16 septembre 2009

Meghan Loftus
Passer un semestre à l'étranger permet d'apprendre à se connaître et de découvrir ce dont on est capable, loin du réconfort de son pays et de sa famille. L'Américaine Meghan Loftus a obtenu en 2009 une licence de journalisme et politique à Ithaca College. Elle a passé le printemps 2007 à Séville (Espagne), au Centre d'études interculturelles.
Le taxi nous a laissées dans une ruelle. J'ai levé les yeux vers le portail, me demandant ce que les quatre mois à venir nous réservaient. J'étais fatiguée - en raison du décalage horaire, certes, mais aussi épuisée d'avoir écouté tous les Espagnols qui m'entouraient dans l'avion et traduit mentalement ce qu'ils disaient… en tout cas j'essayais. Mon semestre à Séville n'avait commencé qu'un jour et demi auparavant et j'avais déjà l'impression d'être là depuis trois ans. J'étais si fatiguée que j'aurais pu me rouler en boule au coin d'une rue et tomber dans un profond sommeil réparateur.
Qu'est-ce que je faisais là ? C'est ce que je me demandais pendant que j'attendais, debout, que la dame de notre famille d'accueil nous ouvre le portail pour entrer dans l'appartement. C'était la première fois que je me posais cette question, mais en quatre mois, je me la reposerais de nombreuses fois. Avant mon semestre à l'étranger, je n'avais quitté les États-Unis que quelques fois pour visiter les chutes du Niagara, au Canada. Je n'avais jamais quitté l'Amérique du Nord. J'avais toujours voulu voyager, surtout en Espagne. C'était mon rêve ! Pourquoi étais-je donc si nerveuse ?
Dans un moment comme celui-ci, j'avais la chance d'être en compagnie de mon amie Janelle. Nous avions toutes deux choisi le même programme d'études à l'étranger et étions satisfaites de notre choix. Nous étions ensemble pour partager de nombreux moments agréables. Mais dans les moments de grande anxiété, l'une d'entre nous était toujours là pour réconforter l'autre, comme lorsque Janelle a perdu son sac à dos et la moitié de ses vêtements ou encore lorsque j'avais un mal du pays terrible. Malgré tout, nous nous disions souvent que nous avions une chance incroyable de passer un semestre à l'étranger. Qu'est-ce qu'on faisait ici ?

Différences et similitudes
Au cours du semestre, j'ai trouvé des tas de réponses à cette question. Tout d'abord, je voulais voir comment vivaient les habitants des autres pays. Je m'attendais à beaucoup de différences - de nourriture, d'heures de repas, de style d'habillement, de goût - et j'avais raison. À Séville, notre plus gros repas était le déjeuner et nous ne dînions pas avant minuit. Et j'ai toujours pensé que mes vêtements les plus habillés ne l'étaient jamais assez. Les filles de mon âge étaient toujours bien mises, même pour aller en cours.
Ce qui m'a surprise, ce sont les similitudes. Avant de partir de chez moi, je m'étais tellement fixée sur les différences que j'allais découvrir qu'il ne m'était pas venu à l'esprit que je pourrais avoir des points communs avec des gens vivant à des milliers de kilomètres de là, de l'autre coté de l'océan. Souvent, nous aimions les mêmes films et la même musique, les mêmes stars nous faisaient craquer et nous voulions les mêmes choses de la vie : aimer et être aimées.
Ensuite, il y a eu la discussion sur Chuck Norris et ses pompes capables d'affecter la rotation de la terre. Cette blague a fusé sans raison, un soir, alors que Janelle et moi étions assises à l'intérieur d'une taverne avec nos amis espagnols, essayant d'interpréter leur conversation avec notre ami Andrew. Venu de Londres pour nous rendre visite, Andrew ne parlait pas espagnol, et seuls quelques amis espagnols parlaient anglais. Donc Janelle et moi étions très occupées à faire l'interprétation et la conversation lorsque, on ne sait trop comment, le nom de Chuck Norris est venu sur le tapis. Chuck Norris, star du feuilleton télévisé américain Walker, Texas Ranger, fait l'objet de nombreuses blagues sur sa force mythique et c'est une star qui fait l'objet d'un culte aux États-Unis.
Nos amis espagnols ont immédiatement commencé à raconter des blagues sur Chuck Norris, en espagnol et en anglais, des versions de ces blagues que même nous n'avions jamais entendues. Janelle, Andrew et moi riions comme des fous. Comment était-il possible qu'ici, dans cette taverne d'une ruelle de Séville, nous échangions des blagues sur Chuck Norris, et qui plus est, en deux langues ? C'était une excellente démonstration, tout d'abord de la célébrité de Chuck Norris, star de films d'action et symbole culturel, mais surtout du fait que les barrières linguistiques n'empêchent pas de bien rire ensemble.
Découverte de soi
Une autre raison qui m'a poussée à voyager à l'étranger, c'est que je voulais apprendre à me connaître. Vous vous direz peut-être que vouloir aller ailleurs pour découvrir qui je suis vraiment est étrange. Mais quand j'y pense, c'est tout à fait logique. Quand j'étais à l'étranger, tout ce que je découvrais dans mes voyages était nouveau et inhabituel. Chaque situation à laquelle j'étais confrontée me forçait à m'interroger sur ce que je savais de moi-même, sur ma situation et les possibilités du moment. Que nous soyons, Janelle et moi, en train de tourner en rond à Barcelone pour essayer de trouver le Temple de la Sagrada Familia (difficile de le rater, et pourtant, nous l'avons fait) ou que nous nous rendions compte que nous avions réservé aux mauvaises dates une auberge de jeunesse pour les vacances de Pâques à Galway, en Irlande, j'ai dû réagir à des situations stressantes qui l'étaient d'autant plus que je ne me trouvais pas en terrain familier. Pourtant, j'ai dû me débrouiller.
Et en fin de compte…Nous avons résolu ces problèmes sans crise d'anxiété (enfin, peut-être avons-nous frôlé la crise à quelques reprises). Nous avons fini par trouver le Temple de la Sagrada Familia (même s'il a fallu marcher pendant des kilomètres) et nous avons découvert une autre auberge de jeunesse en Irlande. Nous avons surmonté des difficultés qui, en temps ordinaire, m'auraient fait piquer une crise. Mais en passant du temps à Séville, ville où l'on valorise plus la détente que le stress, j'ai appris que ces problèmes faisaient aussi partie du plaisir. Désormais, je me souviens qu'il faut donner la priorité aux choses importantes (la famille, les amis, les loisirs et les repas) au lieu de m'inquiéter de tout ce qui peut mal tourner. Je me rappelle qu'en fin de compte, les petits contretemps n'ont pas d'importance.
Mais ce premier jour à Séville, debout devant le portail en attendant de pouvoir échapper à la pluie, je me demandais comment diable j'étais arrivée là, et rien de tout cela n'était encore arrivé. Je repense souvent au passé et je me revois sur ce seuil, et je murmure à l'anxieuse qui est en moi : tu es là parce que chaque jour t'apportera une nouvelle aventure.