Élections 2008 | Le peuple américain choisit ses dirigeants

14 octobre 2008

Le rôle croissant du vice-président

 
Al Gore et Bill Clinton en 1995
Le vice-président Al Gore et le président Bill Clinton lors d'une réunion économique en 1995.

John Murphy et Mary Stuckey

La vice-présidence des États-Unis a gagné en importance au fur et à mesure de l'augmentation des contraintes auxquelles le président est soumis. Il s'ensuit que les Américains ont appris à mieux connaitre leurs vice-présidents et que les chances de ceux-ci de se voir investis comme candidat à la présidence, mais pas nécessairement d'être élus, se sont accrues au cours des années.

 

John Murphy est professeur de communication orale à l’université de Géorgie. Il s’intéresse tout particulièrement au discours politique contemporain.

 

Mary Stuckey est professeur de communication et de sciences politiques à l’université d’État de la Géorgie. Elle vient de terminer un ouvrage qui sera publié sous le titre Americans in Light and Shadow: Presidential Articulations of National Identity. Parmi ses autres ouvrages figurent Strategic Failures in the Modern Presidency et The President as Interpreter-in-Chief.

Vice-président des États-Unis de 1965 à 1969, Hubert Humphrey aimait raconter l’histoire d’une mère qui avait deux fils : « Le premier est devenu marin, le second vice-président des États-Unis. Elle n’a plus jamais entendu parler ni de l’un, ni de l'autre. »

Dan Quayle et George H. W. Bush
Le vice-président Dan Quayle répond à des question lors d'une conférence de presse aux côtés du premier président George Bush.

Il est certain que les pressions institutionnelles, culturelles et structurelles vont continuer à favoriser l’implication croissante du vice-président dans la gestion des affaires de l’État. Durant la plus grande partie de l’histoire des États-Unis, la vice-présidence n'aura pas valu beaucoup plus qu'une poignée de haricots, pour reprendre l'image d'un vice-président désabusé. Jusqu'à la Seconde Guerre mondiale, ni le gouvernement, ni le public ne s’intéressaient vraiment aux activités des vice-présidents. Ceux-ci considéraient d’ailleurs leurs fonctions comme un prélude agréable à la retraite. On notera toutefois une exception. Après avoir exercé les fonctions de vice-président du temps du président Buchanan, John Breckinridge se présentera sans succès à l'élection présidentielle de 1860. Il combattra ensuite les États-Unis durant la guerre de Sécession (1861-1865), en tant que général de division et ministre de la guerre du camp sudiste. Cet exemple peu flatteur n’a pas été imité.

Le dédain dont souffrait la vice-présidence a pris fin avec l’émergence de l’État gestionnaire et des États-Unis en tant que superpuissance. Face au développement accéléré de la puissance américaine et à la complexité croissance de la gestion de l'État, le président ne peut plus exercer seul le pouvoir. La notoriété et les pouvoirs du vice-président ont augmenté sous l’effet de mesures allant de l’attribution de missions particulières à celle d'un bureau à la Maison Blanche. Les années passant, le vice-président deviendra l’un des principaux porte-parole du gouvernement américain, qu'il s'agisse de la discussion entre Richard Nixon et Nikita Kroutchev dans une foire-exposition américaine à Moscou ou du débat animé par Al Gore sur l'Accord de libre-échange nord-américain. Il serait aujourd’hui difficile au président de gouverner avec un vice-président potiche à ses côtés.

Bref, la charge de la présidence est désormais trop lourde. Le président Bill Clinton s’est fait aider par le vice-président Al Gore et également par son épouse, Hillary Clinton. L’appui trouvé par George W. Bush auprès de Richard Cheney, notamment au début de son mandat, aura été tel que l'éditorialiste Lexington de l'hebdomadaire The Economist fera la remarque que la vice-présidence s’est transformée en poste de premier ministre.

Cette évolution de la fonction contribue à placer le vice-président sous les feux de l'actualité, en en faisant un candidat logique à la présidence.

