Élections 2008 | Le peuple américain choisit ses dirigeants

29 septembre 2008

Remporter la majorité absolue au collège électoral

 
John McCain
John McCain fait campagne dans l'Ohio, un des États où l'élection s'annonce très serrée.

Le mécanisme du collège électoral fait que l’élection du président des États-Unis est une affaire plus compliquée que le simple dépouillement du scrutin. Les grands partis politiques doivent concevoir des stratégies qui leur permettront de remporter les quelques États clés susceptibles de déterminer l’issue de l’élection.

 

David Mark est rédacteur principal de la revue Politico et de son équivalent sous forme électronique, politico.com, qui couvrent la politique intérieure des États-Unis.

Le présent article fait partie de la prochaine revue eJournal USA consacrée au collège électoral.

David Mark

Les Américains se rendent aux urnes tous les quatre ans pour élire le président des États-Unis, mais, aussi étrange que cela puisse paraître, il n’y a pas d’élection nationale. Ce qui se passe, c’est que les Américains participent à 51 élections individuelles, une dans chacun des 50 États et une dans le district of Colombie (autrement dit Washington, la capitale). Sur la base des résultats obtenus, le collège électoral est constitué, et c’est lui qui décide de l’issue des campagnes des candidats à la présidence. 

L'obtention de la majorité absolue au collège électoral est une tâche complexe. L'état-major de chacun des candidats à la présidence passe des heures incalculables à concocter des stratégies qui produiront le nombre magique de 270 voix, sur les 538 en jeu. Pour construire une telle majorité, chaque état-major doit nécessairement consacrer ses précieuses ressources de temps et de trésorerie à tel ou tel État au détriment d’un autre. Au cours des dernières semaines qui précèdent le jour de l'élection, ces états-majors doivent s’interroger sur les États qu’il convient de cibler sans relâche ou, au contraire, d’abandonner, et c’est une décision difficile à prendre. Miser sur le mauvais cheval, c’est risquer de perdre la course à la Maison-Blanche et de se retrouver sur la touche le jour de l’investiture du nouveau président, le 20 janvier.

Ceci dit, les réalités politiques sont telles que la majorité des États, une trentaine environ, sont probablement acquis soit aux démocrates, soit aux républicains ; dès lors, ils ne sont pas vraiment en lice. Leur consacrer beaucoup de temps et d’argent serait du gaspillage pur et simple, pour l’état-major des deux candidats.

Un terrain statique

La première décennie du XXIe siècle révèle que les cibles évidentes sont beaucoup moins nombreuses que lors des élections présidentielles précédentes. La carte électorale est restée relativement inchangée entre l'élection présidentielle de 2000 et celle de 2004. En fait, trois États seulement ont changé de camp : l’Iowa et le Nouveau-Mexique, qui avaient soutenu le candidat démocrate, Al Gore, en 2000, mais le président républicain sortant George W. Bush en 2004, et le New-Hampshire, qui avait appuyé la candidature de George W. Bush en 2000, mais qui s’était rallié à John Kerry quatre ans plus tard. L’élection de 2008 a donc pour toile de fond la carte électorale parmi les plus statiques d’un passé récent.

En 2004, pourtant, l’issue du scrutin avait tenu à 7 points de pourcentage ou moins dans 13 États, à savoir le Colorado, la Floride, l’Iowa, le Michigan, le Minnesota, le Nevada, le New-Hampshire, le New-Jersey, le Nouveau-Mexique, l’Ohio, l’Oregon, la Pennsylvanie et le Wisconsin. Dès lors, en 2008, les stratèges du candidat républicain, John McCain, et ceux du porte-flambeau du parti démocrate, Barack Obama, cherchent de nouvelles façons de gagner du terrain et de rendre davantage d’États compétitifs au collège électoral.

Ainsi Barack Obama compte-t-il élargir la carte électorale en défiant John McCain dans des États typiquement républicains, tels la Caroline du Nord, le Missouri et le Montana. John McCain, de son côté, livre bataille dans des États qui ont voté pour les démocrates lors d’élections récentes, notamment en Pennsylvanie (où son rival a été battu à plate couture par la sénatrice Hillary Clinton lors des primaires pour la course à l’investiture du parti démocrate) et au Michigan, où Barack Obama n’avait pas fait campagne pendant les primaires. Les responsables des deux états-majors affirment avec assurance qu’ils pourront faire passer dans leurs camps respectifs un certain nombre d’États qui s’étaient prononcés pour le candidat rival lors d’élections récentes.

