05 janvier 2009

Entretien avec Richard Riley, ancien ministre de l’éducation
Un ministre du président Bill Clinton explique comment se sont déroulées la période de transition présidentielle et sa prise de fonction à la tête d’un important ministère. Il a répondu aux questions de Charlene Porter, de l’équipe de rédaction de la revue eJournal USA.
Richard Riley a exercé les fonctions de ministre de l’éducation des États-Unis de 1993 à 2001, après avoir été gouverneur de la Caroline du Sud de 1979 à 1987. Il continue de se dévouer à la cause de l’éducation dans cet État, dans le reste des États-Unis et à l’étranger.
Question - Comment avez-vous réagi lorsque Bill Clinton vous a demandé de devenir membre de son gouvernement ?
M. Riley - Eh bien, j’ai reçu un appel huit à dix jours après son élection en 1992. J’étais à Palo Alto (Californie) où j'assistais à la réunion d’une commission consacrée à l'assurance maladie et aux soins médicaux. Les problèmes qui se posaient étaient relativement complexes, et nous étions très occupés. Quelqu'un s'est approché de moi et m’a dit qu'on me demandait au téléphone. Je lui ai répondu : « Pouvez-vous prendre un message ? Nous sommes au milieu d’une conversation difficile. » C’est alors que l'on m'a dit que le président nouvellement élu était au bout du fil. Naturellement, j’ai pris l’appel.
Question - Vous-même et Bill Clinton avez occupé les fonctions de gouverneur au même moment : vous en Caroline du Sud et Bill Clinton en Arkansas. Pensez-vous qu’il a fait appel à vous parce qu'il vous connaissait bien ?
M. Riley - Sans aucun doute. Nous étions amis. Et nous étions gouverneurs d’États très semblables pour ce qui est de la superficie, de la population et de l'économie.
J’étais membre du comité national exécutif qu’il avait formé pour sa campagne électorale. Il m’a ensuite confié la direction de l’équipe de transition chargée de sélectionner les chefs des directions ministérielles et demandé de présider le groupe chargé de pourvoir tous les postes relevant directement des ministres. Comme vous le savez, ces postes revêtent une grande importance sur le plan politique. J’ai accepté cette mission et j’ai déménagé à Washington avec mon épouse.
Mon équipe était assez réduite au départ, mais nous nous sommes rapidement retrouvés à 250 ou 300 personnes. Nous avons mis en place les mécanismes nécessaires pour la bonne réception des curriculum vitae et des recommandations, qu’il fallait répartir selon les ministères. Des spécialistes des ressources humaines analysaient ensuite les candidatures affectées à chaque ministère, par exemple celui de l'éducation. Il y avait des jours où nous recevions plus de 3.000 curriculum vitae. Notre équipe comprenait une cinquantaine de juristes, tous volontaires, chargés de vérifier les antécédents des candidats que nous souhaitions recommander au président nouvellement élu.
Quatre à six semaines plus tard, Bill Clinton m’a demandé de lui donner des conseils dans un certains nombre de domaines, avant de me dire qu’il souhaitait que je prenne les fonctions de ministre de l’éducation. J’ai toujours été passionné par les questions d’éducation et j’ai donc accepté.
J’ai alors dû faire face à une situation assez complexe. Il fallait que je supervise la désignation des chefs des directions ministérielles tout en organisant mon propre ministère. Je devais également préparer mon audition devant le Sénat et me préoccuper de celle des autres hauts responsables du ministère de l’éducation.
C’était une période fascinante et que j'ai vécue avec enthousiasme, même s'il fallait travailler 14 ou 15 heures par jour ! Les détails de cette époque bousculée sont d’ailleurs restés vagues dans mon esprit.
Question - Pensez-vous que l'équipe de M. Obama vit actuellement une expérience similaire ?
M. Riley - Le futur président Obama et son équipe ont eu plus de temps pour préparer et organiser leur transition.
En 1992, trois candidats s’étaient présentés à l'élection présidentielle, et le président Clinton l’a emporté avec moins de 50 % des suffrages exprimés. Il a dû faire campagne jusqu’au dernier jour. Avant son élection, il n’a disposé que de très peu de temps pour organiser la sélection des ministres et autres hauts responsables. En revanche, M. Obama avait déjà mis en place une équipe chargée d'organiser les comités de transition deux mois avant son élection à la présidence. Il est donc très en avance par rapport au président Clinton.
