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20 octobre 2009

Les changements climatiques vus d'une île : le cas de la Jamaïque

 
Anthony Chen
Anthony Chen

Anthony Chen

Anthony Chen est actuellement président du Comité directeur national du Programme de microfinancements du Fonds pour l'environnement mondial (PMF-FEM) en Jamaïque. Le PMF-FEM est un programme d'action communautaire mis en œuvre par le Programme des Nations unies pour le développement (PNUD). M. Chen dirige le Groupe d'études climatiques de l'University of the West Indies, à Mona (Jamaïque). Il est membre du Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat (GIEC), qui a partagé le prix Nobel de la paix 2007 avec l'ancien vice-président des États-Unis Al Gore.

 

M. Chen analyse les principales préoccupations des États insulaires, en mettant l'accent sur les Caraïbes où les îles sont menacées par des tempêtes d'une gravité croissante, la montée du niveau de la mer et la sécheresse.

Reportez-vous 10.000 ans en arrière, à l'époque où la Terre commençait à se réchauffer après la dernière ère glaciaire, sur une île telle que la Jamaïque située à une haute latitude tropicale. Ne disposant pas de thermomètre ni de marégraphe, vous ne vous seriez probablement pas rendu compte de l'élévation progressive de la température ou du niveau de la mer. Vous n'auriez pas ressenti le besoin de prendre des mesures d'adaptation. Comparez cette situation à celle d'un insulaire moderne. Au cours de votre existence, vous constaterez un réchauffement général du climat. Vous éprouverez le besoin d'équiper votre logement de climatiseurs ou de ventilateurs. Vous en viendrez à penser que les périodes de sécheresse et les inondations se font plus fréquentes, les marées de tempête plus destructives. Vous serez sans doute contraint de prendre des mesures temporaires pour réagir contre ces effets climatiques, par exemple en stockant de l'eau pendant les sécheresses ou en consolidant votre maison pendant un ouragan, mais sans planification systématique.

Quelle est la différence entre la situation d'il y a 10.000 ans et celle d'aujourd'hui ? Le réchauffement d'alors est survenu sur plusieurs millénaires et était dû à des variations naturelles, telles que celles des radiations solaires, des éruptions volcaniques et de la végétation. Le réchauffement actuel ne s'est produit que sur un siècle et demi et n'est pas dû seulement à des variations naturelles, mais aussi à un accroissement des émissions de gaz à effet de serre, tels que le gaz carbonique, le méthane et l'oxyde nitreux, depuis l'époque de la révolution industrielle. Tant les analyses de données indirectes que les mesures directes mettent en évidence un accroissement exponentiel des émissions de ces gaz au cours de la période considérée (cf. IPCC/GIEC, 2007). Avec l'avantage des instruments de mesure dont ils disposent, les scientifiques ont pu détecter un réchauffement de la région caraïbe (Peterson and Taylor et al., 2002), un dessèchement (Neelin et al., 2006) et une élévation du niveau de la mer (Church et al., 2004).

Propulsons-nous à présent dans l'avenir jusqu'en 2100. Parmi les multiples scénarios envisageables, il en est deux sur lesquels un consensus se forge chez les climatologues : l'un dans lequel l'élévation de la température est maintenue à moins de 2 degrés et l'autre où elle dépasse 2 degrés. Dans ces deux scénarios, les changements climatiques auront des effets analogues mais plus graves aux températures plus élevées, où ils atteindront peut-être un point de basculement et de non-retour. Deux des impacts les plus préoccupants, d'après les études scientifiques, se produiront dans le secteur de l'eau et dans celui de la santé.

Les habitants des îles des tropiques supérieurs peuvent s'attendre à un assèchement considérable, dû au transport d'une forte proportion de l'humidité de ces régions vers l'équateur (IPCC/GIEC, 2007 ; Chapitre 11). Les conséquences de cet assèchement sont exposées dans une étude réalisée par ESL Management Solutions Limited (ESL, 2008). Certains bassins versants deviendront déficitaires. Le bassin versant desservant la région métropolitaine de Kingston sera en surplus mais sera sujet à de fortes contraintes. Les communautés alimentées par une seule source ou un seul cours d'eau seront de plus en plus vulnérables. Les cultures non irriguées, qui sont importantes pour l'ensemble des régions rurales de la Jamaïque et pour l'approvisionnement des marchés locaux jamaïcains en cultures locales alimentaires et autres, seront menacées. En dépit de la sécheresse accrue, on s'attend à ce que les pluies associées aux tempêtes, bien que moins fréquentes, soient plus intenses (Knutson and Tuleya, 2004 ; Knutson et al., 2008). Les inondations, les glissements de terrain et l'érosion des sols, notamment dans les régions montagneuses, le transport de sédiments et la forte turbidité des eaux auront des résultats dévastateurs. Beaucoup des puits de la Jamaïque qui fournissent de l'eau à usage agricole, industriel et ménager étant situés en zone côtière, l'élévation du niveau de la mer les exposera à des risques d'infiltration d'eau de mer salée et de réduction de la qualité de l'eau.

Agrandissement
Une route inondée
Une route inondée à Kingston (Jamaïque) après le passage en 2008 de la tempête tropicale Gustav qui a fait près de 100 morts.