Les stratégies visant à obtenir la majorité nécessaire

Pour décrocher les 270 voix des grands électeurs nécessaires à la victoire, Barack Obama compte garder tous les États qu’avait remportés John Kerry en 2004 et se concentrer sur un petit groupe d’États que ses conseillers estiment prêts à basculer. Kerry avait remporté 252 voix au collège électoral. Pour obtenir 18 voix de plus, Barack Obama va cibler, entre autres, l’Iowa, la Virginie, la Caroline du Nord, le Nouveau-Mexique, le Nevada et le Colorado. Sur sa liste figure également l’Ohio, où il a dû s’incliner devant Hillary Clinton lors des primaires mais où, lors des élections de mi-parcours de 2006, le vent avait résolument tourné en faveur des démocrates. Pour sa part, John McCain espère l’emporter dans l’Ohio, État qui avait joué un rôle critique dans la victoire du candidat républicain lors des deux dernières élections présidentielles, et convertir le Michigan, la Pennsylvanie et le Wisconsin à sa cause.

Pour autant, les stratégies des états-majors revêtent parfois des apparences trompeuses. Fréquemment, par le jeu de ruses complexes, ceux-ci donnent l’impression de consacrer des sommes très importantes pour l’emporter dans un État, alors qu’en réalité ils savent que la victoire leur échappera. Ce qu’ils veulent, c’est obliger leur rival à dépenser ses précieuses ressources de trésorerie et son temps dans des États normalement considérés acquis d’avance – autrement dit, à être sur la défensive dans son propre camp.

Les derniers jours particulièrement « chauds » de la campagne présidentielle de 2000 constituent un exemple classique de cette stratégie. À l’époque, Al Gore, qui était vice-président dans le gouvernement du président sortant Bill Clinton, avait pour rival George W. Bush, gouverneur du Texas. En octobre, quelques semaines seulement avant l’élection, l’état-major du candidat républicain avait pris la curieuse décision de diffuser de coûteuses annonces à la télévision et à la radio en Californie, l’État le plus convoité en matière de politique présidentielle en raison de ses 54 voix au collège électoral (55 à l'heure actuelle). L’équipe de George W. Bush avait dépensé plus de 1 million de dollars à l’achat de temps d’antenne dans les marchés médiatiques onéreux de la Californie (Los Angeles, San Francisco et San Diego), et vers la fin de la campagne électorale le candidat à la vice-présidence, Dick Cheney, avait passé toute une journée à sillonner l’État.

L’état-major d’Al Gore ne s’était cependant pas laissé prendre au piège. Certaine de compter sur un fort soutien en Californie, l’équipe du candidat démocrate avait dépensé ses précieuses ressources ailleurs. L’avenir lui a donné raison : Al Gore remporta la Californie haut la main, avec 53 % des suffrages, contre 42 % pour George W. Bush.

Barack Obama
Barack Obama fait campagne dans l'Ohio, où il a été battu par Hillary Clinton lors de l'élection primaire démocrate.

En revanche, dans l’Ohio, l’état-major d’Al Gore plia bagage beaucoup trop tôt et n’exploita pas à fond la possibilité de remporter les 21 voix des grands électeurs de l’État. Il s’attendait à une victoire écrasante du candidat républicain, alors qu’en fait George W. Bush l’emporta avec 3,5 points de pourcentage d’avance. Si l’état-major du candidat démocrate avait prêté plus d’attention à l’Ohio, les résultats auraient pu être bien différents, et la victoire dans cet État lui aurait largement assuré la présidence.

En 2008, les candidats ont aussi fait état de plusieurs États qui pourraient se révéler compétitifs ; en réalité, ce ne sera probablement pas le cas. Les collaborateurs de Barack Obama pensent que certains des États dans lesquels le candidat démocrate compte faire campagne, tels la Géorgie, le Missouri, le Montana et la Caroline du Nord, pourraient rester dans le camp des républicains. Néanmoins, la simple présence du candidat dans ces États pourrait obliger John McCain à y consacrer des ressources de trésorerie ou même à faire campagne dans ce qui devrait être sa chasse gardée, ce qui diminuerait d’autant ses efforts dans les États qui ne sont acquis à aucun des deux candidats, tels l’Ohio.

Le gagnant prend tout (« Winner Take All »)

Pour les stratèges des campagnes présidentielles, l’un des aspects les plus frustrants du collège électoral, c’est que dans pratiquement tous les États le candidat qui remporte la majorité, même relative, des suffrages reçoit la totalité des voix des grands électeurs de l’État, indépendamment de la marge de sa victoire. On se souvient de la victoire de George W. Bush en Floride, en 2000, où il avait obtenu seulement 537 voix de plus que son concurrent, sur les 6 millions et plus de suffrages exprimés, avec la présidence à la clé. Pourtant, cette marge de victoire même minime, et qui ne devint officielle qu’au bout de trente-six jours de batailles juridiques ponctuées par un arrêt de la Cour suprême ordonnant la fin du nouveau compte des suffrages, permit au candidat républicain et à son colistier de recueillir toutes les voix des grands électeurs de la Floride.

