Droits de l'homme | La défense de la dignité humaine

02 octobre 2009

Mme Clinton et la lutte contre la violence envers les femmes et les filles

Discours de la secrétaire d'État lors de la conférence sur ce thème organisée par les Pays-Bas à New York

 

(Début de la transcription)

L'accueil de la secrétaire d'État à la clinique <i>Heal Africa</i> à Goma le 11 août 2009
Des femmes chantent pour accueillir Mme Clinton à une clinique pour les victimes de la violence sexuelle à Goma en RDC.

Département d'État des États-Unis
Bureau du porte-parole
Le 25 septembre 2009

Allocution de la secrétaire d'État Hillary Rodham Clinton
à l'ouverture de la conférence organisée par le gouvernement des Pays-Bas
sur la lutte contre la violence à l'encontre des femmes

Hôtel Waldorf-Astoria
New York

Je commencerai d'emblée par vous révéler le fond de ma pensée, un fait dont, à l'évidence, vous tous ici présents êtes également convaincus : la situation des filles et des femmes n'est en aucune façon secondaire face aux grandes affaires de ce monde ou des Nations unies ; il ne s'agit pas d'un thème accessoire auquel on s'intéresse après-coup : cette question touche à l'essence même de ce que nous nous efforçons d'accomplir sous l'égide de la Déclaration universelle des droits de l'homme, dont le message guide cette organisation, et de ce que chacun d'entre nous est appelé à faire dans son pays, au nom de l'égalité des chances et de la justice sociale.

Par conséquent, je saisis cette occasion insigne pour vous parler d'une réalité qui, jusqu'à récemment, a été reléguée à l'arrière-plan des préoccupations internationales : la violence à l'encontre des filles et des femmes, et particulièrement aujourd'hui, la violence à l'encontre des filles.

J'aimerais pouvoir vous transporter dans un lieu où nous serions au milieu de filles et de femmes victimes de sévices, mais ce n'est pas nécessaire puisque la violence est partout présente. Elle existe dans les foyers, sur les lieux de travail, dans les rues de bien des pays représentés ici aujourd'hui, notamment ceux de mes amis Maxine et Celso. Et elle se produit aussi dans des lieux qui font parfois la une des journaux, où ce n'est que dans les tout derniers paragraphes qu'on mentionne la violence comme tactique de guerre, comme moyen d'intimidation et d'oppression, pour empêcher les filles d'aller à l'école en leur jetant, par exemple, de l'acide au visage, en les violant pour les intimider, les maintenir sous le joug et leur imposer la loi du plus fort.

Parmi les manifestations des Nations unies auxquelles j'ai participé, celle-ci est donc pour moi l'une des plus importantes. Cette semaine, j'ai travaillé avec le président Obama à l'élaboration de notre programme, à divers thèmes allant de la non-prolifération nucléaire et de la meance iranienne pour le P5+1 aux problèmes tenaces du Proche-Orient, et à bien d'autres sujets encore. Mais souvent, notre presse - je ne parlerai que de la presse américaine - me pose une question du genre : « Pourquoi consacrez-vous tellement de temps à des questions moins importantes ou moins significatives que celles qui se trouvent vraiment au cœur de la politique étrangère ? »

Et en général, j'explique patiemment, pour la millionième fois, que cette question est précisément le cœur de notre politique étrangère. Parce qu'après tout, que faisons-nous ici ? Nous tentons d'améliorer la vie de ceux que nous représentons et des populations qui vivent sur cette planète avec nous. Et nous le faisons en recourant à la diplomatie, au développement et, à l'occasion, à la défense. Mais la violence contre tout être humain est intolérable. Et lorsqu'elle fait partie du tissu culturel de trop nombreuses sociétés, lorsqu'elle représente la normalité, alors, nous devons absolument agir ensemble.

Comme certains d'entre vous le savent déjà, je suis allée le mois dernier à Goma, à l'est de la République démocratique du Congo. J'ai visité un camp de réfugiés qui abrite 18.000 personnes sur une très petite parcelle de terrain ; en fait, cette terre est recouverte de lave provenant d'une éruption volcanique. Et c'était là un sobre rappel d'un conflit qui a fait 5,4 millions de morts depuis 1998. Et traverser à pied ce camp de réfugiés m'a fait ressentir, comme je l'ai souvent ressenti en traversant d'autres camps dans d'autres pays, à la fois ce qu'il y avait de meilleur et de pire dans l'humanité : le pire en raison de ce qui a poussé ces personnes à prendre la décision extrême de s'enfuir de chez eux, d'abandonner leurs champs, de fuir le danger, et le meilleur en raison de la réaction de la communauté internationale.

Mais les personnes qui me guidaient à travers le camp - il y avait un homme qui était le président du camp, une femme qui en était la vice-présidente - me racontaient à quoi ressemblait leur vie au quotidien, le camp n'offrant aucune sécurité. Vous êtes sur place, mais si vous vous aventurez à l'extérieur, comme trop de jeunes filles me l'ont dit, pour aller chercher de l'eau ou du bois ou tout simplement pour respirer un peu, car vous vivez entassés avec des milliers d'autres gens, vous risquez votre vie. Chaque mois, environ 1.100 viols sont enregistrés à l'est du Congo, soit une moyenne de 36 filles et femmes violées chaque jour.

