05 décembre 2008

Lynn Hunt
Lynn Hunt est professeure d'histoire européenne moderne à l'Université de Californie à Los Angeles. Elle est ancienne professeure invitée de l'Ecole des Hautes Études en Sciences Sociales, de l'Université de Pékin, des universités d'Utrecht et d'Amsterdam, et de l'Université d'Ulster (campus de Coleraine). Elle a également été présidente de l'American Historical Association (2002) et membre associée (fellow) de l'American Academy of Arts and Sciences et de l'American Philosophical Society. Elle est l'auteure de The New Cultural History (1989), The French Revolution and Human Rights : A Brief Documentary History (1996), Inventing Human Rights (2007), et Measuring Time, Making History (2008).
Avant que les sociétés, les nations et les peuples ne reconnaissent et défendent les droits fondamentaux des autres, les individus ont dû développer une compassion envers la personne humaine, son intégrité physique et son individualité. L'évolution de l'art au XVIIIe siècle, en France et dans d'autres pays européens, contribuera à donner naissance à une vision des droits de l'homme tels que nous les comprenons aujourd'hui et à une volonté de les défendre.
Définition des droits de l'homme
Les droits de l'homme se caractérisent par trois attributs : ils sont naturels (inhérents à la personne humaine), ils s'appliquent selon un principe d'égalité (ils sont les mêmes pour tous) et ils sont universels (ils s'appliquent en tout lieu). Pour être qualifiés de droits de l'homme, ces droits doivent être possédés par tous dans le monde entier, de manière identique et du simple fait que leurs titulaires sont des êtres humains. Toutefois, ces droits ne prennent tout leur sens que lorsqu'ils acquièrent une force politique. Il ne s'agit en effet pas de droits de l'homme à l'état de nature, mais de droits de l'être humain dans son environnement social. Ils sont garantis par le droit et les lois constitutionnelles (même si l'on dit parfois qu'il s'agit de droits « sacrés »), mais ils n'existent que grâce à l'action de ceux qui en jouissent. Ces droits ne sont pas octroyés, ils sont revendiqués.
Les principes d'égalité et d'universalité des droits de l'homme, et leur caractère naturel, ont été véritablement reconnus pour la première fois sur le plan politique dans la Déclaration d'indépendance américaine (1776) et dans la Déclaration française des droits de l'homme et du citoyen (1789). Certes, en Angleterre, la Déclaration des droits de 1689 faisait référence aux « droits et libertés ancestraux », mais sans toutefois proclamer leur caractère universel ou naturel, ni reconnaître le principe d'égalité. Par contre, la Déclaration d'indépendance affirme que « tous les hommes naissent égaux » et qu'ils possèdent tous « certains droits inaliénables ». De manière similaire, la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen proclame que « les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits ». Il ne s'agit pas seulement des personnes de sexe masculin, des Blancs ou des catholiques, mais des « hommes », ce qui englobait à l'époque comme aujourd'hui tous les membres de la race humaine. Autrement dit, entre 1689 et 1776, des droits qui étaient considérés la plupart du temps comme n'appartenant qu'à certaines personnes, par exemple les Anglais nés libres et de sexe masculin, se sont transformés en droits de l'être humain, universels et naturels, ce que les français ont appelé les droits de l'homme.
Les deux déclarations, l'américaine et la française, avaient pour ambition de définir les droits intrinsèques de l'être humain. Comme l'écrira Thomas Jefferson, principal rédacteur de la Déclaration d'indépendance : « Nous tenons pour évidentes pour elles-mêmes les vérités suivantes... ». La Déclaration universelle des droits de l'homme adopte un ton plus juridique, mais revendique pour l'essentiel le même principe : « Considérant que la reconnaissance de la dignité inhérente à tous les membres de la famille humaine et de leurs droits égaux et inaliénables constitue le fondement de la liberté, de la justice et de la paix dans le monde, […] ». Dans cette rédaction, le terme « Considérant » signifie « Le fait étant acquis... », les droits précisés étant incontestables ou, pour reprendre le terme jeffersonien, « évidents pour eux-mêmes ».
Cette pétition de principe, essentielle pour assurer le caractère universel des droits de l'homme, donne naissance à un paradoxe : si l'égalité en droits est si évidente, pourquoi est-il nécessaire de le déclarer, et pourquoi n'est-t-elle reconnue qu'en certains lieux et à certains moments donnés ? Comment les droits de l'homme peuvent-ils être universels s'ils ne sont pas universellement reconnus ? Peuvent-ils être « évidents pour eux-mêmes » alors que les spécialistes discutent depuis plus de 200 ans du sens précis de l'expression de Jefferson ? Le débat se poursuivra sans doute toujours, car Jefferson n'a jamais expliqué son raisonnement. Et s'il l'avait fait, certains auraient objecté qu'une déclaration exigeant une explication n'est pas « évidente pour elle-même ».
