15 septembre 2009

Entretien avec des étudiants étrangers sur le campus d’American University
On estime à 600.000 le nombre d’étudiants étrangers qui vont arriver sur les campus des États-Unis dans les semaines à venir, à l’approche de la rentrée universitaire. De leur côté, quelque 200.000 étudiants américains feront la démarche inverse quand ils quitteront leur univers familier afin de poursuivre leurs études dans une culture nouvelle pour eux. Parmi ces centaines de milliers d’exemples, on ne trouvera pas deux expériences semblables en tous points. Mais lorsque des étudiants étrangers évoquent leurs impressions au sujet de leur nouvel environnement, des thèmes communs se dégagent. Mme Charlene Porter, la rédactrice en chef de ce numéro d’eJournal USA, a passé quelques heures avec un groupe de jeunes sur le campus d’American University, à Washington :
• Akhmet Ishmukhamedov, du Kazakhstan, licencié en sciences politiques (2009)
• Shanika Yapa, du Sri-Lanka, étudiante de premier cycle en Communication publique
• Gayatri Murthy, d’Inde, titulaire d’une maîtrise en communications internationales (2009)
• José Henríquez, du Salvador, titulaire d’une maîtrise en développement international (2009)
• Stéphanie Ayeh, du Ghana, étudiante de premier cycle en Études économiques et internationales
• Gihae Song, de Corée du Sud, prépare une maîtrise en gestion artistique.
Question - Akhmet vient d’obtenir sa licence de sciences politiques. Qu’est-ce qui vous a amené à penser que Washington était l’endroit idéal pour étudier ce sujet ?
Akhmet - À vrai dire, j’ai bénéficié du programme présidentiel de bourses Bolashak du Kazakhstan. Quand j’ai soumis mon dossier de candidature à l’octroi d’une bourse, c’est le gouvernement qui a choisi l’université et la ville dans laquelle je ferais mes études. En tenant compte de mon domaine de spécialisation, en l’occurrence l’administration publique, il a décidé de m’envoyer à Washington parce que d’importantes institutions gouvernementales y sont implantées. Mon dossier a été soumis à American University parce que les administrateurs du programme de bourses y avaient déjà placé des étudiants qui s’intéressent à l’administration publique. J’ai été accepté à l’École d’affaires publiques de cette université, qui est très bien cotée. Quand je suis venu ici, j’ai trouvé que l’endroit me convenait parfaitement pour faire mes études et préparer ma licence en sciences politiques.
Question - L’année dernière, qui était une année électorale avec élection présidentielle à la clé, se prêtait particulièrement à l’observation de la scène politique à Washington puisque les États-Unis ont élu leur premier président afro-américain. Dites-moi comment vous avez vécu ces événements.
Akhmet - Je suis ravi d’avoir été présent lors de cette élection. J’ai constaté à quel point elle a passionné les gens. D’ailleurs, le taux de participation électorale a été plus élevé que lors des élections générales précédentes. L’issue du scrutin était difficile à prédire. Au printemps dernier, par exemple, j’ai demandé à un de mes professeurs qui allait l’emporter, de McCain ou d’Obama. Il m’a dit que ce serait probablement McCain. Mais en octobre, il m’a dit que ce serait probablement Obama. Les primaires, les caucus, la politique - tout est différent par rapport à ce qui se passe dans n’importe quel autre pays au monde.
Question - Shanika, vous faites des études en communications publiques, et le sujet des médias a certainement fait délier les langues au cours de cette année présidentielle. Parlez-moi de vos observations.
Shanika - Je crois qu’il y a eu beaucoup d’aspects positifs et beaucoup d’aspects négatifs. La transmission des débats, par exemple, a été très utile. Une de mes amies a en fait décidé pour qui elle allait voter en s’appuyant sur les débats, ce qui m’a paru vraiment curieux, mais c’est ce qu’elle a fait.
Question - Pourquoi est-ce que cela vous a paru curieux ?
Shanika - Parce que j’ai remarqué qu’ici, à American University, les gens sont soit démocrates, soit républicains. Leurs convictions sont très profondes, et rares sont ceux qui ne sont pas affiliés à l’un ou à l’autre parti.
Question - Votre amie n’était pas comme les autres Américains, alors ?