J'ai entendu une série de récits terrifiants. Une jeune fille de 15 ans, qui avait l'air plus jeune que son âge, puisait de l'eau dans la rivière quand deux soldats - elle ne savait pas exactement qui ils étaient : des irréguliers, des miliciens, des soldats de l'armée congolaise ? C'était tout simplement des soldats qui lui ont dit que si elle se refusait à eux, ils la tueraient. Ils l'ont battue, lui ont arraché ses vêtements et l'ont violée.

J'ai rencontré une des filles de 9 ans qui a été enlevée par deux soldats ; ils lui ont mis un sac sur la tête et l'ont violée à plusieurs reprises dans les fourrés. Une femme était, elle, enceinte de 8 mois lorsqu'elle a été attaquée. Après avoir été terriblement brutalisée et perdu son enfant, elle a été rejetée par sa famille.

Ensuite j'ai rencontré une femme de mon âge, qui avait 4 enfants et un mari. Ils étaient agriculteurs dans l'une de ces petites exploitations auxquelles s'accrochent tant de pauvres du monde entier pour tenter de survivre. Elle m'a dit que des bandits étaient arrivés, s'étaient emparés de son mari et l'avaient tué. Deux enfants sont sortis pour essayer d'aider leur père, les bandits les ont tués. Ils sont ensuite entrés dans la maison, ont tué les deux autres enfants devant elle, puis l'ont tous violée, la laissant pour morte. Et elle m'a confié qu'elle aurait préféré mourir.

Ce sont là les exemples les plus extrêmes mais nous pourrions en évoquer tant d'autres. Et puisque je suis convaincue que la promotion des filles et des femmes est la clé de la prospérité et de la stabilité au XXIe siècle, c'est un sujet de grande préoccupation, pour moi personnellement et pour mon pays. Lorsque les femmes jouissent de droits, de chances égales dans l'éducation, la santé, l'emploi et la participation politique, elles investissent dans leur famille, elles contribuent à l'avenir de celle-ci, à celui de leur communauté et de leur pays. Quand elles sont marginalisées, maltraitées, ignorées, amoindries, alors le progrès est impossible, quels que soient la richesse et le niveau d'instruction de l'élite.

Le problème de la violence à l'encontre des femmes et des filles est particulièrement grave dans les zones de conflit, mais on s'y heurte ailleurs aussi. Ces dernières années, les Nations unies ont fait un excellent travail dans les zones déchirées par la guerre. Et tandis que les garçons sont forcés de devenir des enfants soldats et entrainés à tuer, et souvent drogués à cet effet, les filles sont violées et souvent obligées de se transformer en esclaves sexuelles. Et ce sort a été celui de milliers et de milliers d'enfants. Nous savons aussi qu'en dépit des efforts de tous ceux qui sont présents dans cette salle, trop souvent, de tels actes de brutalité et de déshumanisation n'affectent pas seulement des êtres humains, mais aussi le tissu social qui relie ces êtres humains entre eux.

La semaine prochaine, je présiderai une séance du Conseil de sécurité à New York : elle portera sur l'épidémie de violence sexuelle à l'encontre des femmes et des filles qui sévit dans les zones de conflit. Et les États-Unis présenteront une résolution destinée à renforcer nos efforts, afin de réduire le nombre de ces atrocités et d'obliger ceux qui les commettent à rendre des comptes. Nous demanderons qu'un représentant spécial auprès du Secrétaire général mène, coordonne et préconise des initiatives visant à mettre un terme à la violence sexuelle à l'encontre des femmes dans les conflits armés.

Mais la violence à l'encontre des femmes et des filles existe partout. Vous avez non seulement la violence au foyer mais la destruction des fœtus féminins, les assassinats pour des questions de dot, le trafic de femmes et de filles. Même dans les classes les plus instruites de certains pays, le taux d'avortements sélectifs est inquiétant. Des millions de filles, certains disent jusqu'à 100 millions, ont disparu. Elles ont disparu parce qu'elles ont été avortées, ont été victimes d'infanticide ou encore privées de nourriture et de soins médicaux. Et le nombre de filles que l'on laisse mourir avant qu'elles atteignent l'âge de 5 ans est alarmant.

En Thaïlande, dans les années 1990, j'ai rencontré des filles qui avaient été vendues par leur père lorsqu'elles n'avaient que 8 ans, pour devenir des prostituées. Et à l'âge de 12 ans, un grand nombre d'entre elles mouraient du sida. J'ai parcouru en voiture le nord de la Thaïlande et quelqu'un qui voyageait avec moi m'a dit : « On reconnaît les maisons qui ont vendu leurs filles car elles sont équipées d'antennes paraboliques » et une forte pression sociale s'exerçait, on voyait un satellite, un autre satellite, puis pas de satellite, et ensuite encore deux satellites.

