02 juin 2008
De plus en plus d'anciens sympathisants dénoncent aujourd'hui les « pratiques immorales » de la nébuleuse terroriste.

Washington - On peut dire que, grâce au renforcement de la coopération internationale à la lutte contre le terrorisme et au nombre croissant d'universitaires islamiques et d'anciens militants qui désavouent publiquement sa légitimité, Al-Qaïda a perdu la partie en Irak et en Arabie saoudite, et continue de perdre du terrain ailleurs.
Lors d'un rare entretien public accordé, le 30 mai, au Washington Post, le directeur de l'Agence centrale du renseignement (CIA), M. Michael Hayden, a déclaré : « Dans l'ensemble, cela se passe plutôt bien. La défaite stratégique d'Al-Qaïda en Irak et en Arabie saoudite est imminente. Ce groupe terroriste a également essuyé de considérables revers dans le monde - et je ne vais pas hésiter à dire sur le plan idéologique - parce que le monde islamique repousse de plus en plus sa vision de l'islam. »
Si Al-Qaïda reste une menace grave, l'intensification de l'échange de renseignements et les opérations menées à l'échelle mondiale continuent de maintenir les terroristes sur la défensive, même dans la région frontalière entre l'Afghanistan et le Pakistan, où les experts pensent que le groupe a réussi à reconstruire son organisation et où, ils en sont persuadés, Oussama ben Laden et son adjoint, Ayman Al-Zawahiri, se cachent.
En Irak, la série d'attaques mortelles perpétrées en 2005 et 2006 contre des civils a mis à jour la perfidie des motivations d'Al-Qaïda, qui prétendait agir au nom de la communauté sunnite. Or celle-ci a souvent été elle-même la cible des attentats.
« Malgré ce phénomène de "cause célèbre", en fait, personne n'aimait la vision d'avenir qu'offrait Al-Qaïda. » C'est selon M. Hayden un facteur clé de l'amélioration des conditions de sécurité en Irak.
Al-Qaïda a aussi connu une défaite majeure en Arabie saoudite, lorsque les services de sécurité ont arrêté 28 de ses militants à la Mecque, à Médine et à Riyad. Ils préparaient des attaques contre des pèlerins et des chefs religieux hostiles à ses idées.
« L'une des leçons que l'on peut tirer des deux années écoulées est qu'Al-Qaïda est son propre pire ennemi », a déclaré au Washington Post M. Robert Grenier, ancien haut responsable de la lutte contre le terrorisme à la CIA. « Si les terroristes d'Al-Qaïda ont d'abord connu des succès, ils se sont rapidement discrédités. »
Des universitaires, d'anciens militants condamnent Al-Qaïda comme « immorale »
L'opposition aux méthodes d'Al-Qaïda ne se limite pas à l'Irak et à l'Arabie saoudite, affirment les chercheurs Peter Bergen et Paul Cruickshank dans un article intitulé « The Unraveling : The Jihadist Revolt Against bin Laden », publié dans le numéro de juin 2008 du magazine The New Republic.
« Al-Qaïda et les groupes qui y sont affiliés ont fait des milliers de victimes musulmanes depuis le 11 septembre 2001 : des centaines de simples citoyens afghans tués chaque année par les talibans, des dizaines de Saoudiens tués par des terroristes depuis 2003, des Jordaniens massacrés lors d'un mariage qui se déroulait dans un hôtel américain à Amman en novembre 2005. Tout cela a poussé les musulmans à prendre conscience du fait que le virus idéologique déclenché lors des attaques du 11 septembre et des attentats perpétrés à Londres et à Madrid est le même que celui qui fait aujourd'hui des ravages dans le monde musulman. »
« Combien y a-t-il eu de sang versé ? », a demandé Cheik Salman Aloudah, un universitaire religieux de renommée internationale dont Ben Laden a affirmé s'être inspiré. Combien d'innocents, d'enfants, de personnes âgées et de femmes ont été tués (...) au nom d'Al-Qaïda ? »
Noman Benotman, un ancien militant libyen qui a combattu aux côtés de Ben Laden en Afghanistan, a publié une lettre ouverte à Al-Qaïda, l'exhortant à cesser ses attaques contre le monde arabe et l'Occident. Cette lette a suscité un vif débat dans l'ensemble du Moyen-Orient.
Un autre ancien chef terroriste, Sayed Imam Al-Chérif, ami proche d'Al-Zawahiri, a publié un livre en épisodes dans des journaux égyptiens. Ce livre dénonce la manipulation de la théologie islamique pour justifier la violence.
M. Al-Chérif, aussi connu sous le nom de « Dr Fadl », est le sujet d'un nouvel article intitulé « The Rebellion Within : An Al Qaïda Mastermind Questions Terrorism », publié par Lawrence Wright dans le numéro de juin 2008 du New Yorker.
Il a étudié avec Al-Zawahiri en Égypte dans les années 60, et les deux hommes ont fondé Al-Djihad, un groupe terroriste qui est devenu un élément clé de la future Al-Qaïda. Tout en maintenant ses vives critiques contre l'Occident, M. Al-Chérif s'est retourné contre le groupe qu'il a contribué à fonder.
« Zawahiri et son commandant Ben Laden sont extrêmement immoraux. J'en ai parlé afin de prévenir les jeunes contre eux, des jeunes qui sont séduits par eux et qui ne les connaissent pas. »
Pendant ce temps, les sondages indiquent que le soutien du public pour Al-Qaïda et ses méthodes continue de faiblir, affirment MM. Bergen et Cruickshank, citant à l'appui de leurs dires une vive opposition aux attentats suicides en Indonésie, au Liban et au Bangladesh, ainsi que le déclin du nombre de personnes ayant une opinion positive d'Al-Qaïda en Arabie saoudite, au Pakistan et ailleurs.
« Des groupes djihadistes tels qu'Al-Qaïda portent en eux les germes de leur propre destruction à long terme », affirment-ils. « Leurs victimes sont souvent des civils musulmans ; ils n'offrent aucune vision positive de l'avenir, mais seulement la perspective de l'instauration, du Maroc à l'Indonésie, de régimes de style taliban ; ils continuent d'allonger la liste de leurs ennemis, qui comprend aujourd'hui tous les musulmans qui ne partagent pas exactement leur vision des choses. »
Si de semblables débats d'idées ont poussé d'autres groupes terroristes, par exemple l'Armée républicaine irlandaise et la Faction de l'armée rouge à renoncer à la violence, certains experts sont d'avis qu'il ne faut pas s'attendre à la même décision de la part d'Al-Qaïda.
« Ces dernières années, on a trop souvent annoncé la mort d'Al-Qaïda pour que quiconque puisse se permettre de proclamer la victoire », a déclaré Bruce Hoffman, spécialiste du terrorisme à l'université de Georgetown. « J'admets qu'il y a eu des progrès. Mais nous sommes aux prises, c'est indéniable, avec un ennemi très résistant et implacable. »