16 décembre 2009
Revue électronique du département d'État - Les racines de l'innovation
La Silicon Valley et d'autres grappes géographiques de l'innovation naissent pour des raisons pratiques. Journaliste, écrivain et enseignant, G. Pascal Zachary a écrit pour le Wall Street Journal et le New York Times.
G. Pascal Zachary
Lorsqu'un éminent financier du nord de la Californie mobilisa la somme remarquable d'un milliard de dollars, à l'été 2009, pour investir dans des « technologies vertes » à risque, la Silicon Valley a rappelé au monde que, dans le domaine de l'innovation tout au moins, la géographie détermine le destin.
Vinod Khosla, l'investisseur en capital risque qui a mobilisé les fonds en question, personnifie le rôle essentiel que joue l'emplacement dans l'innovation et dans l'évolution des techniques. Il y a trente ans, M. Khosla quitta l'Inde, son pays natal, pour faire des études de gestion à l'université Stanford en Californie. En 1981, frais émoulu, il contribua à fonder Sun Microsystems, un fabricant d'ordinateurs de marque. Plus récemment, M. Khosla s'est lancé à la recherche de sources d'énergie de remplacement en appliquant les compétences et les relations professionnelles de son pays d'adoption à un nouveau type de problème.
Certes, d'autres parties du monde sont, elles aussi, en quête d'énergies de substitution innovantes, ce qui fait qu'aucun endroit à lui seul ne pourra avoir le monopole de ces technologies émergentes. Néanmoins, la capacité de la Silicon Valley d'étendre son champ d'activités à la mise en valeur de technologies énergétiques visionnaires illustre l'importance du lieu : les innovations ne se produisent pas n'importe où, mais naissent souvent dans des grappes géographiques qui abritent des investisseurs, de grandes universités de recherche, des sociétés existantes de technologie et de nombreux ingénieurs et scientifiques toujours disposés à sortir des sentiers battus.
« Le but consiste effectivement à prendre des risques que personne d'autre ne veut prendre, » déclare M. Khosla à propos de son nouveau fonds.
Prendre des risques, réinventer, telle est la vocation de la Silicon Valley. Depuis plus d'un demi-siècle, cette région est à l'avant-garde de l'innovation, s'appliquant d'abord aux ordinateurs et à l'électronique, puis aux logiciels, à l'Internet, aux médias et aux communications. À chaque fois que la vallée paraissait sur le point de perdre son attrait, évincée par des centres d'innovation dans d'autres coins du monde, une nouvelle vague fraîche de percées technologiques lui a permis de garder sa prééminence mondiale.
Dans les années 1990, la biotechnologie a prospéré dans le nord de la Californie, en partie en raison du rôle joué par les ordinateurs dans l'ingénierie moléculaire et la recherche pharmaceutique. Au début de la présente décennie, l'essor de Google a transformé la région en leader mondial des moteurs de recherche. Plus récemment, la Silicon Valley a donné naissance à des entreprises de réseaux socio-médiatiques tels que Twitter et Facebook et à des portails de contenus à source ouverte comme Wikipédia. Enfin, l'iPod et l'iPhone, conçus et fabriqués par Apple dans ses laboratoires de la Silicon Valley, ont révolutionné l'électronique grande consommation dans le monde entier.
Les percées réalisées par les innovateurs de la Californie septentrionale expliquent pourquoi la région attire 40 % de l'ensemble du capital risque investi aux États-Unis. Si on y ajoute les conurbations de Los Angeles et de San Diego, la Californie reçoit, certaines années, près de la moitié de l'ensemble du capital risque. Tout cet argent renforce la suprématie de la région, en partie du fait que les ressources financières servent d'aimant pour attirer le talent en provenance du monde entier.
Lier les grappes
Même lorsque le talent technique retourne dans son pays d'origine, l'attrait géographique continue d'exercer une grande influence. AnnaLee Saxenian, une experte de l'innovation régionale à l'université de Californie, à Berkeley, a montré que les innovateurs peuvent faire la navette efficacement entre la Californie et d'autres grappes d'innovation ; certaines étant aussi éloignées que l'Inde et Taïwan. Ceux qu'elle appelle les « nouveaux argonautes », profitent essentiellement d'une hiérarchie géographique qui lie la production à bon marché en Asie à des activités de plus grande valeur aux États-Unis et en Europe.