Nous connaissons les statistiques. Dans le monde, un tiers des femmes seront victimes de violence à un moment ou à un autre de leur vie, pour la seule raison que ce sont des femmes. Dans certaines régions du monde, le chiffre s'élève à 70 %. Les Nations unies estiment qu'au moins 5.000 « meurtres d'honneur » sont commis chaque année. Près de la moitié des attaques sexuelles dans le monde sont perpétrées contre des filles de 15 ans ou moins. Et plus de 130 millions de filles et de jeunes femmes sont victimes de mutilations génitales.

Dans le monde entier, les garçons ont plus de valeur ; les filles sont forcées à se marier jeunes, se voient refuser l'accès à l'école ainsi qu'une nutrition et des soins médicaux corrects, et on les soumet au travail forcé. Il y a tant d'histoires. Deux jeunes femmes sont présentes aujourd'hui parmi nous, qui représentent un bien plus grand nombre de femmes.

Le problème, c'est que très souvent, aucune action judiciaire n'est menée contre les auteurs d'une telle violence, même lorsqu'ils appartiennent aux forces armées d'une nation. Nous exerçons actuellement de fortes pressions sur le gouvernement de la RDC pour qu'il traduise en justice 5 officiers de l'armée qui soit ont été impliqués personnellement dans ce genre d'actes, soit se sont trouvés dans un cadre propice à ce genre d'acte.

Et il y a de nombreuses jeunes femmes qui résistent et qui ont besoin de notre appui. Il y a l'histoire de Mukhtar Mai, une jeune femme que j'ai un jour rencontrée, qui a été victime d'un viol collectif en 2002 sur ordre du conseil tribal de sa région rurale, au Pakistan, en raison d'une faute commise par son frère. On l'a obligée à marcher nue dans son village, et on attendait d'elle qu'elle se suicide. Enfin, c'est ce que vous êtes censée faire dans ce cas. Vous êtes humiliée, on vous fait honte, on vous attaque. C'est de votre faute, vous allez vous suicider. Et la faute, d'après ce que nous avons compris, était que son frère avait été vu en train de marcher en compagnie d'une fille venue d'un village d'une caste supérieure.

Que lui est-il donc arrivé ? Elle a refusé de se suicider, elle a refusé de se cacher et de céder au milieu culturel dans lequel cette attaque s'est produite. Et son histoire est devenue une sorte de cause internationale. Et des gens se sont demandés : que peut-on faire pour elle ? Ils ont donné de l'argent. Elle a construit la première école du village. Elle s'est elle-même inscrite à cette école. Et maintenant, en raison de l'argent reçu par la suite, puisqu'elle avait eu le courage de parler, l'école dispose d'un service d'ambulance, d'un bus scolaire, d'un refuge pour les femmes, d'un centre d'aide judiciaire et d'une ligne d'appel d'urgence.

Évidemment, c'est là une jeune femme remarquable, mais elle n'est pas la seule. Et ce que nous devons faire, c'est soutenir celles qui relèvent la tête. J'ai une amie ici présente, Molly Melching, que j'ai d'abord rencontrée et avec laquelle j'ai travaillé il y a plus de dix ans au Sénégal, où elle a très délibérément commencé à sensibiliser les collectivités locales pour qu'elles rejettent la mutilation génitale des filles, allant de village en village, faisant de la mutilation génitale un problème de santé, une pratique que les anciens des villages et les imams ont commencé à considérer comme non conforme à l'idée qu'ils se faisaient d'eux-mêmes et de l'islam. Et c'est possible. Cela prend du temps, et nous ne pouvons pas, absolument pas baisser les bras.

Je vais donc conclure en lançant un appel à l'action aux représentants des nombreuses religions qui se sont réunis l'année dernière pour préconiser la fin de la violence contre les femmes, et qui ont dit ceci : chacune de nos religions décrit les valeurs fondamentales de la vie humaine. La violence contre les femmes les dépouille de la dignité que Dieu leur a donnée. Il ne saurait être question de garder le silence quand un si grand nombre de nos filles et de nos femmes souffre de la brutalité que la violence engendre en toute impunité.

Par conséquent, cette réunion ne pourrait être plus importante ni venir à un moment plus opportun. Désormais, il faut continuer. Et espérons que lors des futures séances spéciales de l'Assemblée générale des Nations unies, nous remplirons des salles toujours plus vastes. Nous obtiendrons des engagements. Je sais que le gouvernement des Pays-Bas a l'intention de veiller à ce que ces actions se concrétisent. Et nous pouvons travailler avec nos amis, et pas seulement du Brésil, mais je vois un grand nombre de mes autres collègues présents aujourd'hui. Et j'espère que nous serons les porte-parole des femmes qui n'apparaîtront jamais devant le Conseil de sécurité, ne fuiront jamais Goma, ne quitteront jamais les régions rurales du Pakistan, ne laisseront jamais leur village en Amérique latine ou ailleurs pour venir plaider leur cause devant nous. C'est donc à nous qu'il incombe de faire entendre leurs voix.

Je vous remercie.

(Fin de la transcription)

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