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05 mai 2008

La montée des entreprises vertes

 
voiture à pile à hydrogène de GM
Ce monospace HydroGen3 de GM, alimenté par une pile à hydrogène, n'émet que de l'eau. Vitesse maximum : 160 km/h. (© AP Images)

 

Vasanthakumar N. Bhat

 

Ces dernières années, en réponse aux pressions exercées par les pouvoirs publics, les investisseurs, les groupes de défense de l'environnement, les clients et les employés, les entreprises américaines ont réduit leurs émissions environnementales. Elles formulent désormais des stratégies de prévention de la pollution dites « du berceau à la tombe ». Leurs dirigeants considèrent de plus en plus qu'une gestion efficace des problèmes environnementaux peut être une source importante d'avantages concurrentiels et de croissance durable.

 

Vasanthakumar N. Bhat est professeur adjoint à la Lubin School of Business de l'université Pace de New York. Il est l'auteur de The Green Corporation : The Next Competitive Advantage et de Total Quality Environmental Management : An ISO 14000 Approach, ainsi que de plusieurs articles sur la gestion de l'environnement.

À quoi est dû « l'écologisation » des entreprises américaines, à savoir l'adoption par ces entreprises de politiques tenant compte de la protection de l'environnement ? C'est là une histoire complexe qui exige certaines connaissances de la montée du mouvement écologiste aux États-Unis, du long débat entre les partisans de la réglementation et ceux de l'action bénévole, et de l'influence de tous ceux qui ont des enjeux dans les entreprises, à savoir les clients, les investisseurs, les employés, les groupes de défense de l'environnement et les autorités publiques. Mais le résultat est que la plupart des entreprises américaines estiment à présent qu'une bonne gestion de l'environnement se traduit pour elles par des avantages concurrentiels et une croissance durable. Être vert est aujourd'hui considéré comme un principe de bonne gestion des affaires.

Le débat sur la politique environnementale

Traditionnellement, du point de vue des responsables politiques, l'environnement représente ce que les économistes appellent un bien public, à savoir un bénéfice partagé tel que la défense nationale, dont aucun membre de la société ne peut être exclu. Étant donné que les systèmes fondés sur le marché ne produisent pas facilement de tels biens, beaucoup d'adeptes du mouvement écologiste américain estiment que l'intervention des pouvoirs publics est nécessaire pour amener les entreprises à réduire au minimum l'effet de leurs activités sur l'environnement. Ces dernières années, de nombreux Américains sont également parvenus à la conclusion que les approches axées sur le marché, qui encouragent l'investissement et l'innovation technologique, sont susceptibles, à long terme, d'apporter des avantages environnementaux supérieurs. Le débat sur les mérites de ces deux façons de voir les choses a commencé en 1970 au moment de la création de l'Agence de protection de l'environnement (EPA) et se poursuit de nos jours.

Dans les premiers temps du mouvement écologiste américain, dans les années 1960 et 1970, l'accent était mis sur l'application des lois et la réglementation. Conséquemment, la politique environnementale des États-Unis a mis l'accent sur une réglementation qui vise à prévenir les problèmes environnementaux en énonçant les modalités selon lesquelles l'entreprise doit gérer ses activités polluantes. Elle est appliquée par la contrainte ainsi que par des incitations financières. Étant donné sa nature contraignante, elle s'est avérée très efficace. Elle a également sensibilisé les entreprises aux conséquences de leurs activités sur l'environnement.

Ces lois et règlements ont toutefois été assortis de certains coûts. L'un de leurs effets négatifs a été d'encourager les solutions dites « de fin de filière », qui réduisent les polluants après qu'ils ont été produits au lieu de les éliminer d'entrée de jeu. En outre, l'approche réglementaire a donné lieu à de nombreux litiges.

Ces dernières années, les responsables politiques américains ont mis de plus en plus l'accent sur l'analyse économique pour déterminer le type d'instruments à utiliser. Les instruments souples permettent aux entreprises de choisir les options les plus efficaces pour atteindre les objectifs énoncés dans la politique. Ils sont utilisés pour réduire les coûts de la conformité et pour obtenir plus rapidement des performances supérieures. Les mesures reposant sur le marché, telles que les échanges de droits d'émission, ont été introduites aux États-Unis pour le dioxyde de soufre et l'oxyde nitreux, causes des pluies acides ; selon cette formule, les pouvoirs publics fixent un plafond d'émission pour le polluant considéré et laissent jouer les forces du marché pour déterminer comment chaque entreprise se conforme aux limites auxquelles elle est astreinte. Ces mesures ne sont toutefois fondées que sur un seul milieu, qu'il s'agisse de l'air, de l'eau, de l'eau souterraine ou du sol.