La nature même de la politique contemporaine, notamment en ce qui concerne l'élection présidentielle, fait que les futurs présidents vont devoir faire campagne pour leur vice-président dans la plupart des cas. Les partis ont désigné un vice-président ou un ancien vice-président comme candidat à l'élection présidentielle lors de neuf des onze élections qui ont eu lieu entre 1960 et 2000, c'est-à-dire depuis que la télévision s'impose comme arène politique privilégiée et que les partis politiques voient leur rôle décliner (même si ce point reste sujet à débat). À deux reprises, des vice-présidents (Lyndon Johnson en 1964 et Gerald Ford en 1976) n’auront été désignés candidats qu’après avoir été propulsés aux fonctions présidentielles en raison du décès ou de la démission d'un président en exercice. Seuls deux vice-présidents ou anciens vice-présidents avaient reçu l'investiture de leur parti comme candidat à la présidence lors des onze élections présidentielles de la période équivalente précédente (de 1916 à 1956). Et dans les deux cas, ces vice-présidents avaient remplacé un président décédé en cours de mandat.

Les présidents leur ayant confié, par nécessité, des tâches importantes, les vice-présidents ne sont plus cantonnés à un rôle protocolaire. Ils ont aussi acquis la précieuse possibilité de se faire valoir auprès des spectateurs des grandes chaînes de télévision. Moyennant une coopération minime de la présidence, ils peuvent faire prendre en charge le coût de leurs consultants politiques par les divers comités des instances nationales de leur parti, voyager à leur gré et aux frais de l’État durant les années qui précèdent l'élection présidentielle et utiliser les ressources de l'exécutif pour affiner leurs positions politiques. Alors que l’argent reste plus que jamais le nerf de la guerre électorale, ils sont également particulièrement bien placés pour lever les fonds énormes qui sont nécessaires pour financer leur campagne, et intimider ou couler purement et simplement leurs opposants. En 1988, George H.W. Bush, alors vice-président, avait dû faire face à une impressionnante cohorte d'adversaires pour son investiture comme candidat du parti républicain à l'élection présidentielle. En 2000 en revanche, la plupart des démocrates refusèrent de se présenter contre le vice-président Gore, en dépit des scandales qui avaient entaché la présidence de Bill Clinton, et du mécontentement de l’aile gauche du parti. Al Gore réussit à évincer ses concurrents sans avoir à faire d'effort particulier. Dans sa chronique politique, le journaliste Jules Witcover fit d'ailleurs le commentaire suivant : « La vice-présidence était considérée autrefois un peu comme une médaille du travail, que le parti remettait pour bons et loyaux services, en attendant que le récipiendaire prenne sa retraite. Cette vision des choses a bien changé. » 

En bref, un président a désormais besoin de l’aide de son vice-président pour établir, cimenter et mettre en œuvre son programme politique. Sans cette aide, un président ne peut pas accomplir sa mission. Le président n'est pas autorisé à briguer un troisième mandat : il doit donc se tourner vers son vice-président pour préserver son programme politique. En effet, la fonction de vice-président confère aujourd’hui un tel avantage sur le plan électoral que les présidents ont rarement la possibilité de désigner un autre héritier politique. Le paradoxe est que, dans la plupart des cas, le soutien politique qu’un président apporte à son vice-président finit par nuire à ce dernier. Les présidents continuent à parler des vice-présidents comme s’ils étaient leurs créatures. Or, c'est de moins en moins le cas. Progressivement, le vice-président est devenu le partenaire privilégié de la présidence et le candidat pour ainsi dire tout désigné pour représenter son parti lors de l'élection présidentielle suivante. Et pourtant, les vice-présidents sont presque toujours battus lors des l'élection présidentielle. Le soutien présidentiel est en effet une arme à double tranchant : les présidents ne souhaitent pas vraiment partir. Ils disent adieu du bout des lèvres, assurant ainsi le plus souvent la défaite de leurs programmes et de leurs héritiers politiques.

Article extrait de l'étude intitulée Never Cared to Say Goodbye: Presidential Legacies and Vice Presidential Campaigns, © Presidential Studies Quarterly, mars 2002. Reproduction autorisée.

Les opinions exprimées dans le présent article ne représentent pas les vues ou la politique du gouvernement des États-Unis.

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