03 février 2009
Entretien accordé le 26 janvier à Hisham Melhem
(Début de la transcription)
La Maison-Blanche
Bureau du secrétaire de presse
Le 26 janvier 2009
Interview du président Obama par Hisham Melhem de la chaîne de télévision en langue arabe Al Arabiya
Question : Monsieur le Président, nous vous remercions de cet entretien que nous apprécions à son juste titre.
Le président : Merci.
Q. : Vous venez de vous entretenir avec le sénateur Mitchell, votre envoyé spécial au Moyen-Orient. À l'évidence, son premier travail sera de consolider le cessez-le-feu. Mais par-delà cela, vous avez dit que vous vouliez jouer un rôle actif et dynamique dans les négociations de paix entre les Palestiniens et les Israéliens. Expliquez-nous un peu comment vous envisagez votre rôle personnel parce que, comme vous le savez, si le président des États-Unis n'est pas impliqué, il ne se passe rien, comme le montre l'histoire des processus de paix précédents. Est-ce que vous allez avancer des idées, faire des propositions, définir des paramètres comme l'a fait un de vos prédécesseurs ? Ou allez-vous simplement encourager les parties en présence à trouver leurs propres solutions comme l'a fait votre prédécesseur immédiat ?
Le président : Je crois que le plus important est que les États-Unis s'impliquent immédiatement. Et George Mitchell est quelqu'un d'extraordinaire. C'est une des rares personnes à avoir l'expérience de négociations de paix à l'international.
Alors, je lui ai dit de commencer par écouter parce que, trop souvent, les États-Unis commencent par édicter - comme dans certains cas par le passé - alors que nous ne connaissons pas toujours tous les facteurs en jeu. Alors, nous devons écouter. Il va parler à toutes les parties intéressées, puis il me fera son rapport et ensuite nous formulerons une réponse appropriée.
En dernière analyse, nous ne pouvons pas dire aux Israéliens ou aux Palestiniens quelle est la meilleure solution. Ils vont devoir prendre certaines décisions. Mais je crois que le moment est venu pour les deux côtés de reconnaître que la voie qu'ils ont choisie n'est pas celle qui mène à la prospérité et à la sécurité pour leurs ressortissants : le moment est venu de revenir à la table des négociations.
Ce sera difficile et cela prendra du temps. Je ne veux pas préjuger des nombreux problèmes et je ne veux pas que l'on pense que la situation sera résolue dans les prochains mois. Mais si nous commençons à avancer régulièrement sur ces questions, je suis certain que les États-Unis en collaboration avec l'Union européenne, la Russie et tous les États arabes de la région - je suis absolument certain que nous pouvons faire des progrès sensibles.
Q. : Vous avez dit en substance que nous ne devons pas nous concentrer sur des questions telles que le conflit israélo-palestinien ou la séparation de la région frontalière - vous avez parlé d'une approche plus globaliste. Devons-nous nous attendre à un nouveau paradigme parce que, dans le passé, une des critiques adressées - du moins par le monde arabe, par le monde musulman - était que les Américains essayaient toujours avec les Israéliens pour voir si cela marchait. Mais maintenant, il y a un plan de paix arabe, il y a un aspect régional. Et vous l'avez souligné. Est-ce qu'il y aura un changement, un changement conceptuel ?
Le président : Bon, voici ce que je crois important. Regardez la proposition du roi Abdallah d'Arabie saoudite …
Q. : Oui…
Le président : Je ne suis peut-être pas d'accord avec toutes ses idées mais il a fallu beaucoup de courage …
Q. : Tout à fait.
Le président : … pour avancer quelque chose d'aussi significatif. Je suis certain que dans la région, il y a des gens qui ont des idées quant à la manière d'avancer vers la paix.
