup plus variable dans certains domaines comme les ressources humaines. On constate actuellement que la science commence à s'étendre à de nouveaux secteurs. De nouveaux outils en neuroscience - en particulier la technologie de l'imagerie optique du cerveau comme l'imagerie par résonance magnétique fonctionnelle (IRMF) - nous permettent d'étudier le cerveau au moment où il prend des décisions, regarde une publicité, ou réagit à une stimulation.
La multitude de données recueillies par l'activité des internautes sur des sites comme Amazon.com permettent aux scientifiques de modéliser de façon plus juste les comportements et les goûts des personnes. Wall Street connaît un afflux de physiciens et de mathématiciens chevronnés qui appliquent des théories scientifiques complexes pour minimiser les risques financiers. La mise au point de nouveaux modèles climatiques et d'outils comptables visant à évaluer les coûts et les avantages des programmes de pérennisation des activités des entreprises permet à ces dernières de mieux apprécier dans quelle mesure le recours à la technologie propre aura un impact sur leurs résultats financiers.
Enfin, notons que quelques entreprises sont sur le point de mettre au point des processus novateurs fondés sur la façon dont la science s'applique. Le mouvement dit de l'innovation ouverte - qui met l'accent sur le partage des ressources intellectuelles fondamentales, renforce la collaboration entre des partenaires qui n'ont rien en commun et récompense de manière informelle les participants - a toutes les caractéristiques d'une communauté scientifique.
Une relation complexe
Ainsi, le défi pour les entreprises comme pour les nations consiste à investir dans des activités commerciales qui allient technologie de pointe et ressources culturelles locales, à nouer des liens entre le monde scientifique et le monde des affaires tout en les laissant prospérer, et à profiter des nouvelles sciences qui peuvent aider les industries à mieux comprendre les comportements humains, à saisir l'impact à long terme des règlements et des stratégies et à mettre au point de nouveaux processus économiques.
La relation entre le monde scientifique et le monde des affaires n'a jamais été simple. Aujourd'hui cette relation et en train de devenir plus complexe et multidimensionnelle ; ce faisant, elle est plus rentable quand on en connaît les secrets.
Les opinions exprimées dans cet article ne reflètent pas nécessairement le point de vue ou la politique du gouvernement des États-Unis.
(Diffusé par le Bureau des programmes d'information internationale du département d'Etat. Site Internet : http://www.america.gov/fr/)