Il est difficile de définir les droits de l'homme. En effet, ils ne sont évidents pour eux-mêmes que dans un contexte émotionnel, c'est-à-dire dans la mesure où ils correspondent aux aspirations de chaque personne concernée. Nous savons qu'un droit relève des droits de l'homme lorsque nous somme horrifiés s'il n'est pas respecté. En 1755, le philosophe des Lumières Denis Diderot disait du droit naturel : « L'usage de ce mot est si familier qu'il n'y a presque personne qui ne soit convaincu au dedans de soi-même que la chose lui est évidemment connue. Ce sentiment intérieur est commun au philosophe et à l'homme qui n'a point réfléchi. » Diderot venait de définir de manière tout à fait pertinente la principale qualité des droits de l'homme : l'existence d'un « sentiment intérieur » largement partagé. Les droits de l'homme ne se limitent pas à une doctrine formulée dans des textes. Ils sont l'expression d'une disposition à l'égard des autres et d'un jeu de convictions sur la nature de l'homme.

Une nouvelle conception de l'individu
Les droits de l'homme sont le fruit de l'évolution de la conception de l'autonomie individuelle. Pour pouvoir bénéficier de tels droits, les intéressés devaient être considérés comme capables d'exercer un jugement moral autonome. Et avant de pouvoir devenir membres d'une communauté fondée sur l'autonomie de jugement, ils devaient être vus comme ayant la capacité de s'identifier aux autres. Ne pouvaient bénéficier de ces droits que ceux qui étaient considérés comme fondamentalement semblables aux autres. L'égalité n'était pas un concept abstrait ni un slogan politique. C'était une notion viscérale.
Ces idées d'autonomie, d'égalité et de droits de l'homme, qui nous semblent si évidentes aujourd'hui, n'ont commencé à s'imposer qu'au XVIIIe siècle. Jusqu'alors, tous les individus n'étaient pas considérés comme autonomes sur le plan moral : cet état supposait que les intéressés disposent de la capacité de raisonner et d'une indépendance suffisante pour prendre leurs propres décisions. Les enfants et les fous étaient considérés comme dénués de la capacité de raisonner, même s'ils pouvaient acquérir cette capacité ou recouvrer la raison à l'avenir. Comme les enfants, les esclaves, les domestiques, les femmes et ceux qui n'avaient pas de biens immobiliers étaient considérés comme dénués d'indépendance. Encore était-il possible aux enfants, aux domestiques et aux dépourvus, voire aux esclaves, d'acquérir un jour leur autonomie : ils pouvaient atteindre leur majorité, quitter leur service ou acquérir des biens. Même les esclaves pouvaient parfois acheter leur liberté. Seules les femmes étaient privées de ces possibilités. Elles étaient considérées comme dépendantes de leur père ou de leur mari du fait de leur nature. Les partisans de l'égalité et de l'universalité des droits de l'homme en excluaient automatiquement certaines catégories de personnes parce qu'ils considéraient qu'elles ne disposaient pas d'une autonomie morale suffisante.
C'est donc le développement d'une nouvelle compassion qui permettra de mettre fin aux préjugés les plus anciens. En 1791, la France révolutionnaire accorde l'égalité des droits aux juifs. En 1792, elle décrète le suffrage universel masculin, y compris pour ceux qui ne sont pas propriétaires. Enfin, la France abolit officiellement l'esclavage en 1794. Il était ainsi démontré que la compassion et l'acceptation de l'autonomie des autres étaient des qualités qui pouvaient s'acquérir, et que les restrictions anciennes aux droits des individus pouvaient et devaient être remises en cause.
L'autonomie et la compassion sont des pratiques culturelles et pas seulement des concepts. Elles sont littéralement ancrées en nous, car elles ont une dimension physique autant qu'émotionnelle. L'autonomie de la personne repose sur la reconnaissance du caractère sacré du corps humain, et sur le fait que chacun est maître de son corps. Votre corps est le vôtre et le mien est le mien : nous devons tous deux respecter les barrières invisibles qui séparent nos deux corps. La compassion repose sur la reconnaissance du fait que les aspirations des autres et leurs modes de pensée sont similaires aux nôtres, que nos sentiments profonds sont quelque part identiques. Une personne n'est considérée comme autonome que si elle est reconnue et protégée dans son individualité. Mais elle ne pourra se prévaloir des droits de l'homme que si son individualité est reconnue d'une manière plus affective. Les droits de l'homme n'existent que lorsque les individus jouissent de leur autonomie et reconnaissent celle à laquelle les autres ont également droit. Lorsque cette deuxième condition n'est pas remplie, des inégalités se créent, et les droits de l'homme risquent de ne pas être respectés.