Le regroupement géographique a une logique autorenforçante. Tout avantage acquis est étonnamment difficile à perdre. L'historien britannique Peter Hall a fait la chronique de l'essor des grandes villes de l'histoire et il en attribue la longévité en partie aux avantages d'être les premières à établir une dominance et à y attirer le talent. Tout comme Manchester United ou Real Madrid parviennent à former des équipes de football de grande valeur d'année en année, les villes et les grappes régionales réussissent, elles aussi, à maintenir leur avance. Les talents les plus prometteurs, après tout, veulent se joindre à un gagnant, et ce faisant, les principales villes et organisations restent longtemps puissantes.
L'implication est claire : les investisseurs regardent l'adresse d'un innovateur autant que sa technologie et son curriculum vitae. Un Brésilien qui a une meilleure idée pour des piles de voiture électrique devrait peut-être songer à ouvrir des bureaux au Japon et en Allemagne dans son plan d'entreprise. Un ingénieur indien des chemins de fer ferait bien d'inclure dans son budget de nombreuses visites en Europe. Le brillant inventeur d'un nouveau microprocesseur, s'il s'obstine à vivre en Russie, aura peu de chance d'obtenir un financement ; s'il s'installe dans la Silicon Valley, il aura nettement plus de facilité.
Heureusement pour les populations du monde, les grappes d'innovation sont réparties équitablement entre les démocraties. La France possède d'importantes grappes dans l'aviation, la médecine et l'énergie nucléaire. L'Allemagne a été un leader de la technologie automobile depuis 100 ans. Bangalore, en Inde, est un centre pour les nouveaux logiciels. La Corée est le chef de fil pour les dispositifs électroniques « intelligents », des téléphones portables aux machines à laver qui détectent le volume de linge à laver et la quantité minimum d'eau à utiliser. Les ingénieurs brésiliens excellent dans la conception d'avions de transport régional. Israël est sans rival pour la sécurité des réseaux informatiques.
Les antécédents historiques expliquent parfois pourquoi une certaine région a un net avantage dans un certain domaine. Presque 20 ans après l'effondrement de l'Union soviétique et la fin de la guerre froide, la Russie reste le numéro un mondial de la technologie des fusées spatiales et le centre de l'industrie du « tourisme spatial ». Même l'Administration nationale de l'aéronautique et de l'espace (NASA) fait quelquefois appel à des fusées russes pour lancer des Américains dans l'espace.
Le gouvernement joue, lui aussi, un rôle important dans la carte géographique de l'innovation. Le gouvernement français a investi lourdement dans la technologie ferroviaire et dans celle de l'énergie nucléaire et, grâce à des décisions centralisées, il a pu réduire les risques et éliminer les incertitudes pour les innovateurs, améliorant leur compétitivité sur le marché mondial. Les investissements des États-Unis dans l'électronique de pointe, souvent à des fins militaires, ont encouragé les innovateurs civils, ce qui explique en partie pourquoi Intel a pu conserver pendant des dizaines d'années son premier rang parmi les fabricants de microprocesseurs. En Inde et au Brésil, les mesures du gouvernement privilégiant les producteurs du pays ont encouragé un climat propice aux innovations industrielles et à l'aviation respectivement.
Rien n'est éternel
Bien que le lieu confère des avantages certains aux innovations, une situation géographique favorable n'est pas une garantie contre l'échec. « Qu'est-ce qui fait qu'une ville particulière, à un moment particulier, devient remarquablement créative ? » s'interroge l'historien Peter Hall dans son ouvrage marquant « Cities in Civilization ». « Pourquoi cet esprit fleurit-il pendant quelques années, en général pendant dix ans ou vingt ans au plus, pour ensuite disparaître aussi subitement qu'il est apparu ? »
Lorsqu'une ville ou une région perd son avantage technologique, les raisons n'en deviennent parfois apparentes qu'avec du recul. Le déclin de la suprématie automobile de Detroit trouve son origine dans des décisions techniques, économiques et commerciales qui remontent à des décennies et que l'on a, aujourd'hui encore, du mal à comprendre. Retrouver une suprématie perdue peut être très difficile, en partie du fait que de nouveaux centres d'excellence ont le pouvoir d'apparaître subitement, de nulle part, sur l'échiquier mondial.