Il se posera de nombreux problèmes de santé, ainsi que les documente, par exemple, la Seconde Communication nationale de la Jamaïque à la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques (CCNUCC), rapport que doivent fournir toutes les parties à la convention. Le cas de la dengue en est un exemple. Une élévation de la température de plus de 2 degrés peut avoir pour effet de tripler la transmission du virus de cette fièvre (Focks, 1995 ; Koopman et al., 1991). Une étude commanditée par Assessments of Impacts and Adaptations to Climate Change (AIACC) a fait état d'une corrélation directe entre la température et la dengue dans les Caraïbes (Chen et al., 2006 ; Chapitre 2), de sorte que l'on peut s'attendre à un accroissement de la transmission de la dengue en parallèle à l'élévation de la température, ainsi qu'à un accroissement de la prévalence de la forme plus létale de la maladie, la dengue hémorragique.

Parmi les autres effets figurent :

• la probabilité d'un accroissement de l'intensité des ouragans ; cette intensité est, on le sait, naturellement cyclique mais les recherches montrent qu'elle peut être accrue par la future élévation de la température des eaux de surface des mers ;
• l'exposition des établissements humains à des dangers du fait de l'élévation du niveau de la mer et des ondes de tempête ;
• le blanchissement et la destruction possible des récifs coralliens ;
• l'épuisement des ressources côtières, notamment la mort de populations de poissons ou leur migration vers des eaux plus froides ;
• l'extinction possible de certaines espèces végétales.

Conjugués à d'autres facteurs concomitants qui aboutiraient à une réduction du nombre de touristes, tous les effets ci-dessus, sauf le dernier, causeraient des souffrances humaines et présenteraient de graves difficultés pour la paix sociale et le progrès économique.

La gravité de ces difficultés est telle que les mesures réactives ne seront plus possibles et il s'agira donc d'appliquer des stratégies adaptatives et de prendre des mesures planifiées, au niveau national ou au niveau international. Sur le plan national, des recommandations pour le secteur de l'eau basées sur l'étude d'ESL de 2008 ont été soumises à l'appréciation du ministère de l'eau. S'agissant de l'adaptation à l'accroissement de la transmission de la dengue, plusieurs stratégies, notamment un système d'alerte précoce, ont été proposées par le projet de l'AIACC (Chen et al., 2006) et soumises au ministère de la santé. Un programme d'adaptation de proximité parrainé par le PNUD/FEM fournit des appuis à diverses collectivités pour les aider à s'adapter aux changements climatiques. Un organisme de financement local, l'Environmental Foundation of Jamaica, joue également un rôle important en octroyant des appuis aux organisations non gouvernementales et à d'autres entités pour les aider à entreprendre des projets d'atténuation et d'adaptation.

Sur le plan régional, plusieurs initiatives visant à lutter contre les changements climatiques sont en cours. Le Centre de la Communauté des Caraïbes sur les changements climatiques (CCCCC), qui a son siège au Bélize, coordonne une grande part des efforts de la région face aux effets des changements climatiques. Le centre joue un rôle clé en matière de recueil et de diffusion d'information sur les changements climatiques et sur les mesures mises en œuvre dans la région pour gérer ces changements et s'y adapter. L'Organisme caraïbe d'intervention rapide en cas de catastrophe (CDERA), réseau interrégional d'appui pour les pays de la Communauté des Caraïbes (CARICOM) ayant son siège à la Barbade, a inclus dans son mandat une ligne d'action face riposte aux changements climatiques. Les différents services météorologiques nationaux jouent, eux aussi, un rôle important.

Toutefois, la volonté manifestée par les décideurs politiques de la région de faire face aux menaces présentées par les changements climatiques n'a généralement pas trouvé de répondant au niveau national, sauf, exception notable, au Guyana. Étant donné la gravité des menaces, il a été suggéré (Hill, 2009) que le gouvernement jamaïcain veille à ce qu'il soit tenu compte de manière coordonnée de la nature mondiale et multisectorielle des changements climatiques dans la politique et les programmes intérieurs et étrangers. Le rôle important joué par les services météorologiques nationaux devra être renforcé et il conviendra d'avoir recours à leurs compétences dans le processus d'élaboration de la politique.

Au niveau international, la question la plus urgente est celle de l'atténuation des changements climatiques. Les pays développés et en développement doivent réduire considérablement leurs émissions de gaz à effet de serre pour prévenir les graves conséquences qu'entraîneraient des changements climatiques résultant d'une élévation de la température de plus de 2 degrés. L'Alliance des petits États insulaires (AOSIS), organisation intergouvernementale réunissant des îles et des pays à littoral de faible altitude et représentant 43 petits États insulaires en développement dont 37 sont membres des Nations unies, défend la cause de ces États dans ce domaine. Elle représente 28 % des pays en développement, 20 % des États Membres des Nations unies et 5 % de la population du globe. Outre son plaidoyer en faveur de réductions des émissions, l'AOSIS cherche à obtenir des pays développés qu'ils s'engagent à financer les mesures d'adaptation dans les petites îles.

Nos scénarios où nous avons analysé la situation des populations insulaires passées, présentes et futures nous ont fait passer d'une situation où l'impact du climat était peu notable et où il y avait peu de mesures à prendre, à une autre situation où les changements climatiques auront des effets particulièrement graves. Les habitants des petits États insulaires figurent parmi ceux qui ont le moins contribué aux changements climatiques et parmi ceux aussi qui en subiront les pires impacts. De leur point de vue, il est impératif que le monde entier agisse pour atténuer les changements climatiques et pour s'y adapter.

Les opinions exprimées dans le présent article ne reflètent pas nécessairement les vues ou la politique du gouvernement des États-Unis.

 

(Diffusé par le Bureau des programmes d'information internationale du département d'Etat. Site Internet : http://www.america.gov/fr/)

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