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16 septembre 2009

Moi, l'arbrisseau

 
Najwa Nasr
Najwa Nasr a découvert une histoire méconnue de l'immigration libanaise lors d'un séjour aux États-Unis.

Najwa Nasr

En 1981, Najwa Nasr a quitté son Liban natal pour les États-Unis, persuadée qu'elle arrivait dans un pays étrange où elle poursuivrait, seule, des études supérieures en linguistique. Au fil des ans, elle s'est rendu compte que loin de construire un pont qui lui permettrait d'accéder à cette nouvelle terre, elle en empruntait en fait un qui avait été érigé par ses compatriotes des générations plus tôt. Mme Nasr enseigne aujourd'hui la linguistique anglaise à l'Université Libanaise. Elle a obtenu son doctorat dans cette discipline à l'université de Georgetown, à Washington.

 

L'expérience en matière d'échanges internationaux qui a exercé l'influence la plus profonde sur ma vie a eu lieu après la fin de mes études, en 1986. Je suis retournée à l'université de Georgetown en 1991 pour faire des recherches linguistiques et culturelles, trois mois durant, ayant obtenu une bourse Fulbright par le biais du CIES (Council for International Exchange of Scholars). C'est à cette occasion que j'ai découvert la collection arabo-américaine Naff, qui documente l'héritage des premiers immigrants arabes, principalement libanais, aux États-Unis.

Conservée au Musée national d'histoire américaine à Washington, qui fait partie de l'institut Smithsonian, cette collection est un don d'Alixa Naff, qui voulut ainsi en 1984 honorer ses parents et leur génération d'immigrants. Alixa Naff, l'auteure de l'ouvrage intitulé Becoming American : The Early Arab Immigrant Experience, m'a fait visiter les archives, où sont déposés des photos personnelles, des souvenirs et divers objets tirés de cette collection, avec enthousiasme et minutie.

J'étais déjà allée dans de nombreux musées, mais la procédure à suivre pour pénétrer à l'intérieur des archives sort de l'ordinaire en raison du rituel à suivre. Il a fallu que j'inscrive mon nom et nom heure d'arrivée. On m'a remis un badge d'identité et j'ai poursuivi mon chemin vers les archives jusqu'au moment où il a fallu que je m'arrête de nouveau pour m'inscrire sur un autre registre, mettre mon sac à main en consigne et subir un contrôle de sécurité.

Alixa Naff a commencé la visite en me montrant des rangées et des rangées de boîtes, empilées sur des étagères qui formaient un labyrinthe complexe ! Elle a pris une boîte et l'a placée sur un bureau. Après avoir enfilé des gants blancs, elle en a sorti des photos, des documents imprimés et de la correspondance personnelle, rédigée à la main. Elle m'a dit qu'elle avait rendu visite aux propriétaires de tous ces articles et qu'elle avait ainsi recueilli des objets historiques précieux, donnés de bon cœur par les gens qui voulaient déblayer leur grenier. Elle a eu la gentillesse de me laisser acheter des exemplaires de certaines photographies et des photocopies de documents.

J'ai suis retournée au Liban convaincue que le public libanais devrait avoir accès à cette collection. C'est notre héritage qui est enfoui au sous-sol dans des boîtes dont seuls les initiés connaissent l'existence. Déterminée à remédier à cette situation, j'ai fait une proposition au ministre de la culture du Liban. Obtenir un rendez-vous n'a pas été chose facile, mais j'ai eu finalement gain de cause. Je lui ai montré les exemplaires en ma possession et les notes que j'avais prises. Avec toute la ferveur dont j'étais capable, je lui ai expliqué l'intérêt de cette collection et l'importance qu'il y avait de faire connaître cette histoire de l'immigration au peuple libanais. J'ai réussi à le convaincre, mais les fonds manquaient pour financer un séjour aux États-Unis. Je lui ai proposé un compromis : « Payez-moi le billet d'avion, et je prends les autres frais à ma charge. »

La parole est aux immigrants

Quelques mois plus tard, je redébarquais à Washington pour revoir la collection Naff. Pendant dix jours, je suis allée aux archives, de l'ouverture à la fermeture, animée d'un zèle insatiable. Avec une émotion mêlée de respect, je tenais entre mes mains des photographies d'individus de tous âges et leurs lettres personnelles. Ces premiers immigrants me parlaient par l'intermédiaire d'enregistrements sonores. Mon cœur battait la chamade quand j'entendais leur voix tremblotante qui sortait tout droit du début du XXe siècle. Les larmes me venaient aux yeux quand je les voyais en photo tout au long des diverses phases de leur vie.