Shanika - C’est ça. Je sais qu’elle a loupé un débat, et le fait de pouvoir le suivre après coup sur Internet lui a été très utile. Ceci dit, j’ai trouvé que les médias favorisaient les candidats par rapport aux candidates. Les études féminines et de genre sont pour moi un champ d’études secondaires, et c’est donc une question qui m’intéresse et dont j’ai beaucoup parlé dans mes cours. Ce n’était vraiment pas juste. J’avais l’impression que la majorité des gens pensaient comme moi, en particulier quant au traitement de la sénatrice [Hillary Rodham] Clinton et de la gouverneure [Sarah] Palin par les médias. Elles ont été examinées à la loupe comme les candidats masculins ne l’ont jamais été.
Gayatri - Quand je suis arrivée ici, en août 2007, c’était mon premier séjour aux États-Unis. Mon idée de l’Amérique, c’était la culture et la littérature populaires et ce que me disait mon père. L’image que j’avais de l’Amérique, c’était Simon et Garfunkel et les gens qui manifestaient sur le Mall [lieu où sont organisées un grand nombre de manifestations à Washington]. (rires) C’est ce que mon père me disait, mais mon premier semestre ne cadrait pas avec cette image idéaliste de l’Amérique. Et puis, au deuxième semestre, en 2008, Obama est venu sur le campus d’American University. Il a prononcé un discours. C’est à cette occasion que [le sénateur] Ted Kennedy a déclaré son soutien à Obama, et tout s’est passé ici. Mes amis me disaient, “ il faut qu’on y aille ! » Je me souviens m’être levée à cinq heures du matin et avoir fait la queue pour assister à cet événement.
À partir de ce moment-là, et tout au long de l’année 2008, j’ai vu cet idéalisme. Dans un camp comme dans l’autre, les gens parlaient, ils avaient des sujets à cœur. J’ai vu l’Amérique telle que les gens l’imaginaient, en particulier la génération de mes parents. Quand ils imaginent l’Amérique, ils pensent aux manifestations contre la guerre du Viêt-Nam, à la poésie de la génération Beat, et je pouvais voir cela aussi. Le pays était un peu plus vivant.
Question - Parlez-nous du jour où vous vous êtes levée à cinq heures pour aller entendre le discours. Est-ce que vos amies vous ont tirée du lit ?
Gayatri - Non, je leur ai dit que je voulais y aller. Comme j’étudie les communications internationales, je suis impressionnée par les gens qui s’expriment bien et qui savent communiquer avec toute une gamme de publics. Cela m’intéressait d’y aller, mais ce n’est pas comme si je me sentais obligée. Le 4 novembre [le jour des élections en 2008], je trépidais. Idem pour le 20 janvier [le jour de l’investiture]. Là, du coup, je me suis dit que je devais y aller, que ce serait trop bête de laisser passer ce moment.
Question - On a assez parlé politique. Passons à l’aspect universitaire. Gayatri, puisque vous avez la parole, parlez-moi des différences au niveau du déroulement des cours aux États-Unis et en Inde.
Gayatri - Cela dépend de ce que vous voulez étudier, mais dans une grande mesure les cours en Inde se déroulent dans un cadre très magistral. Le professeur arrive en classe avec une idée très précise de ce qu’il entend traiter. J’ai fait mes études dans une très grande université jésuite, où on comptait environ 300 étudiants dans chaque classe. Il était difficile d’avoir des discussions en cours, ce qui donne lieu à une certaine indifférence. Et dans notre système, comme dans le système britannique, tout ce qui compte, ce sont les examens à la fin du cours. On va sagement en cours toute l’année et, un beau jour, à la fin de l’année universitaire, on régurgite tout ce qu’on a appris, et c’est fini. Pas de dissertation à rédiger à la fin du trimestre, pas d’exposés à faire. La seule exception, c’est le cours de littérature que j’ai suivi, plus orienté sur les discussions et avec un effectif réduit.
Quand je suis arrivée ici, la différence, c’est qu’on est encouragé à donner son avis, à lever la main et à ne pas être d’accord. On peut dire : “ Je n’ai pas la même conception du monde. » Tout le monde apprend, et c’est ce qui fait la beauté des cours aux États-Unis.