Par ailleurs, le président Clinton a pris son temps pour s’organiser. Il est très réfléchi et souhaitait s’entourer de précautions. Il a donc attendu fin décembre avant de commencer à nommer ses ministres. Nous étions donc en retard. Il aurait été préférable de disposer d’une période de préparation plus importante.
La situation actuelle est donc assez différente de celle dans laquelle nous nous trouvions.
Question - Le fait d’être « en retard » vous a t-il handicapé au cours des mois qui ont suivi la mise en place du gouvernement Clinton ?
M. Riley - Cela nous a gênés pendant quelque temps, mais le président Clinton n’en était pas responsable. La situation était très différente de celle d'aujourd'hui. M. Obama bénéficie de l’expérience accumulée durant les années Clinton. Il a nommé de nombreux anciens de l'équipe Clinton dans son équipe de transition ou à des postes de ministre ou de conseiller. Lorsque Bill Clinton est devenu chef de l’État, les démocrates n'étaient plus au pouvoir depuis le départ de Jimmy Carter (1977-1981). Pendant de nombreuses années, très peu de jeunes démocrates avaient eu la chance d’occuper des postes de responsabilité. En 1992, ils étaient impatients de jouer leur rôle. M. Obama a donc désormais la chance de pouvoir puiser dans un important vivier de responsables bénéficiant de l’expérience accumulée durant les années Clinton.
Question - En vertu de la Constitution, la nomination des ministres n'est acquise que lorsque le Sénat l'a entérinée. Comment s’est déroulée votre audition devant cette chambre ?
M. Riley - C'est toujours un peu angoissant. On ne connaît pas à l’avance les questions qui vont être posées. Il est facile de faire une erreur et de créer un problème à partir d’un détail sans importance. Heureusement, les deux sénateurs de la Caroline du Sud étaient favorables à ma nomination. Ils avaient en outre des responsabilités importantes au Sénat en raison de leur ancienneté : Fritz Hollings était un des chefs de file du parti démocrate et Strom Thurmond un des chefs de file du parti républicain. Tous deux m’ont apporté leur soutien. Strom Thurmond m’a accompagné lors de toutes mes réunions avec les membres républicains de la commission sénatoriale compétente en la matière. Fritz Hollings a fait de même avec les démocrates. Au bout du compte, ma nomination a reçu un soutien unanime.
En bref, même si la participation à une audition est angoissante et exige une longue période de préparation, notamment pour réfléchir aux nombreuses questions que l’on peut vous poser, elle s’est révélée très agréable dans mon cas. J’ai répondu avec plaisir aux questions des sénateurs sur ma conception de l'éducation.
Question - Vous avez eu l'avantage de bénéficier du soutien d’un membre influent du parti de l'opposition. N'est-ce pas inhabituel ?

M. Riley - Effectivement. De nombreuses personnes désignées par le président Clinton ont dû répondre à des questions posées de manière très négative par les sénateurs du parti républicain. La journée a dû leur paraître longue !
J’ai également dû faire face à la complexité du processus d’audition au Sénat dans le cadre de mes fonctions de responsable de la transition, pour la sélection des chefs des directions ministérielles. Nous avions 250 postes à pourvoir, et certaines situations se sont avérées particulièrement complexes.
Par exemple, nous avons eu des candidats à des postes au ministère de la justice ou de l’éducation ou dans d'autres ministères qui disposaient d’une grande expérience et d'excellentes références. Eh bien, les juristes chargés de vérifier leurs antécédents ont trouvé que tel ou tel d’entre eux avait été arrêté pour conduite en état d’ivresse vingt ans plus tôt, après une soirée bien arrosée. Naturellement, l’infraction figurait dans le dossier. Le problème se pose alors ainsi : nommez-vous ce candidat, par ailleurs remarquable, au poste envisagé, en faisant fi de cette unique imperfection ? Ou celle-ci est-elle suffisante pour mettre fin à toute prétention à un poste attribué sur décision présidentielle ? Comme vous le voyez, ce sont là des situations sont délicates.
