14 octobre 2008

Carl Sferrazza Anthony
Depuis que Martha Washington a tracé la voie au XVIIIe siècle, les « premières dames » des États-Unis occupent des fonctions très publiques, mais encore mal définies, dans la sphère politique américaine. L'auteur explique comment certaines d'entre elles ont joué ce rôle particulier, en fonction de leurs centres d'intérêt et de leur époque.
Carl Sferrazza Anthony est l'auteur d'un ouvrage en deux volumes intitulé First Ladies : The Saga of the Presidents' Wives and Their Power. Il y examine le rôle de chacune des « premières dames », de 1789 à 1990. Il a également publié d'autres ouvrages consacrés à la famille des présidents des États-Unis.
Le rôle de l'épouse du président des États-Unis a évolué dans le temps pour passer de celui de maîtresse de maison de la Maison Blanche à des fonctions plus conséquentes. Quelles que soient les divergences de vue sur le rôle de la femme dans la société américaine, la « première dame » des États-Unis a toujours représenté jusqu'à présent un modèle pour ses concitoyennes. Non rémunérée et ne s'accompagnant d'aucune responsabilité officielle, sa fonction est l'une des plus remarquées de la sphère politique, car elle ne connaît quasiment aucune limite. La « première dame » a l'oreille du président et peut exercer une influence sur les décisions politiques et législatives.
Dès la fondation de la présidence en 1789, l'épouse du président jouera un rôle sur la scène américaine. Martha Washington (1789-1797), épouse du premier président, était traitée comme une « lady » de la cour d'Angleterre par les élites de New York et de Philadelphie, où les États-Unis avaient installé leur capitale dans un premier temps. Et pourtant, le pays venait juste de s'affranchir du joug de la Grande Bretagne ! On appelait Martha Washington « Lady Washington », surnom qu'elle avait reçu durant la guerre d'Indépendance.
Elle fut remplacée par Abigail Adams (1797-1801), qui s'était illustrée durant la guerre d'Indépendance en faisant connaître ses opinions politiques dans des lettres adressées à son mari et à d'autres législateurs. Durant la présidence de son mari, elle fit l'objet de critiques pour la manière dont elle exprimait très ostensiblement ses opinions partisanes, ce qui lui valut le surnom de « Madame le Président ».
C'est la dynamique Dolley Madison (1809-1817) qui fusionnera les aspects politique et protocolaire de la fonction en établissant durablement un nouveau modèle. C'est ainsi qu'elle risquera sa vie durant la guerre de 1812 en cherchant à sauver les trésors symboliques de la jeune République américaine, lors de l'incendie de la Maison Blanche. Son héroïsme en fit une légende et contribua à lui conférer auprès du public l'image de la « présidente » idéale. Femme dont l'élégance attirait les éloges de la presse, Dolley Madison était également très proche de ses concitoyens. Elle prit la tête d'une campagne en faveur des orphelins et lutta pour l'accès des femmes aux lieux publics, qu'il s'agisse des bars à huîtres aux audiences de la Cour suprême. Elle établit ainsi l'aune à laquelle celles qui allaient lui succéder seront mesurées, jusqu'à Eleanor Roosevelt (1933-1945).
Au milieu du XIXe siècle, le caractère institutionnel de la fonction avait pris une telle importance que le public n'aurait pu concevoir la Maison Blanche sans une « première dame ». C'est ainsi qu'Harriet Lane (1857-1861) allait jouer ce rôle durant le mandat de son oncle James Buchanan, seul célibataire jamais élu à présidence. C'est à cette occasion que fut créé le titre de « première dame », utilisé désormais pour désigner non seulement l'épouse du président, mais aussi les autres femmes amenées à diriger la Maison Blanche en raison du célibat ou du veuvage du président. On trouve le titre de « première dame » pour la première fois en 1860, dans l'hebdomadaire Leslie's Illustrated Newspaper.
Une série de premières

Les succès et les activités des « premières dames » qui exerceront leurs fonctions entre le départ de Dolley Madison et l'arrivée d'Eleanor Roosevelt n'ont pas vraiment retenu l'attention du public, sans pour autant être dénués d'intérêt. Julia Tyler (1844-1845) sera la première à se faire photographier et à permettre la distribution publique de son image sous forme de gravure. Mary Lincoln (1861-1865) sera la première à être impliquée dans des scandales et à faire l'objet des éditoriaux de la presse. Lucy Hayes (1877-1881) sera la première dont l'image aura été exploitée à des fins commerciales. Frances Cleveland (1866-1889) sera la première à diffuser un communiqué de presse, dans lequel elle démentira une rumeur concernant sa vie privée. Hellen Taft (1909-1913) sera la première à participer au défilé inaugural de son mari, à soutenir la lutte pour le droit de vote des femmes et à obtenir la reconnaissance du public pour avoir contribué à l'adoption de lois fédérales. Edith Wilson (1915-1921) assurera la gestion de la présidence durant la convalescence de son mari, victime d'une attaque cérébrale, ce qui lui vaudra d'être considérée par beaucoup comme la première « première dame présidente ». Florence Harding (1921-1923) sera la première à voter, à prononcer des discours et à déclarer en public qu'elle estimait avoir le devoir d'intervenir dans les affaires du gouvernement pour aider les anciens combattants, les femmes au travail et les sociétés protectrices des animaux.