Les États-Unis ont recours plus que tout autre pays à l'analyse économique pour affiner leurs politiques environnementales et ils ont procédé de la sorte pour exiger des réductions des émissions polluantes provenant de plusieurs sources, notamment des centrales électriques et des moteurs diesel. Les États-Unis subventionnent toutefois certains aspects de la minimisation des déchets, bien qu'en général le principe pollueur-payeur, selon lequel l'industrie assume les coûts de la protection de l'environnement, soit la norme.

Nouvelles stratégies

Aux premiers jours de la protection de l'environnement, donc, pour se conformer à la nouvelle réglementation, les entreprises américaines ont appliqué des mesures d'atténuation de la pollution en fin de filière, en dépolluant les déchets produits. La dépollution devenant coûteuse, elles se sont ensuite orientées vers la prévention de la pollution, en employant des matériaux, des procédés et du matériel visant à éliminer la production de déchets.

Toutefois, la prévention de la pollution en elle-même n'a pas apporté d'amélioration à la performance financière. Il a fallu adopter l'approche de la gestion totale de la qualité environnementale (GTQE) pour recueillir les bénéfices financiers de l'amélioration de la performance environnementale. Dans le cadre de cette approche, les entreprises ont mis en œuvre des systèmes de gestion de l'environnement (SGE) qui permettent de gérer leur empreinte sur l'environnement et d'assurer la prise en compte des questions écologiques dans les processus décisionnels à tous les niveaux de l'organisation.

Selon un sondage récent, plus d'une entreprise sur cinq a adopté un SGE. Par ailleurs, 5 585 d'entre elles se sont vu délivrer la certification ISO 14000, ce qui témoigne de l'adoption de leur part des pratiques respectueuses de l'environnement énoncées par l'Organisation internationale de normalisation (ISO). En outre, certaines emploient toute une gamme d'instruments environnementaux, tels que les audits environnementaux et l'analyse du cycle de vie. De plus, en transférant leur savoir-faire dans ce domaine à leurs filiales étrangères et en exportant des technologies écologiquement rationnelles, les entreprises réduisent aussi la pollution dans le monde.

En 2004, les États-Unis ont consommé en énergie l'équivalent de 17 milliards de barils de pétrole, soit 60 barils par habitant. Près de 86 % de l'énergie du pays provenaient du pétrole, du charbon et du gaz naturel, et 14 % seulement de l'énergie nucléaire et de sources renouvelables. La hausse du prix des hydrocarbures et le fait que les États-Unis importent près de 65 % de leur pétrole brut ont intensifié la nécessité de conserver l'énergie, d'accroître le rendement énergétique et de rechercher de nouvelles sources d'énergie. En outre, la combustion de carburants fossiles dégage du gaz carbonique et d'autres gaz à effet de serre. Il est donc impératif que les entreprises américaines se préparent à opérer dans un monde où le carbone sera sujet à des limites.

À l'heure actuelle, les États-Unis produisent plus de 50 % de leur électricité au moyen de centrales à charbon et possèdent d'importantes réserves de cette matière. La compagnie de services publics American Electric Power mène des recherches sur diverses méthodes novatrices de combustion propre du charbon et de piégeage du gaz carbonique, ce qui permettra d'accroître la production d'électricité tout en en réduisant les effets sur l'environnement. La compagnie Florida Power and Light a réduit les besoins de 10 nouvelles centrales électriques en augmentant leur efficacité énergétique et en investissant dans 42 centrales éoliennes. General Motors œuvre au développement d'automobiles propulsées à l'hydrogène et ne produisant donc pas de gaz carbonique. Et IBM s'emploie à formuler divers plans pour conserver l'énergie, réduire les émissions de composés perfluorés (PFC), employer des énergies renouvelables, offrir aux salariés des possibilités de télétravail et accroître l'efficacité de sa chaîne logistique.