Je suis persuadé qu'il nous est impossible de penser uniquement au conflit israélo-palestinien et de ne pas penser à ce qui se passe avec la Syrie ou l'Iran ou le Liban ou l'Afghanistan et le Pakistan. Tout cela est étroitement lié. Et ce que j'ai dit, et je crois qu'Hillary Clinton l'a répété lors de sa confirmation, c'est que si nous envisageons la région dans son intégralité et que nous faisons passer au monde arabe et au monde musulman le message que nous sommes prêts à forger un nouveau partenariat, fondé sur le respect et les intérêts mutuels, je pense que nous pourrons réaliser des progrès sensibles.
Israël est un allié fidèle des États-Unis et il le sera toujours et je continue de penser que la sécurité d'Israël est primordiale. Mais je pense aussi qu'il y a des Israéliens qui reconnaissent qu'il est important d'arriver à une paix durable et qu'ils seront prêts à consentir des sacrifices lorsque le moment sera venu et s'il existe un partenariat solide de l'autre côté.
Alors ce que nous voulons faire, c'est nous mettre à l'écoute, mettre de côté certaines idées préconçues qui existent et se propagent depuis quelques années. Et je pense que si nous arrivons à faire cela, nous aurons au moins une chance de faire de grands progrès.
Q. : J'aimerais vous poser une question sur le monde musulman en général mais avant, un dernier mot sur le théâtre israélo-palestinien. De nombreux Palestiniens et Israéliens sont très frustrés par la situation actuelle et ils perdent espoir, ils sont désillusionnés et ils sont persuadés que l'on approche du moment où la solution de deux États ne sera plus possible parce que - avant tout à cause des activités d'implantation de colonies de peuplement dans les territoires palestiniens occupés. Pensez-vous que nous pourrons voir un État palestinien - et vous en connaissez les contours - dans le cadre de votre mandat ?
Le président : Je pense que nous pourrons voir un État palestinien - mais je ne vais pas donner de calendrier - qui sera d'une pièce, qui donnera à ses ressortissants la liberté de circuler, qui pourra commercer librement avec les autres pays, qui permettra de promouvoir les affaires et le commerce pour que ses citoyens puissent vivre mieux.
Vous savez, je pense que tous ceux qui ont étudié la région reconnaissent que dans de nombreux cas la situation des Palestiniens ne s'est pas améliorée. Quel est le résultat de toutes ces négociations et de toutes ces conversations : un enfant vivant dans les territoires palestiniens s'en trouve-t-il mieux ? Et l'enfant vivant en Israël se sent-il plus en sûreté et en sécurité ? Ont-ils un avenir ? Si nous pouvons nous concentrer sur les moyens de rendre leur vie meilleure et regarder vers l'avenir au lieu de penser seulement aux conflits et aux tragédies du passé, je pense que nous aurons la possibilité de faire de vrais progrès.
Mais cela ne sera pas facile et c'est pourquoi George Mitchell va se rendre là-bas. Il est d'une patience et d'un talent extraordinaires, et c'est ce dont il y a besoin.
Q. : Tout à fait. Revenons à la région dans son intégralité. Vous avez annoncé que vous alliez vous adresser au monde musulman pendant les 100 premiers jours de votre mandat, à partir d'une capitale musulmane. Tout le monde se demande laquelle (rires). Pouvez-vous nous en dire plus ?
Êtes-vous inquiet… parce que, permettez-moi de vous le dire, honnêtement, quand je vois certaines choses sur l'Amérique… dans certains endroits, je ne veux pas exagérer mais il y a une démonisation de l'Amérique.
Le président : Tout à fait.
Q. : C'est devenu comme une nouvelle religion et comme toute nouvelle religion, elle a ses nouveaux convertis, comme toute nouvelle religion, elle a ses grands prêtres.
Le président : C'est vrai.
Q. : C'est uniquement une secte religieuse.
Le président : C'est vrai.
Q. : Et au cours des dernières… depuis le 11 septembre et à cause de l'Irak, cette aliénation s'est accrue entre les Américains et … dans le passé, les États-Unis étaient tenus en grande estime. C'était la seule puissance occidentale à ne pas avoir un passé colonial.