José - Je suis d’accord. J’ai fait mes études au Guatemala, où la situation ressemble étrangement à celle qu’a décrite Gayatri. Les discussions n’étaient pas vraiment encouragées, et parfois les professeurs nous faisaient clairement comprendre que c’étaient eux les chefs ; on contestait leur point de vue à ses risques et périls. À mon avis, c’est la plus grande différence. Ce qui m’a beaucoup plu dans le programme de développement international, c’est la multiplicité des points de vue dans les discussions.
Question - Est-ce que, personnellement, vous avez eu du mal à vous habituer à la manière dont les cours sont dispensés ?
José - Le premier semestre a été difficile. Je me débrouillais en anglais, mais nous avions des centaines et des centaines de pages à lire, et je ne pouvais pas soutenir la cadence. Je ne comprenais pas la dynamique de l’expression d’un point de vue diamétralement opposé à celui d’un camarade de classe ou d’un professeur, comment dire “ je suis désolé, mais je ne suis pas d’accord ». Il a fallu que je m’y habitue.
Stéphanie - Au début, j’avais beaucoup de mal à me lancer dans les discussions. Parfois, j’avais l’impression que les gens participaient parce qu’ils voulaient montrer qu’ils étaient intelligents. C’est ce qui me gênait. Comment faire la part des choses entre le respect qu’on doit au professeur et l’expression de son point de vue ? Parfois, j’avais l’impression qu’on dépassait les limites. Maintenant encore, dans ma dernière année, j’ai du mal à mettre mon grain de sel dans la conversation.
Gihae - Je suis entièrement d’accord. Je trouvais qu’il y avait des étudiants qui manquaient franchement de correction envers le professeur. J’avais l’impression que celui-ci faisait plus fonction d’animateur que d’instructeur et qu’il ne cherchait pas à imposer son autorité.
Quand je suis arrivée ici, au premier semestre, j’avais beaucoup de choses à lire. Comme j’avais peur de comprendre de travers ce que je lisais, j’ai arrêté de participer aux discussions. J’ai perdu un peu de confiance en moi. Du coup, il y a eu des étudiants et des professeurs qui pensaient que je ne faisais pas les lectures obligatoires ou alors que je n’avais peut-être aucune idée à exprimer sur ces sujets. Mais c’est parce que je n’ai pas été élevée dans une telle culture. En classe, il fallait écouter, et non parler. Le premier semestre a donc été très dur.
Question - Est-ce qu’au fil du temps vous avez commencé à participer davantage aux discussions ?
Gihae - Je suis encore réservée. Mais j’ai commencé à communiquer avec mes professeurs, à leur demander de me laisser un peu de temps pour m’exprimer parce qu’au lieu de prendre d’office la parole je préfère répondre à des questions. C’est ce que j’ai demandé à mes professeurs au début de chaque semestre. Ils ont compris qu’il s’agissait de différences culturelles, et j’étais prêt quand l’occasion se présentait.
Question - Comprendre la langue parlée pendant les cours est une chose, mais pour comprendre les étudiants américains, leur façon de parler, leurs interactions, vous avez peut-être dû vous adapter à cela aussi. Les communications informelles avec vos camarades vous ont-elles paru difficiles aussi ?
Gayatri - Comme l’anglais a été ma première langue, j’ai été tout de suite avantagée. Ce choc culturel-là m’a été épargné. Je viens d’une grande ville, Bombay, une ville de 20 millions d’habitants, ce qui fait que la notion d’espace est chez moi très différente de celle des autres. Nous n’avons pas l’habitude d’avoir de l’espace. L’espace privé n’existe pas.
Or ce concept est important [dans les relations humaines], et il va jusqu’à s’infiltrer dans la définition de l’amitié et des limites entre les gens, dans ce qu’on attend d’un ami ou dans ce qu’il faut éviter. Au départ, ma réaction instinctive était de me dire : “ J’ai le mal du pays. Je ne peux pas appeler ma copine à deux heures du matin pour lui demander quelque chose. » J’étais triste, et je faisais des comparaisons entre les deux lieux. Et puis, on finit par voir chaque culture sous son propre jour. On commence à voir chaque société de l’intérieur et de l’extérieur. Ici, je suis devenue le porte-parole de l’Inde. Quand je retourne dans mon pays, je suis la jeune qui revient d’Amérique et qui peut dire comment sont vraiment les Américains.
