05 mai 2009
C'est aussi une affaire de famille quand un officier du navire Alabama rend visite à la classe qu'enseigne son père.

Buzzards Bay (Massachusetts) - Depuis que l'École maritime du Massachusetts (Massachusetts Maritime Academy) a commencé à former des officiers de la marine marchande, il y a cent ans, aucun navire battant pavillon des États-Unis n'avait été abordé par des pirates. Et aucun capitaine américain n'avait été enlevé par des bandits de la mer brandissant des armes. Aussi le cours anti-piraterie que suivaient de jeunes apprentis marins semblait-il fort abstrait, jusqu'au moment où des pirates somaliens sont montés à bord du navire Maersk Alabama, le 8 avril.
Tout de suite, la leçon a acquis la dimension du réel pour les étudiants. Non seulement deux membres de l'équipage de l'Alabama étaient diplômés de l'École maritime du Massachusetts, mais l'incident a aussi eu pour effet de renforcer dans l'esprit des élèves la valeur de leur enseignement.
« En répondant de cette manière à l'incident de l'Alabama, les États-Unis ont montré à la communauté internationale qu'ils n'allaient pas baisser les bras devant la piraterie et que nous allions réagir différemment et ne pas payer de rançon », a dit Kyle Ingersoll, un élève de 22 ans inscrit au cours sur la sécurité donné par le capitaine Joseph Murphy.
Un peu dégarni et bronzé, le capitaine Murphy est un ancien loup de mer, barbu et costaud, un marin qui a grandi à Boston et a passé 40 ans sur des navires de toute taille, du superpétrolier jusqu'au petit crevettier. Il y a une vingtaine d'années, le capitaine Murphy a apporté son amour de la mer à l'École maritime du Massachusetts où étudient 1.100 jeunes sur une péninsule rocheuse située entre la baie de Butler et le canal du Cap Cod. La « Mass Maritime », comme on appelle cette école, offre plusieurs programmes d'études supérieurs de premier cycle. Le capitaine Murphy enseigne des cours sur la circulation maritime. Et le hasard a fait qu'il soit aussi le père de Shane Murphy, 34 ans, qui a reçu son diplôme de la Mass Maritime en 2001 et était membre de l'équipage de l'Alabama. C'est Shane Murphy qui a ramené ce navire, sain et sauf, à un port du Kénya après l'attaque des pirates.
Les étudiants du capitaine Murphy avaient fait la connaissance de Shane Murphy quand celui-ci était justement venu leur parler de la piraterie en haute mer. Le capitaine Joseph Murphy invite souvent des marins chevronnés à ses cours pour « traduire les théories qu'il enseigne en termes pratiques ». Mais la visite de Shane Murphy était notable du fait que le cours avait porté sur la sécurité et les mesures pour contrer la piraterie. « Quelqu'un que les étudiants connaissent a eu affaire à des pirates. Il ne s'agit plus d'un concept théorique », a dit le capitaine Murphy.
Le cours que celui-ci enseigne aux élèves qui suivent un programme de quatre ans leur apprend entre autres : comment mettre au point un plan de sécurité pour un navire, son équipage et son cargo ; comment planifier un itinéraire pour minimiser les chances de rencontrer des pirates ; comment entreprendre des manœuvres d'évasion rapide pour éviter les petits bateaux ; et comment agir s'ils sont pris en otages. La lutte contre la piraterie n'est pas le seul objectif de ce cours mais elle est devenue plus importante avec les attaques croissantes des pirates. En 2008, leur nombre a plus que doublé dans le golfe d'Aden, au large de la Somalie, selon la Chambre de commerce internationale (CCI). Celle-ci indique qu'en 2008, 293 telles attaques ont été enregistrées de par le monde, ciblant des navires immatriculés dans de nombreux pays, et les pirates ont pris plus de 900 otages. Certains marins de nationalités différentes demeurent détenus par les pirates.
« Nous n'avions pas ce genre de formation quand j'ai commencé ma carrière », a dit le capitaine Murphy. « Quand j'ai commencé ma carrière en mer, les pirates montaient à bord, volaient tout ce qu'ils pouvaient trouver sur le pont et s'en allaient. Maintenant, ils montent à bord, s'emparent du navire, du cargo et de l'équipage, et les détiennent en échange d'une rançon. »

Traditionnellement, les membres de la marine marchande travaillent pour des compagnies de commerce maritime en temps de paix et servent d'auxiliaires à la marine militaire des États-Unis en temps de guerre. L'an dernier, l'École maritime du Massachusetts a commencé à offrir des cours sur l'utilisation des armes au cas où les futurs employeurs de ses étudiants souhaiteraient des équipages armés pour leurs cargos.
Le cours du capitaine Murphy porte aussi sur les complexités du droit maritime international et sur le rôle que joue le département d'État en matière d'accords internationaux sur la lutte contre la piraterie. Une élève interrompt la présentation de M. Murphy pour poser une question.
« Pourquoi mettrait-on en question le droit de juger un pirate devant nos tribunaux ? », demande-t-elle, faisant allusion à Abdiwali Abdiqadir Muse, le pirate somalien qui a survécu en se rendant à la marine militaire américaine après l'attaque contre l'Alabama.
« L'incident a eu lieu en haute mer, n'est-ce pas ? », demande le capitaine à toute la classe.
La vingtaine d'élèves hochent la tête.
« Du point de vue juridique, cela relève alors des conventions internationales. Mais croyez-moi, » affirme-t-il, « ce type était impliqué dans l'incident. Je peux vous dire ça de bonne source. »
Pour leurs cours pratiques, les élèves de l'École maritime du Massachusetts sortent en haute mer à bord du navire Kennedy, pour un voyage de 22.400 kilomètres qui dure un semestre. Les canots de sauvetage du Kennedy ressemblent à celui sur lequel le capitaine de l'Alabama, Richard Phillips, avait été retenu en otage avant que l'un des pirates se rende et les trois autres soient tués.
Le contre-amiral Richard Gurnon est président de l'École maritime du Massachusetts ; il a dit qu'à bord du Kennedy, les jeunes marins apprennent à devenir des meneurs d'hommes et à travailler en équipe. Quand on lui a rapporté que le sénateur John Kerry du Massachusetts avait mis en question la sagesse d'envoyer de jeunes hommes et femmes ayant moins d'un an de formation et d'expérience en haute mer pour protéger les navires de la marine marchande et leurs cargos, le contre-amiral Gurnon a affirmé sans aucune hésitation : « Le succès de n'importe quelle opération dépend de la formation des gens et de leurs compétences, et non pas de leur âge ou de leur expérience. »
Une fois qu'il avait appris que son fils était sain et sauf, le capitaine Joseph Murphy a dit qu'il pensait toujours au capitaine Phillips, qui était alors toujours détenu à bord d'un canot de sauvetage. Mais il était convaincu que celui-ci s'en tirerait, étant donné sa formation et ses compétences.
« Toutes ces qualités du capitaine Rich Phillips dont nous avons été témoins - courage, dévouement, respect, devoir, honneur - c'est ce qu'il a appris ici-même, dans les dortoirs de l'École maritime du Massachusetts. C'est ce qu'on enseigne ici tous les jours », a affirmé le capitaine Murphy.