Le jour des Rameaux, une petite fille endimanchée se tenait près d'un cierge, qui était plus haut qu'elle. Sur une photo dont on avait fait une carte postale étaient inscrits des numéros correspondant aux personnes représentées et, au dos, leur nom - Theodora, la fillette, et Roosevelt, le garçon, manifestement ainsi nommés en hommage à un président populaire de cette époque.

Ces jeunes gens et ces jeunes femmes, décédés depuis des dizaines d'années, avaient la conviction que l'Amérique était une terre de possibilités, de liberté et d'égalité pour tous. La plupart étaient colporteurs, métier qui n'exigeait aucune expérience, pas de capital et des compétences linguistiques rudimentaires. Le contact quotidien avec les citoyens américains qu'ils côtoyaient les avait aidés à mieux connaître leur nouvel environnement et avait facilité leur assimilation.

Le récit de leurs aventures révèle qu'ils avaient souffert de la chaleur torride et du froid glacial. Leurs vêtements, trempés, avaient pourri sur eux ; ils avaient souffert de la faim et d'une fatigue extrême. Ils avaient dormi à la belle étoile, sur de l'herbe mouillée, attachés à des branches d'arbre, ou alors dans des granges ; ils avaient été attaqués par des voleurs et des bandits, et poursuivis par des bêtes sauvages.

Agrandissement
des enfants
Des enfants d'immigrants arabes sur une photo datant du début du XXe siècle.

Pour autant, les récits qui nous sont parvenus nous prouvent qu'ils ont survécu et prospéré. Bashara Forzley, un jeune immigrant qui est arrivé aux États-Unis sans père ni mère, explique dans son autobiographie comment de colporteur il est devenu chef d'une grande entreprise.

J'ai lu les propos que Khalil Gibran a adressés à ces jeunes immigrants dans les années 1920. Ses paroles resteront à tout jamais des conseils précieux pour les immigrants qui oscillent entre les pôles de leur identité nationale et de leur nouvelle citoyenneté :

… J'ai foi en toi et j'ai foi en ta destinée.

 

J'ai foi en ta capacité de contribuer à cette nouvelle civilisation.

 

Je sais que tu peux dire aux fondateurs de cette grande nation : « Me voilà, un jeune, un arbrisseau dont les racines ont été arrachées des collines du Liban, et pourtant je suis profondément enraciné ici, et je porterai des fruits. »

 

Une histoire dont le dernier chapitre n'est pas encore écrit

De retour au Liban, armée d'un échantillon de photographies et de documents, j'ai repris rendez-vous avec le ministre de la culture, M. Michel Eddé, l'occasion pour moi de célébrer la redécouverte de cet héritage mal connu du peuple libanais. En 1996, avec l'appui du ministère, j'ai supervisé la première exposition de photographies de ces premiers immigrants libanais aux États-Unis à laquelle j'avais donné pour titre « Une histoire de survie ». Des centaines de personnes sont venues la voir dans le centre de Beyrouth et se sont massées autour des photographies et des documents. De la foule a jailli un cri de joie quand un visiteur a reconnu son grand-père sur une photo.

Les effets de cette exposition continuent de se faire sentir. « Une histoire de survie » est accessible sur la toile sous son titre anglais, A Journey of Survival, au site http://www.salzburgseminar.org/ASC/csacl/progs/ASC22/nasr/nasr.htm Des gens à la recherche de leurs ancêtres ou de conseils sur la recherche généalogique me contactent. Je fais des exposés, diapositives à l'appui, sur les premiers immigrants libanais aux États-Unis. À terme, mon but est de fonder un musée de l'immigration à Beyrouth, et je n'ai pas perdu l'espoir de parvenir à mes fins.

Ma première expérience des échanges internationaux a commencé à l'université de Georgetown il y a plus de vingt ans, mais jamais je n'aurais cru que tant de chapitres y seraient rajoutés. Aujourd'hui, tandis que je continue de tirer des enseignements de cette expérience, je constate que les racines s'enfoncent encore plus profondément, que les branches poussent plus haut, que leur feuillage est plus verdoyant, que leurs fruits sont plus nourrissants.

Le poème de Khalil Gibran été écrit pour la première édition de la revue Syrian World publiée à Brooklyn (New York) en 1926.

 

Les opinions exprimées dans le présent article ne reflètent pas nécessairement les vues ni les politiques du gouvernement des États-Unis.

 

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