27 mai 2008
Le directeur de la CIA évoque la montée de l'Asie et les modifications des alliances stratégiques

Washington - Les experts estiment la population mondiale à quelque 6,7 milliards de personnes et ils pensent qu'elle devrait dépasser les 9 milliards d'ici le milieu du siècle. Cette croissance démographique va entraîner des migrations à l'échelle de la planète, légales ou non, de populations en quête de débouchés économiques, de sécurité ou de liberté politique.
Elle va aussi causer des tensions sécuritaires au niveau régional et mondial, prévoit le directeur de l'agence centrale de renseignements (CIA) des États-Unis, M. Michael Hayden.
Dans une allocution prononcée récemment à la Kansas State University dans le cadre du cycle annuel de la Landon Lecture Series, M. Hayden a noté que trois tendances importantes dans les affaires mondiales avaient attiré l'attention des analystes américains du renseignement : l'augmentation sensible de la population d'ici le milieu du siècle, la montée des pays d'Asie et notamment de la Chine, et l'évolution du contexte de l'alliance stratégique entre l'Europe et les États-Unis.
M. Hayden a rappelé que l'une des nombreuses responsabilités de l'agence de renseignements était, à l'occasion, de jeter un regard sur l'avenir et d'essayer de déchiffrer les tendances et leur signification. Il a ajouté que ces tendances n'indiquaient pas que la puissance ou l'influence mondiale des États-Unis soit en baisse.
« Bien au contraire, les États-Unis vont rester au premier plan, une force agissant pour la paix, la liberté et la prospérité dans le monde, un moteur de croissance économique et d'innovation et une puissance militaire aux capacités inégalées », a-t-il déclaré.
Mais, à une époque de forte croissance démographique, les migrations de population vont créer des tensions importantes dans tous les pays, tant développés qu'en développement.
« C'est dans les pays les moins aptes à l'absorber que l'on va enregistrer la plus forte croissance démographique et cela va sans doute attiser l'instabilité et l'extrémisme, tant dans ces pays qu'ailleurs », a dit M. Hayden. « De nombreux États pauvres et déjà fragiles - où la gouvernance est difficile aujourd'hui - vont voir leur population augmenter rapidement. »
Par exemple, on prévoit que les populations de l'Afghanistan, du Libéria, du Niger et de la République démocratique du Congo vont tripler d'ici le milieu du siècle et celles de l'Éthiopie, du Nigeria et du Yémen vont plus que doubler.
De plus, a-t-il ajouté, « tous ces pays ont d'importantes concentrations de jeunes. Si leurs libertés fondamentales et leurs besoins premiers - alimentation, logement, éducation, emploi, etc., - ne sont pas satisfaits, ils pourraient facilement se tourner vers la violence, le désordre civil et l'extrémisme. »
Enfin, du fait des migrations mondiales, les effets de la croissance démographique rapide en Afrique, en Asie du Sud-Est et ailleurs se feront sentir dans tous les pays développés.
« Les pays d'accueil ont, évidemment, beaucoup à gagner de l'afflux de jeunes travailleurs, d'autant que la population vieillit rapidement dans les pays développés. Mais l'intégration sociale des migrants va poser un gros problème dans la plupart des pays hôtes, ce qui va aussi accroître le potentiel de troubles et d'extrémisme », a encore prédit M. Hayden.
La montée de l'Asie
La deuxième tendance que M. Hayden a pu observer est celle de la montée de l'Asie.
« Dans un récent éditorial, Henry Kissinger (ex-secrétaire d'État et conseiller des présidents Nixon et Ford en matière de sécurité nationale) a appelé cela un « transfert du centre de gravité des affaires internationales de l'Atlantique au Pacifique et à l'océan Indien » a encore dit M. Hayden. La CIA a identifié la montée de la Chine et de l'Inde et l'émergence de nouveaux centres économiques comme des forces de transformation du paysage mondial.
Selon M. Hayden, au cours des prochaines décennies, la croissance économique, le commerce extérieur et les investissements vont faire se rapprocher les pays d'Asie et leur donner confiance dans les affaires internationales. Les rapports entre la Chine, l'Inde, le Japon et les autres puissances émergentes de la région seront des rapports de concurrence en matière d'influence régionale et il est possible que la Chine accède au statut de grande puissance au cours de ce siècle.
M. Hayden a reconnu qu'en ce qui concernait les questions importantes pour la sécurité des États-Unis, les vues divergeaient quant à la direction que pourrait prendre la Chine. « La Chine n'est pas un ennemi inévitable. Il est possible de faire de bons choix politiques à Washington comme à Pékin pour rester sur la voie constructive et, pour l'essentiel, pacifique que nous suivons depuis maintenant près de 40 ans. »
Même si elle renforce ses capacités militaires depuis quelques décennies, la Chine est aussi profondément intéressée par le développement économique et la stabilité politique.
« Du point de vue américain », a précisé M. Hayden, « la participation croissance de la Chine dans les affaires mondiales s'explique avant tout par deux choses : la nécessité d'avoir accès à des marchés, des ressources, des technologies et des connaissances, et le désir d'affirmer son influence dans la région et dans les pays en développement du reste du monde. »
Il a ajouté que le comportement de la Chine dans le domaine international est axé presque exclusivement sur des objectifs chinois très précis. « Si la Chine commence à s'intéresser au reste du monde dans une optique moins limitée, les relations sino-américaines en seront profondément modifiées ».
L'Europe et les États-Unis
L'évolution des rapports entre l'Europe et les États-Unis définira la troisième tendance qui affectera les relations internationales au cours de ce siècle.
Selon M. Hayden, les désaccords concernant la guerre en Irak et l'approche adoptée par les États-Unis face au terrorisme international ont fait se poser des questions sur l'avenir de l'alliance atlantique.
« Ces désaccords sont la manifestation d'une évolution sous-jacente qui a commencé avec la fin de la guerre froide. Tout se ramène à ceci, que les relations entre l'Europe et les États-Unis ne sont plus axées sur l'Europe. Aujourd'hui, le continent est pratiquement intégré, libre et en paix », a souligné M. Hayden.
Maintenant, l'attention des États-Unis et de l'Europe peut se porter sur la lutte contre les menaces mondiales qui affectent tout le monde.
« Pour dire vrai, près d'une vingtaine d'années après la chute du mur de Berlin, nous ne sommes toujours pas d'accord sur la meilleure manière de gérer les risques sécuritaires de l'après-guerre froide. Faute de menace commune qui effacerait toutes les autres, des différences apparaissent sur tout une gamme de questions. »
Une question importante, selon M. Hayden, réside dans la manière dont l'Europe et les États-Unis perçoivent le terrorisme. Pour les États-Unis, la guerre contre le terrorisme est de portée mondiale et demande que le combat soit mené à l'ennemi, où que cela mène. En Europe, le terrorisme est considéré plutôt comme un problème national relevant des forces de répression et les solutions sont plus axées sur la sécurité du pays.
« Les différences de points de vue quant à la nature des menaces et les tactiques visant à les contrer vont probablement marquer les relations entre l'Europe et les États-Unis pendant une bonne partie de ce siècle et les effets s'en feront sentir à de nombreux niveaux, allant du renseignement et de la répression à la coopération militaire et à la politique étrangère », a encore pronostiqué M. Hayden.