Vous savez qu’il faut à peu près six à huit mois pour choisir le président d'une université. Ces postes sont pourvus après une recherche au niveau national. Eh bien, le poste de chef d'une direction ministérielle est d’un rang équivalent, et le président doit pourvoir entre 200 et 250 postes de ce genre ! Et il faut accomplir cette tâche en deux mois seulement. C’est très difficile, mais également très important. Chacun fait de son mieux, et je suis toujours étonné de voir le soutien apporté par le peuple américain à la réussite de cet effort.
Question - Les cent premiers jours de la présidence sont toujours considérés comme une période critique, qui donne son impulsion au reste du mandat. Avec l’effondrement des marchés boursiers à travers le monde au quatrième trimestre 2008, on a un peu l’impression que l’entrée en fonction du président Obama est déjà derrière nous et que les marchés attendent qu’il indique dès maintenant ses orientations. Comment cela s'est-il passé pour vous ?
M. Riley - Les années Clinton n’étaient pas des années de crise. Le président Obama va arriver au pouvoir en pleine crise économique, avec deux guerres à gérer et de nombreux autres sujets fondamentaux à traiter rapidement. Il est donc sous pression et doit désigner très rapidement son ministre des affaires étrangères, ses conseillers en matière de sécurité et ses conseillers économiques.
Question - Quels sont vos souvenirs des cent premiers jours du gouvernement Clinton et des dossiers urgents de cette période ?
M. Riley - La campagne électorale est suivie d’une période durant laquelle il est vraiment possible de faire avancer les dossiers, mais c'est également pendant cette période que l'on apprend que faire campagne et gouverner sont deux choses différentes. Certains présidents prennent leurs fonctions entourés de gens qui se comportent comme s’ils étaient encore en campagne électorale. Il est important que le président ait conscience qu’il représente désormais tous les Américains.
Durant une campagne électorale, on doit se battre contre l’opposition. C’est la nature du système. Les deux partis campent sur leurs positions politiques. C’est tout à fait normal, même si je pense que les campagnes électorales actuelles font trop souvent appel aux attaques personnelles. Je suis cependant fier de la campagne de Barack Obama. Je pense qu’il l’a très bien gérée, et que c’est l’une des raisons pour lesquelles il a été élu.
Ceci étant, il faut savoir mettre fin à une campagne électorale et changer d'état d'esprit. Après l’élection, vous n’êtes plus l'ennemi de la partie adverse. Vous êtes le représentant du pays dans son ensemble. Bien sûr, il y aura toujours des désaccords. C’est la nature de notre système. Il est normal que certains sujets soient très politisés, mais on doit les traiter différemment lorsque l’on est au pouvoir. Faire campagne et gouverner sont deux choses différentes, comme je l'ai déjà dit.
Je pense que le futur président Obama l'a très bien compris, d’après ce que j’ai pu observer. Tout ce qu’il a fait et tout ce qu’il a dit me semblent traduire une vision présidentielle plutôt qu’une vision partisane. Je pense que c’est une excellente chose, notamment si l’on considère les crises auxquelles il va devoir faire face.
Question - Parlons un peu de l'aspect plus personnel de votre expérience. Faire partie d'un gouvernement est un choix plus que politique ou de carrière. Cette décision entraîne également un important changement de mode de vie. Vous avez dû vous déraciner de Greenville, en Caroline du Sud, pour aller plusieurs centaines de kilomètres au Nord, à Washington. Cette transition a-t-elle été difficile ?
M. Riley - Pas dans mon cas. Mon épouse était très compréhensive et elle aimait être présente à mes côtés sur la scène politique. Elle était pour moi un véritable partenaire dans tous les sens du terme. Tragiquement, elle a été emportée par la maladie en mars 2008. Elle souffrait d’un cancer du sein depuis vingt-cinq ans. Sa maladie était apparue au début des années 1980, alors que j'étais gouverneur. Elle a été bien soignée et faisait très attention à sa santé. C'est ce qui lui a permis de profiter de la vie durant ses vingt-cinq années de répit. Elle était un partenaire formidable pour moi et participait à tous mes efforts.
Il est cependant vrai que devenir ministre change votre vie à bien des égards. Par exemple, vous devez céder vos placements (actions, obligations, etc.) ou en confier la gestion à un agent fiduciaire. C’est une source de complications. Cela dit, mon portefeuille n’était pas très important, et j’ai donc tout transféré dans des placements qui ne pouvaient pas être sujets à controverse.