Le mari d'Eleanor Roosevelt, Franklin Roosevelt, était atteint de la poliomyélite, maladie qui l'empêchait de marcher et de se déplacer librement dans le pays pour examiner l'état des affaires publiques. Mme Roosevelt assumera ce rôle essentiel et deviendra, selon sa propre expression, « les yeux et les oreilles du président ». Outre ses responsabilités de « première dame », Eleanor Roosevelt rédigeait chaque mois un article pour un mensuel et l'éditorial d'un quotidien. Elle donnait des conférences et animait une émission de radio hebdomadaire. Elle rédigea également de nombreux livres. Ce fut enfin une personnalité influente sur la scène mondiale.
Les deux « premières dames » qui lui succèderont, Bess Truman (1945-1953) et Mamie Eisenhower (1953-1961), consacreront leurs efforts à des fonctions protocolaires plus traditionnelles à la Maison Blanche et à des œuvres de bienfaisance. Jacqueline Kennedy (1961-1963) y ajoutera un rôle d'historien et de décorateur, en supervisant la restauration et la préservation de la Maison Blanche et d'autres lieux publics. Elle s'est également fait la championne des arts et de la culture américains. Le monde entier était fasciné par Jacqueline Kennedy, qui parlait de nombreuses langues étrangères et qui avait voyagé en Amérique du Sud, en Asie et en Europe. Sa carrière aura également bénéficié du développement de la télévision et du mouvement pour l'égalité entre les sexes. Le public de l'époque souhaitait vivement que les « premières dames » se consacrent aux problèmes contemporains, en fonction de leurs forces, de leurs ambitions, de leurs connaissances et de leurs centres d'intérêt.
Vers un rôle plus politique
Lady Bird Johnson (1963-1969) jouera un rôle de pionnier dans le domaine émergent de la protection de l'environnement et de la rénovation des centres urbains. Elle contribuera à l'adoption de textes législatifs visant à redonner une apparence naturelle aux routes nationales et à faire disparaître les verrues architecturales qui les défiguraient.
Betty Ford (1974-1977) provoquera la controverse en discutant avec franchise des affaires politiques concernant les femmes, notamment en approuvant la décision de la Cour suprême reconnaissant le droit à l'avortement et en incitant les États fédérés à ratifier l'amendement de la Constitution sur l'égalité des droits de la femme. Elle lèvera le tabou sur un problème de santé touchant des millions de femmes en révélant qu'elle souffrait d'un cancer du sein.
Rosalynn Carter (1977-1981) apportera son témoignage au Congrès afin de venir en aide aux personnes souffrant de troubles mentaux chroniques. Elle organisera une action mondiale d'aide aux réfugiés cambodgiens et tiendra des réunions de fond avec des dirigeants politiques et militaires d'Amérique latine, en qualité d'envoyée du président.
Nancy Reagan (1981-1989) organisera une campagne pour dissuader les écoliers de faire usage de la drogue. Elle participera à la gestion des nominations effectuées par son mari, afin de vérifier que ses collaborateurs restent fidèles à sa politique. Enfin, elle encouragera l'amitié entre le président Reagan et le président Mikhaïl Gorbatchev, qui débouchera sur un traité de réduction des armements.
Barbara Bush (1989-1993) prendra la tête d'une initiative de lutte contre l'analphabétisme des adultes, qu'elle considérait comme la cause première de nombreux problèmes sociaux.
En 2001, Hillary Clinton (1993-2001) deviendra la première et unique ancienne « première dame » à être élue au Sénat des États-Unis. Alors que son mari était président, elle avait pris la tête d'un effort de réforme visant à permettre à tous les Américains de bénéficier d'une assurance maladie. Dans un registre plus traditionnel, elle créera à Washington un jardin de sculptures et présentera des œuvres d'artistes américains contemporains dans les salons de la Maison-Blanche. En 2008, Hillary Clinton fera campagne pour être investie comme candidate du parti démocrate à la présidence des Etats-Unis, mais elle échouera de très peu.
Laura Bush (2001 à l'heure actuelle) a tout d'abord cherché à encourager les enfants à lire. Elle a ensuite mis son influence au service de nombreuses causes, parmi lesquelles la lutte contre les maladies cardiaques chez la femme, le soutien aux adolescents vulnérables à la recherche d'objectifs positifs, l'augmentation de l'aide fédérale aux bibliothèques publiques et la formation des enseignants. Elle a voyagé seule en Asie, au Moyen Orient et en Afrique, où elle a encouragé l'accès des femmes aux soins médicaux et à l'enseignement. Elle a également apporté son soutien public aux moines bouddhistes persécutés en Birmanie.
Les journalistes s'intéressent aux déplacements des « premières dames », aux causes qu'elles défendent et à leurs activités. Plus que jamais, leur proximité du président en fait des célébrités politiques. Cependant, depuis l'origine des États-Unis, ces femmes ont été capables d'utiliser leur pouvoir pour influencer le style de la présidence et pour défendre les causes politiques et sociales qui leur tiennent à cœur.
Les opinions exprimées dans le présent article ne représentent pas les vues ou la politique du gouvernement des États-Unis.