Élections 2008 | Le peuple américain choisit ses dirigeants

30 septembre 2008

Le collège électoral : un point de vue français

 
Dominique Strauss-Kahn, Laurent Fabius et Ségolène Royal
Les candidats du parti socialiste français (Dominique Strauss-Kahn, Laurent Fabius, Ségolène Royal) pendant une élection primaire.

Le mode d'élection du président des États-Unis reste mystérieux pour les Français, mais certains éléments des régimes politiques des États-Unis et de la France semblent commencer à converger.

 

André Kaspi est professeur d'histoire de l'Amérique du Nord à l'université Paris I Panthéon-Sorbonne.

André Kaspi

Les Français peuvent-ils comprendre le fonctionnement du collège électoral ? Rien n’est moins sûr.

En France depuis 1962 comme aux États-Unis, le président de la République est élu par le peuple. Les deux démocraties recourent au suffrage universel. Mais les Français préfèrent une élection directe, en fait un scrutin majoritaire à deux tours. N’importe quel citoyen peut être candidat, à condition d’avoir réuni sur son nom un millier de signatures d’élus. Un premier tour permet d’établir un classement. Seuls, les deux candidats arrivés en tête peuvent participer au second tour qui a lieu deux semaines plus tard. Ce qui fait, en fin de compte, que l’élu bénéficie nécessairement de la majorité absolue des suffrages. Les Français estiment que leur système est simple, qu’il est à la fois assez ouvert pour n’écarter personne, et relativement fermé pour ne laisser place qu’à des candidats sérieux, solidement établis dans la vie politique.

Les Américains ne suivent pas la même voie. Chacun des 50 États assume la responsabilité d’organiser le scrutin, même si les règles et les usages ont fini par être identiques. Tout État élit, au suffrage direct, une liste de grands électeurs. Cette liste représente un candidat. Elle comporte autant de noms que l’État compte de sénateurs (2) et de représentants – dont le nombre varie avec la population. La liste qui arrive en tête, qu’elle ait la majorité absolue ou la majorité relative, remporte tous les sièges de grands électeurs, et ce dans tous les États à l'exception du Maine et du Nebraska.

Le scrutin, quadriennal, a lieu le mardi qui suit le premier lundi de novembre. En décembre, le collège électoral, qui réunit les grands électeurs, désigne, cette fois-ci à la majorité absolue, le président et le vice-président des États-Unis.

Voilà donc une élection à deux degrés qui tient compte de la démographie des États-Unis et de l’égalité politique entre les membres de l’Union. De quoi surprendre les Français.

Une République fédérale et non centralisée

Des grands électeurs de l'Ohio en 2004.
Il est improbable que les États-Unis suppriment bientôt les grands électeurs, comme ceux-ci qui représentaient l'Ohio en 2004.

Ce que nous oublions, c’est que les États-Unis ne sont pas, comme la France, une République centralisée. Les États qui composent l’Union ont une existence historique, constitutionnelle et sociologique. Ils ont voix au chapitre et tiennent à conserver leur rôle. Les uns sont de petite taille ou peu peuplés ; les autres rassemblent un grand nombre de citoyens.

Ils sont égaux, tout en ayant conscience que, pour des raisons démographiques et économiques, certains sont plus égaux que d’autres. De là, la complexité du système américain. De là aussi les surprises qu’il réserve, lorsque l’on constate qu’un candidat obtient plus de voix populaires que son concurrent et moins de grands électeurs. En 2000, George W. Bush fut élu à la présidence, alors qu’Al Gore le devançait de près de 500.000 voix. En France, ce fut l’étonnement, sinon l’indignation.

Et pourtant, la majorité des Américains ne souhaitent pas adopter le scrutin à la française. Certes, de temps à autre, des projets de réformes surgissent. Des politologues réclament l’instauration d’un système à la française. Ils ne convainquent pas la majorité de leurs compatriotes. C’est que chaque État tient à conserver son poids politique. À l’intérieur d’un État, des minorités ethniques, raciales ou religieuses veulent peser sur les résultats et perdraient leur influence si elles étaient noyées dans un électorat national.

La démocratie américaine est multiculturelle. La citoyenneté aux États-Unis n’est pas définie comme la citoyenneté en France. Le vote communautaire tient une place importante et ne peut exercer son rôle qu’à l’intérieur de chacun des États. Même si le collège électoral fut inventé au XVIIIe siècle, même si certains rêvent de dépoussiérer la Constitution fédérale, l’existence du collège électoral n’est pas menacée. Cette institution s’appuie sur le passé et n’est pas dépourvue d’avenir.

Des signes de convergence

Il n’empêche que les élections primaires ressemblent de plus en plus à un premier tour à la française. Les démocrates et les républicains éliminent les candidats qui, dans leurs rangs, ne sauraient aller en finale. À partir du Labor Day en septembre, il reste deux candidats principaux, et les petits candidats tiennent un rôle négligeable sauf s’ils sont en position de perturber les résultats à la marge.

Quant aux Français, ils commencent timidement à recourir à des primaires. Elles ne sont pas systématiquement organisées, mais d’une manière ou de l’autre, elles départagent des candidats qui proviennent du même parti. En 2006, par exemple, le parti socialiste a présenté à ses membres trois candidats. Les militants ont fini par désigner Ségolène Royal. L’Union pour un mouvement populaire (UMP) n’a pas suivi exactement la même voie, mais deux candidats ont affronté le suffrage des adhérents de leur parti. Il n’est pas impossible que, dans les prochaines élections présidentielles, le procédé soit repris, amplifié et finalement adopté.

Le mode de désignation du président, aux États-Unis comme en France, reflète les forces profondes d’une culture. Rien ne serait plus artificiel, donc regrettable, que d’imposer ici ce qui se fait là-bas.

Les opinions exprimées dans le présent article ne représentent pas nécessairement les vues ou la politique du gouvernement des États-Unis.

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