17 juin 2008
Selon des experts, les réseaux criminels échangent diverses contrebandes sur les mêmes circuits commerciaux.

Washington - M. Peter Younger, le chef du service INTERPOL chargé de la lutte contre la criminalité liée aux espèces sauvages, fait partie d'un ensemble d'agents entièrement consacrés à la répression du trafic des espèces sauvages. Ce secteur d'activité criminelle représente un marché énorme qui partage ses réseaux et ses routes clandestines avec les trafiquants de drogues, d'armes à feu et d'êtres humains.
« Il s'agit d'un problème de criminalité organisée très sérieux et répandu à travers le monde, » a affirmé M. Younger, qui travaille à Lyon (France), où se trouve le siège de l'INTERPOL.
L'introduction clandestine des espèces sauvages alimente des réseaux de distribution criminelle à multiples usages qui donnent naissance à ce que M. Younger qualifie de « crimes périphériques », tels que la corruption des autorités, la falsification de documents, l'intimidation et le meurtre.
« Il suffit d'observer ces échanges pour découvrir que non seulement les criminels en question se livrent à des échanges illicites d'espèces sauvages mais qu'ils trafiquent également des drogues, des diamants, ou encore des lingots d'or », a expliqué M. Younger.
« Les profits que rapportent ces activités sont considérables », a-t-il dit. D'importantes quantités de contrebande sont déplacées de pays en pays par le biais d'une infrastructure établie. Selon M. Younger, le système souterrain d'envoi est extrêmement bien organisé et facilité par la corruption des officiels.
« Une fois que le « canal » est ouvert, on peut y faire passer presque n'importe quel produit de contrebande. Donc, si un jour, un trafiquant n'a pas d'espèces sauvages à vendre, et que quelqu'un lui dit 'Ecoutez, j'ai une cargaison d'héroïne, ou un groupe de migrants clandestins, ou encore des prostituées qui doivent se rendre quelque part', il peut se servir du même réseau pour effectuer leur déplacement. »
Un intermédiaire recueille des os de tigre ou des cornes de rhinocéros des braconniers en Inde. Afin de transmettre ses marchandises, il s'adresse à l'intermédiaire de transport. « Celui-ci a les contacts dans le pays de destination nécessaires à faire passer la contrebande. Soit il effectue des négociations avec un officiel pour un dessous de table, soit il a accès à un mécanisme par le biais duquel la marchandise arrive à franchir la frontière d'un pays. Donc, s'il ne s'agit pas d'ivoire ou de peaux de tigres ou de cornes de rhinocéros, il peut également envoyer d'autres objets de contrebande. »
Les organisations qui font passer l'ivoire de l'Afrique occidentale en Asie méridionale se servent de stratégies modernisées et efficaces. « Lorsque nous avons commencé à observer certains de ces groupes, nous avons découvert qu'ils avaient mis au point une structure remarquablement sophistiquée pour effectuer le déplacement de l'ivoire. Ils étaient capables de faire bouger des cargaisons d'environ trois tonnes, ce qui ne correspond évidemment pas à des quantités que l'on peut fourrer au fond d'une valise et amener à bord d'un avion, » a remarqué M. Younger.

L'ivoire était dissimulé dans des conteneurs « déguisés » en caisses de biens import-export licites. « Nous avions affaire à un commerce légitime qui servait de façade à un groupe de trafiquants illicites » a-t-il dit.
Selon le responsable, les 20 tonnes interceptées par l'INTERPOL auraient rapporté en prix de gros quelque 26 millions de dollars.
Un probleme d'envergure mondiale
Les centres de forte activité en matière de trafic d'espèces sauvages sont dispersés à travers le monde, notamment en Russie et en Europe orientale, en Amérique latine, en Asie méridionale, en Afrique et en Indonésie, a indiqué M. Younger.
M. Moises Naim, l'auteur d'« Illicit », une étude du crime mondial, s'est déclaré du même avis que M. Younger. « Ce trafic n'est pas centralisé au plan géographique, et l'essor que nous avons observé dans tous les domaines du marché illicite se doit plus à des questions de logistique qu'à la spécialisation des produits, » a-t-il expliqué. Il a ajouté que dans le cas des espèces sauvages, qu'il s'agisse de la flore ou de la faune, les origines sont déterminées par la géographie. Mais les marchés se relient les uns aux autres grâce à divers experts de la logistique qui ne sont pas pour autant forcément spécialistes du produit en question.
Selon M. Naim, les criminels bénéficient d'une influence jamais vue, grâce à « la criminalisation de la politique et la politisation du crime. Dans de nombreux pays, l'arène politique a été profondément infiltrée par des criminels qui se spécialisent dans les commerces les plus avantageux, qui, eux, dépendent typiquement de la possibilité d'effectuer des transactions internationales. »
MM Younger et Naim ont tous deux constaté que l'amélioration de la technologie du transport et l'avènement de l'Internet représentent d'importants susciteurs du trafic illicite. M. Naim a cité des sites d'enchères en ligne tels qu'eBay, expliquant qu'ils peuvent faciliter le trafic de l'ivoire étant donné que l'examen approfondi de la marchandise vendue est insuffisant.
L'association « International Fund for Animal Welfare, » (IFAW) (« le Fonds international pour le bien-être des animaux »), a demandé à eBay d'interdire ses ventes d'ivoire en 2007. Certains des affiliés de l'entreprise à l'étranger se sont soumis à la demande et ont dramatiquement réduit le nombre de ventes d'ivoire effectuées sur leurs sites. Cependant, la société « eBay U.S. » n'en a pas tenu compte, et selon l'IFAW, les ventes d'ivoire en Amérique du nord ont fortement surgi sur eBay au cours de l'an dernier.
L'INTERPOL, dont le projet pilote de trafic d'espèces sauvages entame sa deuxième année, estime que le marché génère globalement entre 10 et 20 milliards de dollars par an. La plupart du commerce lié à la marchandise dérivée des espèces sauvages se fait légalement, et c'est le commerce illicite qui est difficile à quantifier. L'utilisation des confiscations en tant que mesure de l'importance du trafic illicite « permet d'estimer qu'il représente de 10 à 15 % du marché légal… Mais ce n'est qu'un jugement approximatif » a remarqué M. Younger.
Il existe si peu d'agents gouvernementaux œuvrant uniquement dans la lutte contre le trafic des espèces sauvages que les ONGs doivent prendre la relève. « Lorsque l'on observe les taux de réussite, il faut prendre en compte le peu de ressources consacrées à cette lutte, » a expliqué M. Younger, en ajoutant que sans la coopération internationale, « la tâche se révèle d'autant plus difficile. »