L'autonomie et la compassion n'ont pas surgi du néant au XVIIIe siècle. Elles avaient des racines profondes. Au fil des siècles, les européens se sont libérés des contraintes des cultures traditionnelles et ont acquis leur indépendance juridique et morale. De ce mouvement est né un plus grand respect pour l'intégrité physique des personnes et leur intimité, ainsi que le désir croissant d'entretenir son corps. Au lieu de devoir partager leur lit avec plusieurs personnes, les gens ont commencé à dormir seuls ou uniquement avec leur conjoint. Ils ont commencé à manger en utilisant des couverts et ont fini par trouver répugnantes des pratiques longtemps considérées comme acceptables, telles que jeter les restes de son repas par terre ou se moucher dans ses vêtements. Le pouvoir absolu du père sur ses enfants a également été remis en question.
Une nouvelle psychologie
La reconnaissance de l'individualité s'est accélérée durant la seconde moitié du XVIIIe siècle, ce changement se manifestant dans différents aspects de la vie sociale, des arts et au système juridique. Le public des théâtres et des concerts se mit à écouter en silence. Les peintres de genre et les portraitistes remirent en cause les grandes scènes mythologiques qui dominaient la peinture académique. Progressivement, les tableaux représentant des personnages ordinaires de la vie londonienne ou parisienne remplacèrent en Europe les œuvres dépeignant les princes de l'État et de l'Eglise. Dès la seconde moitié du XVIIIe siècle, ces portraits feront souvent ressortir l'individualité morale ou physionomique des sujets, au lieu d'illustrer la vertu ou la richesse sous forme d'allégories. La multiplication des portraits mettant en valeur l'individualité des sujets renforcera l'idée que chaque individu est une personne unique, distincte et originale, et qui doit être dépeinte en tant que telle.
La littérature française du XVIIIe siècle contribuera elle aussi à ouvrir les esprits. L'épanouissement du roman épistolaire, où le récit prend la forme de lettres échangées par les protagonistes, encouragera une forte identification à ceux-ci et permettra au lecteur de transcender les différences de classe, de sexe et de nationalité. Le développement de la presse permettra également de faire connaître les histoires des gens ordinaires à un large public.
Toutes ces évolutions ont contribué à la naissance d'une nouvelle psychologie et jeté les fondations d'un nouvel ordre social et politique, où les notions de respect de l'intégrité physique des personnes et de reconnaissance de leur individualité étaient étroitement liées au développement et à la diffusion des droits de l'homme. Qu'il s'agisse de l'une ou l'autre de ces notions, les mentalités semblent avoir évolué très rapidement au milieu du XVIIIe siècle.
Prenons l'exemple de la torture. Entre 1700 et 1750, la plupart des usages du mot « torture » dans la littérature française renvoient à la difficulté de trouver… une tournure littéraire élégante. La torture physique telle qu'on la comprenait à l'époque (infliger une douleur extrême afin d'obtenir une confession ou le nom d'un complice) ne deviendra un sujet de controverse que lorsque le philosophe politique Montesquieu publiera l'Esprit des lois (1748), où il dénoncera cette pratique. Dans l'un des passages les plus influents, Montesquieu écrira : « Tant d'habiles gens et tant de beaux génies ont écrit contre cette pratique [la torture judiciaire] que je n'ose parler après eux. » Il ajoutera, de manière assez énigmatique, « J'allais dire qu'elle pourrait convenir dans les gouvernements despotiques, où tout ce qui inspire la crainte entre plus dans les ressorts du gouvernement ; j'allais dire que les esclaves chez les Grecs et chez les Romains... Mais j'entends la voix de la nature qui crie contre moi. » Ici également, c'est l'évidence (la « voix de la nature qui crie ») qui emporte l'argument. Après Montesquieu, Voltaire et bien d'autres, notamment l'italien Cesare Beccaria, se joindront à la campagne. Vingt ans plus tard, l'abolition de la torture et des autres formes cruelles de châtiment corporel deviendra l'un des principes essentiels de la nouvelle doctrine des droits de l'homme.
Les droits de l'homme connaîtront une nouvelle expansion à l'époque moderne, notamment grâce à la Déclaration universelle des droits de l'homme et à d'autres instruments du droit international. Mais c'est notre compassion éclairée à l'égard de nos contemporains qui nous permet de comprendre les droits des autres, et qui détermine qui peut s'en prévaloir. Par définition, la révolution des droits de l'homme continue. Nous pourrons mieux la saisir et en réaliser les promesses si nous en comprenons les origines.
Les opinions exprimées dans le présent article ne reflètent pas nécessairement les vues ou la politique du gouvernement des États-Unis.