14 août 2009
Le parcours étonnant d'un alpiniste qui découvre sa vocation dans des villages reculés de l'Afghanistan et du Pakistan.

Washington - L'échec d'une tentative d'escalade du redoutable sommet K2 de l'Himalaya a ouvert les yeux de l'alpiniste Greg Mortenson à sa vraie vocation : construire des écoles pour filles dans des villages pauvres du Pakistan et de l'Afghanistan. Mais la voie qui l'a conduit à œuvrer dans l'humanitaire avait commencé sous le reflet d'une autre montagne, le mont Kilimandjaro en Afrique.
C'était en Tanzanie, en effet, que M. Mortenson avait grandi et appris, en suivant l'exemple de ses parents - qui étaient enseignants au sein d'une mission luthérienne - à écouter la population locale et à travailler en harmonie avec elle afin de bâtir des collectivités et un monde meilleurs.
Le livre de M. Mortenson, « Trois tasses de thé : La mission d'un homme pour lutter contre le terrorisme et bâtir des nations... une école à la fois », est devenu un ouvrage de référence pour les généraux du Pentagone qui veulent apprendre comment établir des relations avec les anciens des tribus des régions montagneuses de l'Asie centrale.
L'histoire personnelle de Greg Mortenson est improbable : varappeur sans domicile fixe et ambulancier, il avait écrit des centaines de lettres à des célébrités pour tenter de recueillir les fonds nécessaires - quelque 12.000 dollars - pour construire une première école à Korphe (Pakistan) où il avait été soigné par les habitants après son échec du K2 en 1993.
Les lettres n'avaient presque rien donné mais les écoliers ont contribué 623,45 dollars en centimes, et un ancien varappeur bien nanti a fourni le reste de la somme. M. Mortenson a repris l'avion pour le Pakistan, acheté le matériel de construction nécessaire et l'a transporté dans les montagnes dans un camion Bedford rafistolé. Les habitants du village, bien étonnés de le voir arriver, lui ont dit que pour arriver au chantier où devait se construire l'école, il lui faudrait d'abord un pont sur la rivière Braldu qui enlaçait le village - alors, avec leur aide, M. Mortenson a construit aussi le pont. Il lui a fallu trois ans pour achever ces projets, mais l'Institut de l'Asie centrale (CAI) avait été lancé.
Aujourd'hui, il y a près de cent écoles dans des villages reculés du Pakistan et de l'Afghanistan où sont inscrits 51.000 élèves, dont les deux tiers sont des filles, et des dizaines d'autres salles de classe temporaires ont été créées dans des camps de réfugiés à la suite du séisme dévastateur de 2005.
Après avoir vivoté pendant des années, l'Institut de l'Asie centrale, qui a son siège à Bozeman (Montana), est en mesure aujourd'hui de lever et de dépenser des millions de dollars chaque année pour construire des écoles et améliorer les conditions de vie de milliers de personnes.
M. Mortenson a persévéré malgré deux fatwas (des avis juridiques religieux) prononcées contre lui et ses écoles par des mullahs locaux - les fatwas avaient été annulées par les autorités islamiques supérieures - et malgré le rapt dont il avait été victime aux mains d'hommes armés dans le Waziristan, une région du nord-ouest du Pakistan. Quand des mullahs avaient demandé que l'école qui devait être construite à Lalander (Afghanistan) n'accepte que des garçons, l'équipe de M. Mortenson a refusé de la bâtir. Les mullahs étaient alors revenus sur leur décision.
« Quand j'étais enfant en Afrique, j'ai appris un proverbe que je n'ai jamais oublié : si vous donnez une éducation à un petit garçon, vous éduquez une personne. Mais si vous donnez une éducation à une fille, vous éduquez toute une collectivité », a dit M. Mortenson.
Greg Mortenson a vécu les quatorze premières années de sa vie en Tanzanie. Alpiniste né, il a escaladé le Kilimandjaro à l'âge de onze ans. Sa mère a participé à la création de l'école internationale Moshi et son père a dirigé la construction du Centre médical chrétien Kilimandjaro, un hôpital qui compte 640 lits.
M. Mortenson se souvient que son père « donnait toujours la direction des travaux à la population locale, ce qui était inhabituel à l'époque, mais il insistait toujours pour qu'il en soit ainsi ». À la cérémonie d'inauguration du centre médical, M. Mortensen père avait prédit que dans dix ans, tous les services de l'hôpital seraient dirigés par des médecins tanzaniens - et c'est ce qui est arrivé. « C'est votre pays. C'est votre hôpital », avait dit M. Mortenson père à l'époque.
Celui-ci devait succomber à un cancer à l'âge de 48 ans. « Ce que je regrette le plus, a déclaré son fils, c'est qu'il n'ait pas vécu assez longtemps pour constater non seulement que ses idées sur l'importance de donner des initiatives à la population locale étaient exactes mais qu'elles ont aussi incité d'autres personnes à s'en inspirer - parce qu'à ma façon, j'ai adopté la même approche au Pakistan et en Afghanistan. »