Le président : C'est vrai.
Q. : Êtes-vous inquiet… parce que les gens sentent que votre discours politique est différent. Et je pense, à en juger par (inintelligible) et Zawahiri et Oussama ben Laden et les autres, le choeur…
Le président : Oui, j'ai remarqué, ils semblent nerveux.
Q. : Ils semblent très nerveux, c'est vrai. Alors, dites-moi, pourquoi semblent-ils plus nerveux ?
Le président : Je crois que si vous examinez la rhétorique qu'ils utilisent à mon encontre depuis avant même que j'entre en fonctions…
Q. : Je sais, je sais.
Le président : … Pour moi, cela signifie que leurs idées sont obsolètes. Rien de ce qu'ils ont fait ne montre que la situation des enfants du monde musulmans s'est améliorée ou qu'ils sont en meilleure santé du fait de leurs actions.
Dans mon discours inaugural, j'ai dit : vous serez jugés par ce que vous aurez construit, pas par ce que vous aurez détruit. Et ce qu'ils ont fait, ça a été de détruire. Et je pense que le monde musulman a fini par reconnaître que cette voie ne mène nulle part, sauf à de nouvelles morts et à de nouvelles destructions.
Ma mission est de faire comprendre que les États-Unis sont intéressés par le bien-être du monde musulman, que notre discours doit être empreint de respect. Des membres de ma famille sont musulmans ; j'ai vécu dans des pays musulmans.
Q. : Dans le plus grand.
Le président : Dans le plus grand, l'Indonésie. Et ce que je veux dire c'est qu'à l'occasion de tous mes voyages dans le monde musulman, j'ai compris que quelle que soit votre religion - et l'Amérique est un pays de musulmans, de juifs, de chrétiens, de non-croyants - quelle que soit leur religion, tous les peuples ont certains espoirs et certains rêves en commun.
Et ma tâche est de dire aux Américains que le monde musulman est peuplé de personnes extraordinaires qui veulent seulement vivre leur vie et voir leurs enfants vivre une vie meilleure. Et ma tâche est de dire au monde musulman que les Américains ne sont pas leur ennemi. Quelquefois nous faisons des erreurs. Nous ne sommes pas parfaits mais si vous examinez notre parcours, comme on dit, vous verrez que les États-Unis ne sont pas nés une puissance coloniale et qu'il n'y a aucune raison que nous ne puissions pas restaurer le respect et le partenariat que l'Amérique avait établis avec le monde musulman il n'y a ne serait-ce que 20 ou 30 ans. Et je pense que cela va être une tâche importante.
Mais, en dernière analyse, je serai jugé non sur mon discours mais sur mes actions et les actions de mon gouvernement. Et je pense qu'au cours des années qui viennent vous allez voir que je ne serai pas toujours d'accord avec tout ce qu'un dirigeant musulman pourra dire ou avec ce que montrera une station de télévision du monde arabe ; mais je pense que vous allez voir aussi quelqu'un qui écoute, qui est respectueux et qui essaie de promouvoir les intérêts non seulement des États-Unis mais aussi ceux des personnes ordinaires qui, à l'heure actuelle, souffrent peut-être de la pauvreté ou d'un manque d'opportunité. Je veux faire que je m'adresse également à elles.
Q. : Dites-moi, nous arrivons à la fin de cette interview, avez-vous décidé d'où vous visiterez le monde musulman ?
Le président : Je ne vais pas annoncer cette nouvelle ici.
Q. : L'Afghanistan ?
Le président : Peut-être la prochaine fois. Mais ce sera quelque chose de très important. Je veux que les gens reconnaissent que nous allons lancer toute une série d'initiatives. En envoyant George Mitchell au Moyen-Orient, je tiens une des promesses de ma campagne, de ne pas attendre la fin de mon mandat pour m'occuper de la paix entre les Palestiniens et les Israéliens ; nous allons nous y attaquer immédiatement. Cela va peut-être prendre beaucoup de temps, mais nous allons commencer maintenant. Nous allons remplir les engagements que nous avons pris, de m'adresser au monde musulman à partir d'une capitale musulmane. Nous allons remplir beaucoup des engagements que j'ai pris, d'être plus à l'écoute du monde musulman et de lui parler.