En 1988, le candidat républicain George H. W. Bush avait remporté 426 voix du collège électoral, alors que son rival démocrate, le gouverneur du Massachusetts Michael Dukakis, n’en avait obtenu que 112, ce qui semble dénoter une victoire écrasante pour le candidat républicain. En fait, la marge de victoire de ce dernier était relativement mince, ce qui a rendu sa victoire plutôt creuse même si sa base était vaste (Californie : 51 % contre 48 % ; Connecticut : 52 % contre 47 % ; Illinois, 51 % contre 49 % ; Maryland : 51 % contre 48 % ; Missouri : 52 % contre 48 % ; Nouveau-Mexique : 52 % contre 47 % ; Pennsylvanie : 51 % contre 48 % ; Vermont : 51 % contre 48 %). L’écart n’était pas beaucoup plus grand dans les autres États ayant beaucoup de grands électeurs. Si les démocrates avaient réagi plus vigoureusement contre les attaques dont ils étaient la cible et qu’ils avaient présenté plus énergiquement leur programme politique, ils auraient peut-être gagné les élections.

Et en 2000, Al Gore dut s’incliner devant George W. Bush dans le New-Hampshire, ayant recueilli 46,8 % des suffrages, contre 48,1 %. Cet échec se révéla crucial parce que les 4 voix de cet État au collège électoral auraient donné 271 voix au candidat démocrate, soit la majorité absolue, et les résultats contestés en Floride n’auraient pas été déterminants. De même, si Al Gore l’avait emporté dans le Tennessee, son État natal, sa victoire au collège électoral aurait été assurée. En fait, les voix des 11 grands électeurs du Tennessee allèrent à George W. Bush, qui avait obtenu environ 4 points de pourcentage de plus que son rival. Al Gore fut ainsi le premier candidat à la présidence à avoir été battu dans son État natal depuis la défaite du candidat démocrate George McGovern en 1972 dans le Dakota du Sud, et cet échec lui coûta la présidence.

Le fait d'être présidentiable lors de l'élection générale

Lorsqu’ils se prononcent pour le candidat de leur choix au sein du parti républicain ou du parti démocrate lors des primaires, les électeurs tiennent souvent compte non seulement de ses prises de position et de ses qualités personnelles, mais aussi des chances qu’il a de remporter l’élection générale en novembre.

C’est dans une grande mesure la raison pour laquelle John Kerry, et non l’ancien gouverneur du Vermont Howard Dean, décrocha l’investiture du parti démocrate lors des primaires de 2004. Dans les premiers temps du cycle électoral, Howard Dean avait été propulsé au premier rang des concurrents démocrates parce qu’il tirait à boulets rouges contre la guerre en Irak et la politique du gouvernement Bush. Sa fougue oratoire avait séduit les électeurs lors des primaires du parti démocrate, qui rageaient contre le peu d’empressement des cadres du parti à tenir tête à George W. Bush.

Toutefois, devant la performance inégale d’Howard Dean pendant la campagne électorale et son manque d’expérience en politique nationale, les électeurs se reportèrent sur John Kerry, qui siégeait au Sénat depuis près de vingt ans. Ce dernier était une « quantité connue » et un orateur capable, même s’il n’inspirait pas les foules, et les électeurs estimèrent qu’il ferait davantage le poids contre le président Bush. Beaucoup de démocrates « ont courtisé Dean, mais épousé Kerry », nota un commentateur non sans humour dans la foulée des primaires.

En 2008, la carte du collège électoral prit une importance de premier plan dans la course à l’investiture du parti démocrate. Pendant une bataille qui dura près de six mois et dont l’issue fut assurée seulement après que tous les États eurent organisé leurs élections primaires ou leurs « caucus », Hillary Clinton fit valoir l’argument selon lequel elle devrait être investie par son parti parce qu’elle avait de meilleures chances que son rival démocrate, Barack Obama, de battre le candidat républicain, John McCain, lors de l’élection générale.

Elle souligna notamment qu’elle avait obtenu la victoire dans des États décisifs, tels l’Ohio, la Pennsylvanie et la Virginie occidentale. Son argument ne pesa pas suffisamment lourd dans la balance pour les démocrates, qui firent de Barack Obama le candidat de leur parti chargé de s’opposer à John McCain.

Les démocrates sauront le 4 novembre si l’électorat va valider le choix du parti. Après tout, une coalition gagnante du collège électoral est une cible qui se déplace constamment. Le comble, peut-être, c’est qu’il n’y a pas d’autre aspect de la vie politique des États-Unis où l’on peut finir premier, en l’occurrence obtenir la majorité des suffrages exprimés par les électeurs, sans pour autant être automatiquement vainqueur. Tandis que l’état-major de Barack Obama et celui de John McCain se démènent tout au long des dernières semaines de la campagne électorale pour s’assurer de réunir au moins 270 voix au collège électoral, ce qui paraît être un jour une combinaison gagnante se révélera peut-être insuffisante dans la seule mesure qui compte vraiment – celle des suffrages exprimés, État par État, le jour de l'élection.

Les opinions exprimées dans le présent article ne représentent pas nécessairement les vues ou la politique du gouvernement des États-Unis.

 

Créer un signet avec :    Qu'est-ce que c'est ?