Aérogénérateurs du Stateline Wind Project produisant suffisamment d'électricité pour éclairer 70.000 maisons. (© AP Images)

Pouvoir des parties prenantes

Le facteur déterminant de la motivation écologique des entreprises est aujourd'hui la volonté de celles-ci d'établir de bons rapports avec toutes les parties intéressées, à savoir essentiellement les responsables publics, les clients, les groupes écologistes, les investisseurs et les salariés. Ces parties exercent des pressions qui influencent l'élaboration de la stratégie environnementale de l'entreprise et, pour atteindre ces divers groupes, l'entreprise fait usage de communications et de consultations publiques sur ses activités et sur leur empreinte écologique.

Gouvernement - La réglementation officielle est l'un des principaux facteurs déterminants de la politique environnementale. Sa croissance exponentielle oblige les entreprises à prévoir et à réaliser des investissements pour satisfaire aux nouvelles exigences, avant même que les mesures réglementaires ou législatives soient adoptées. La plupart des grandes entreprises ont des lobbyistes à Washington et d'autres personnels qui ont accès aux niveaux les plus élevés du processus d'élaboration des politiques afin de réduire les risques d'adoption de règlements draconiens par le Congrès ou de leur stricte application par les organismes chargés de la protection de l'environnement. Les études montrent que les entreprises qui considèrent que la réglementation environnementale est stricte tendent à faire plus dans ce domaine ; en outre, ces entreprises optent généralement pour des mesures de prévention de la pollution de préférence aux solutions de fin de filière, et elles investissent dans la recherche et le développement en matière d'environnement.

Mais comme les programmes souples tendent à produire de meilleurs résultats pour l'environnement, l'EPA a aussi mis en œuvre un certain nombre de programmes tels que le p2  et des programmes de partenariat. Ces initiatives encouragent les entreprises à aller volontairement au-delà du simple respect des règles en vigueur en échange d'une réduction des coûts et de leur classement par l'EPA dans la catégorie des leaders environnementaux, ce qui les signale à l'attention du public.

Clients - Les clients, en tant qu'électeurs ainsi que consommateurs de biens et de services, ont une influence considérable sur la politique environnementale. Selon un sondage de l'organisation Gallup et de USA Today réalisé en mars 2007, plus de 8 Américains sur 10 considèrent que la performance environnementale d'une entreprise devrait être un facteur déterminant lorsqu'il s'agit d'acheter ses produits. Des entreprises telles qu'IBM et Baxter International, de même que certains organismes gouvernementaux, tiennent compte de l'effet des produits de leurs fournisseurs sur l'environnement dans leurs décisions d'achat.

Groupes écologistes - Plus d'un Américain sur cinq se considère comme un participant actif au mouvement de protection de la nature. Les groupes écologistes usent de leur influence pour faire adopter de stricts règlements et pour élargir la portée de ceux-ci. Outre le lobbying, elles peuvent agir d'autres manières pour encourager les entreprises à respecter l'environnement.

De nombreuses lois américaines sur l'environnement possèdent une clause de « recours des citoyens » qui permet aux particuliers d'intenter un procès aux entreprises qui contreviennent à la loi ou à l'Agence de protection de l'environnement. Tout citoyen peut demander à un tribunal fédéral d'empêcher une entreprise de violer les lois fédérales ou les conditions imposées pour l'obtention de permis, et d'obliger l'entreprise à s'y conformer. Cette disposition a donné aux associations écologistes un pouvoir accru et leur a valu de recruter un grand nombre de nouveaux adhérents étant donné leur aptitude à obtenir des résultats.

Investisseurs - Des performances environnementales médiocres peuvent accroître les coûts, étant donné que les entreprises qui produisent de grandes quantités de déchets sont généralement plus à même de déverser accidentellement des produits toxiques et d'accumuler des déchets dangereux, ainsi que d'avoir de sérieux problèmes en matière de respect des règlements. Les investisseurs peuvent tenir les entreprises responsables de leur performance environnementale en intervenant directement auprès de la direction, en proposant des résolutions en tant qu'actionnaires et en votant contre l'équipe de direction en place. S'ils ne sont toujours pas satisfaits, ils peuvent également vendre leurs actions.

Plusieurs organisations ont formulé des directives relatives à l'environnement pour les entreprises, telles que les Ceres Principles, les Equator Principles pour le financement des projets et L'Environnement et les Principes directeurs de l'OCDE à l'intention des entreprises multinationales.