Et vous allez voir que je remplis mes engagements en matière de réduction des troupes en Irak, pour que les Irakiens commencent à assumer plus de responsabilités. Et enfin, je pense que vous avez vu un engagement rempli, la fermeture de Guantanamo, et ma déclaration que nous sommes déterminés à nous attaquer aux organisations terroristes qui tuent des civils innocents mais que nous allons le faire à notre manière et dans le respect de l'État de droit qui fait la grandeur de l'Amérique.
Q. : Le président Bush avait défini de manière très large le concept de « guerre contre la terreur » et quelquefois il avait utilisé une terminologie que certains … « le fascisme islamique ». Mais vous l'avez définie en d'autres termes, ciblant spécifiquement un groupe nommé Al-Qaïda et ses collaborateurs. Est-ce une manière…
Le président : Ce que vous dites est très important et la terminologie que nous utilisons est significative. Ce que nous devons comprendre, c'est qu'il y a des organisations extrémistes, musulmanes aujourd'hui et d'autres religions dans le passé, qui utilisent la religion pour justifier la violence. Nous ne devons pas généraliser et peindre une religion en fonction de la violence qui est commise en son nom.
Alors, je pense que vous verrez que mon gouvernement fait clairement la différence entre les organisations comme Al-Qaïda qui adoptent la violence et qui adoptent la terreur et s'en servent, et celles qui ne sont pas d'accord avec mon gouvernement et ses actions, ou qui ont une idée précise de la manière dont leur pays doit se développer. Nous pouvons ne pas être d'accord pour de bonnes raisons et continuer à nous respecter. Mais je ne peux pas respecter les organisations terroristes qui tuent des civils innocents et nous les traquerons partout où elles opèrent.
Mais au monde musulman dans son ensemble, nous allons tendre la main.
Q. : Puis-je terminer avec une question rapide sur l'Iran et l'Irak ?
Le président : C'est à l'équipe…
M. Gibbs (porte-parole de la Maison-Blanche) : Vous avez 30 secondes (rires).
Q. : Les États-Unis pourront-ils jamais vivre avec un Iran nucléaire ? Dans la négative, jusqu'où irez-vous pour empêcher cela ?
Le président : Comme vous le savez, pendant ma campagne, j'ai dit qu'il était important que nous utilisions tous les outils de la puissance américaine, y compris la diplomatie, dans nos relations avec l'Iran.
Le peuple iranien est un grand peuple et la civilisation perse est une grande civilisation. L'Iran a agi de certaines manières qui ne sont pas dans l'intérêt de la paix et de la prospérité dans la région : ses menaces contre Israël, sa quête de l'arme atomique qui pourrait déclencher une course aux armements dans la région qui compromettrait la sécurité de tous, son soutien à des organisations terroristes - tout cela n'est pas constructif.
Mais je pense qu'il est important que nous soyons prêts à discuter avec l'Iran, à faire la lumière sur nos différends et à chercher des domaines d'avancées possibles. Et, au cours des prochains mois, nous allons formuler notre cadre et notre approche d'ensemble. Et, comme je l'ai dit dans mon discours inaugural, si les pays comme l'Iran sont prêts à desserrer le poing, ils trouveront devant eux notre main ouverte.
Q. : Laisserons-nous la question de l'Irak pour une prochaine interview ou bien…
M. Gibbs : C'est cela, nous avons dépassé le temps prescrit et je dois le ramener dîner avec sa femme.
Q. : Monsieur le Président, je vous suis reconnaissant.
Le président : Je vous remercie.
(Fin de la transcription)