La question de l'appartenance à divers organismes se pose également. J’avais pour habitude de dire dans mes discours que j’avais dû renoncer à tous mes attachements, à l'exception de ceux qui me liaient à mon église et à mon épouse, et ce n’était pas loin d’être la vérité ! Naturellement, vu mon intérêt pour l’éducation, j’étais membre d’un grand nombre de conseils d'administration et de commissions dans ce domaine. Ainsi, j’étais membre du conseil de surveillance de la fondation de l'université Duke. J’ai dû renoncer à ces fonctions, qui me donnaient grande satisfaction. Pour pouvoir accepter le poste de ministre de l'éducation, j’ai dû également renoncer à participer à divers autres conseils d'administration et commissions. En effet, lorsque vous êtes nommé à ces fonctions, vous devez démissionner de tous vos autres postes liés de près ou de loin à l'éducation, ce qui était le cas de tous les organismes auxquels j’appartenais.
En bref, il faut démissionner de tous les organismes dont on est membre et vendre tout ce que l'on possède, à l’exception de son logement et de sa voiture. On doit également liquider ses placements et rompre ses diverses attaches afin d'éviter tout conflit d'intérêt. Voilà le prix à payer pour accéder aux postes auxquels le peuple délègue son pouvoir en accordant sa confiance.
Question - Cela en valait-il la peine ?
M. Riley - Oui, absolument. C'était compliqué, et il a fallu nous réorganiser à bien des égards, mais cette expérience nous a beaucoup plu. Je dois également dire que le président m'a demandé de rester à mon poste pour son second mandat de quatre ans, après sa réélection en 1996. Au total, j’aurai donc occupé ces fonctions pendant huit ans. Parti à Washington pour deux mois, j'y serai finalement resté huit ans et deux mois !
J’ai profité de chaque minute de cette période, et mon épouse également. Nous nous sommes fait des amis dans le monde entier lors de notre séjour à Washington, sans parler des nombreux interlocuteurs du monde de l'éducation que je rencontrais chaque jour dans mon travail. Bref, les gens les plus intéressants du pays et du monde ! Je n'aurais renoncé pour rien à cette expérience. Je serai toujours reconnaissant au président Clinton de m’avoir nommé à ce poste.
Question - Il est assez inhabituel qu’un ministre reste en fonctions huit années de suite. En général, ils quittent le gouvernement après quelques années de service. Pourquoi êtes vous resté si longtemps ?
M. Riley - Vous vous rappelez peut-être que les présidents qui avaient précédé Bill Clinton souhaitaient supprimer le ministère fédéral de l'éducation. C'est la raison pour laquelle j'ai trouvé, lors de ma prise de fonctions, un ministère dont de nombreux éléments structurels étaient obsolètes ou devaient être revus de fond en comble. Je me suis immédiatement attaqué à cette tâche, qui s’est avérée très prenante. Il a notamment fallu mettre en place un nouveau système informatique pour gérer les rapports entre le ministère et les universités, les circonscriptions scolaires, les étudiants et d'autres intéressés. Toute cette activité devait être gérée par un ministère aux effectifs relativement limités. J’ai fait appel aux services des personnes les plus compétentes, ce dont je me félicite encore aujourd’hui.
Nous avons ainsi progressivement redressé le ministère. Le président m’a proposé des postes plus importants, mais je m'étais totalement consacré à ma mission au ministère de l'éducation et j’ai préféré y rester. Les choses allaient beaucoup mieux au bout des quatre premières années, et je me réjouissais de pouvoir continuer quatre années de plus.
Question - Avez-vous des conseils pour le nouveau président et ses collaborateurs ?
M. Riley - Je joue, d’une certaine manière, le rôle de conseiller pour les membres des équipes de transition chargées de l'éducation. Je les ai rencontrés et je leur ai parlé. Deux équipes s’intéressent au ministère de l’éducation, qu’il s’agisse du ministère proprement dit, de son organisation ou de la politique qu'il applique. Je leur ai parlé et j’ai répondu aux questions qu’ils m’ont posées. Ils m'appellent régulièrement. Je suis à leur disposition et j’essaie de leur donner les meilleurs conseils possibles.
Les opinions exprimées dans le présent article ne représentent pas nécessairement les vues ou la politique du gouvernement des États-Unis.