L'exemple le plus extraordinaire de ces dernières années est peut-être celui de la montée d'Helsinki, en Finlande, au sommet mondial de la technologie du téléphone portable. Le succès d'une seule entreprise, en l'occurrence Nokia, a placé la Finlande aux premiers rangs du secteur et a transformé les pays nordiques d'Europe, notamment les villes voisines de Stockholm et de Copenhague, en un essaim important de l'industrie du téléphone portable. Dans les années 1990, presque tous les innovateurs du téléphone portable dans le monde y ont ouvert des bureaux pour profiter du talent local. Cette grappe à aussi donné naissance à d'importants nouveaux protagonistes de la télécommunication, tels que Skype.
Inspirés par le succès de Nokia - une très grande entreprise innovatrice dans un tout petit pays - beaucoup d'autres petits pays et d'autres villes marginalisées rêvent de trouver leur propre Nokia. Or, les pouvoirs publics se heurtent à des obstacles pour créer des grappes à partir de rien. Le coût de supplanter une autre région est souvent élevé car le développement de l'infrastructure universitaire nécessaire est un gouffre financier et le capital risque essentiel n'est peut-être pas disponible.
Dans les années 1970 et 1980, des dizaines de villes de par le monde ont tenté de développer leur propre Silicon Valley. La plupart d'entre elles ont fini par se livrer à un exercice de recrutement industriel visant à inciter des entreprises de technologie à y installer des usines ou même des centres de recherche.
Quelquefois, le recrutement peut au fil des années produire une grappe d'innovation. La nation insulaire de Singapour, par exemple, est aujourd'hui la principale productrice mondiale de systèmes de mise en mémoire pour micro-ordinateurs, après avoir servi à l'origine comme lieu de main-d'œuvre bon marché pour la fabrication de ces appareils. Pourtant, l'Irlande, une autre île qui attiré un grand nombre de fabricants en raison de son faible niveau des salaires par rapport aux autres pays européens, n'a pas donné naissance à des innovations.
Le recyclage des compétences
Un autre rôle pour l'État ou pour les associations civiques consiste à prendre le savoir et les compétences, qui sont souvent spécifiques à une région donnée, et de les appliquer à d'autres possibilités, permettant ainsi à la région de se réinventer sur le plan technologique. L'une des forces de la Silicon Valley, par exemple, est de trouver le moyen de recycler des compétences techniques ou des normes culturelles plus vétustes. Les secteurs de l'automobile électrique et de l'énergie renouvelable se trouvent dans la Silicon Valley du fait que la population a énormément d'expérience dans la conception de piles (les piles étant nécessaires aux ordinateurs) et dans la gestion informatique des réseaux électriques.
Le secteur privé reste crucial même dans des régions où le potentiel de percée en matière d'innovations semble faible. Prenons le cas du Kenya, qui a donné naissance à M-PESA, une des technologies de transfert de fonds les plus novatrices. Créé par Safaricom, le principal opérateur de téléphonie mobile du pays, M-PESA associe la technologie sous-jacente de la messagerie-texte au vaste réseau de marchands au détail de l'entreprise qui vendent des « unités » aux clients qui payent au fur et à mesure. À travers M-PESA, une personne envoie de l'argent électroniquement à un destinataire au moyen de son portable ; le marchand remet la somme en argent liquide au destinataire et déduit les unités correspondantes de son portable.
Grâce en partie au succès de M-PESA, Nairobi est aujourd'hui le site d'une grappe d'innovateurs de téléphones portables. Google, Microsoft et Nokia emploient des chercheurs dans la ville et de nouvelles entreprises se forment autour du développement d'applications pour les téléphones portables et l'Internet.
Nairobi n'est pas encore arrivé au même rang que Bangalore ou Shanghaï, deux villes du monde en développement qui appuient des agglomérations prospères d'innovateurs. Mais le fait que des innovations peuvent se produire même en Afrique souligne un grand mouvement vers ce que Henry Chesbrough, un expert-conseil en affaires, qualifie « d'innovation ouverte ». Le savoir se répand plus rapidement que jamais et la capacité des régions sans chance de succès de rattraper ou même de dépasser les leaders traditionnels a certes augmenté. L'emplacement géographique continue d'avoir de l'importance, mais certainement pas autant qu'avant.
Les opinions exprimées dans cet article ne reflètent pas nécessairement le point de vue ou la politique du gouvernement des États-Unis.
(Diffusé par le Bureau des programmes d'information internationale du département d'Etat. Site Internet : http://www.america.gov/fr/)