Par ailleurs, les grands investisseurs institutionnels, tels que les fonds de pension, s'unissent pour examiner les performances environnementales des entreprises avant d'investir. Par exemple, selon un sondage de l'organisation Principles for Responsible Investment, 88 % des signataires et 82 % des détenteurs d'avoirs tiennent compte des questions liées à l'environnement avant de prendre des décisions d'investissement.

Ces dernières années, les actionnaires sont parvenus à convaincre les grandes banques de tenir compte des risques pour l'environnement des projets qu'elles envisagent de financer, à persuader les fabricants d'ordinateurs d'augmenter le nombre d'appareils qu'ils recyclent, et à encourager les compagnies de services publics à investir dans l'énergie renouvelable.

Salariés - Les salariés subissent au premier chef l'impact des mauvaises pratiques environnementales. Attirer des effectifs qui travaillent dans des conditions dangereuses coûte cher et les travailleurs et leurs syndicats font souvent pression auprès des entreprises en vue d'une réduction de la pollution. Si leurs demandes ne sont pas écoutées, les salariés ripostent souvent en changeant d'emploi ou en mobilisant le soutien du public en dénonçant les infractions et les irrégularités. Lorsque le taux de renouvellement du personnel augmente, les coûts en font autant. Les entreprises réagissent en dispensant à leur personnel des formations en matière de santé et de sécurité environnementales et d'emploi des systèmes de gestion de l'environnement.

Progrès sur la voie de la durabilité

Bien que l'économie américaine ait enregistré une croissance appréciable au cours des dernières décennies, les performances environnementales, elles, sont moins probantes, comme le montre le rapport de l'Agence de protection de l'environnement sur les tendances nationales en 2007 (2007 Report on the Environment : Highlights of National Trends).

Un domaine dans lequel des progrès ont cependant été réalisés est le rejet de produits chimiques toxiques. Selon l'inventaire dressé par l'EPA en 2005 (2005 Toxics Release Inventory (TRI) : Public Data Release), les entreprises américaines ont, cette année-là, rejeté au total près de 2 millions de tonnes d'environ 650 produits toxiques. Plus de la moitié des rejets provenaient de deux secteurs, l'extraction de minerais métalliques et les compagnies d'électricité. Les rejets de produits chimiques des industries de transformation ont diminué en 2005 de 58 % par rapport à ceux de 1988, bien que le nombre d'usines n'ait diminué que de 16 % et que la valeur réelle des expéditions ait augmenté d'environ 13 %. De plus, toujours en 2005, près de la moitié des déchets résultant des activités de production a été soit recyclée, soit transformée en énergie.

On relève aussi d'autres signes d'amélioration : en 1999, les entreprises manufacturières américaines ont consacré 14,6 milliards de dollars à des équipements et à des procédés d'exploitation visant à réduire la pollution, soit 0,4 % de la valeur des expéditions et environ 10 % de leurs nouvelles dépenses d'équipement. Les technologies vertes commencent à rapporter, les entreprises américaines ayant exporté pour plus de 30,4 milliards de dollars de technologies environnementales en 2006.

Pendant des siècles, la dégradation de l'environnement et l'industrialisation sont allées de pair. Mais peu à peu, les responsables de la politique industrielles ont pris conscience du rôle intégral que jouent les questions écologiques dans le bien-être économique de l'entreprise. Nombreux sont les dirigeants de sociétés qui considèrent aujourd'hui que la protection de l'environnement est essentielle pour assurer un développement durable et pour créer un monde meilleur. La durabilité écologique, à savoir « le fait d'assurer une meilleure qualité de vie pour tous dès à présent et pour les générations futures », comme la définit le géant américain des produits de grande consommation Procter&Gamble, est perçue dans la plupart des conseils d'administration des entreprises américaines à la fois comme une responsabilité de l'entreprise et comme une chance à saisir.

Après avoir concentré leur attention sur le traitement de la pollution et sur la prévention de ce problème au cours des dernières décennies, les entreprises tournent à présent leurs regards vers les émissions de gaz carbonique et les énergies de substitution, et l'on peut s'attendre à ce que cette tendance se maintienne. La hausse du prix du pétrole brut et la forte dépendance à l'égard des importations de cette source d'énergie ne font qu'intensifier la nécessité d'un règlement plus rapide des problèmes dont sont porteuses ces réalités conjoncturelles.

Les opinions exprimées dans le présent article ne coïncident pas nécessairement avec les vues ou les politiques du gouvernement des États-Unis.

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