Question - Est-ce que cela veut dire que vous dépassez le stade des comparaisons et que vous reconnaissez les circonstances et les aspects culturels tels qu’ils sont ?
Gayatri - Oui. On a affaire à deux systèmes d’existence différents. Tout comme le code de la route est différent aux États-Unis et en Inde. C’est le système, c’est comme ça qu’il a évolué, et on le voit tel qu’il est. Mais l’inconvénient, c’est qu’on devient quelqu’un de l’extérieur où qu’on se trouve, comme si on tombait entre deux mondes. J’ai appris un terme dans un cours interculturel : médiateur de cultures. On espère devenir un médiateur entre les cultures.
Question - Posons cette question à chacun d’entre vous. Quelle a été l’adaptation culturelle la plus difficile à réaliser ?
Akhmet - Je suis quelqu’un de très ouvert et je suis content d’affronter de nouveaux défis. Avant de venir aux États-Unis, j’ai participé à un programme d’échanges en Corée du Sud. Il a fallu que je m’adapte à la culture coréenne. Cette expérience internationale m’a préparé à faire face à certains défis qui se posent aux États-Unis, par exemple la différence au niveau des styles de communication. J’ai remarqué que les étudiants américains sont prêts à discuter de n’importe quel sujet. Moi, les discussions sur la religion me mettaient mal à l’aise parce que c’est un sujet que j’abordais rarement avec les gens de mon âge au Kazakhstan. En faisant preuve d’ouverture d’esprit, en essayant de comprendre le point de vue des Américains et en posant beaucoup de questions, j’ai pu me faire facilement à ce sujet de conversation.
Un autre type d’adaptation culturelle concerne les relations entre les professeurs et les étudiants. Ici, les professeurs veulent que les étudiants participent activement aux cours, tout le temps. Ils nous encouragent à prendre part aux discussions. Au Kazakhstan, même si c’est ce que veulent les professeurs, ils ne le disent pas. Aux États-Unis, il faut être explicite quand on donne son opinion parce que sinon on ne se fait pas clairement comprendre. Parfois, par exemple, je passais certains détails sous silence parce qu’ils me semblaient évidents. Je pensais que mon interlocuteur allait me comprendre. Mais plus tard, il s’étonnait : “ Pourquoi est-ce que tu ne m’as pas dit ça ? Je ne savais pas ce que tu pensais. » Alors, j’ai appris à être plus explicite, plus que je ne le serais au Kazakhstan.
Stéphanie - J’ai eu beaucoup de mal à me faire des amis. Je croyais pouvoir me lier d’amitié avec n’importe qui, pouvoir parler de n’importe quel sujet. Mais au bout d’un certain temps ici, j’ai compris que ce que moi je trouvais drôle ne faisait pas rire les autres. J’aurais pu parler pendant des heures et des heures d’un certain sujet, mais les gens ici se demandaient, “ mais qu’est-ce qu’elle raconte ? »
C’est facile de bien s’entendre avec les gens, mais ce qui est très difficile c’est de nouer des liens étroits avec eux, d’avoir le sentiment d’être compris. Entre Africains, on n’a aucun mal à se sentir à l’aise parce que tout le monde comprend de quoi on parle. Il est plus facile de se faire des amis avec des gens d’autres pays qu’avec des Américains.
Shanika - J’ai essayé de penser à quelque chose qui m’aurait profondément choquée, mais je ne trouve rien. En fait, j’ai été très surprise de voir à quel point on pensait de la même façon, à quel point j’étais à l’aise avec les étudiants américains. Ce n’est pas que je m’attendais à être gênée, mais je n’aurais pas cru possible d’être en train de me promener avec une amie et soudain qu’on se mette à rire toutes les deux en même temps parce qu’on avait vu quelque chose de marrant dans la rue.
J’ai eu beaucoup de chance de faire la connaissance d’un groupe de gens qui avaient la même opinion que moi, la même conception du monde. Je pense à quelqu’un qui est devenu mon amie pendant ma première année d’études. J’avais du mal à croire qu’ayant grandi en deux points opposés de la planète on pouvait avoir des opinions si semblables, cela me donne parfois la chair de poule d’y penser. Et j’ai noué ce genre de lien avec plus d’une personne.
Gihae - La Corée du Sud est très occidentalisée, ce qui fait que je ne peux pas parler de “ choc ». Ce qui me pose problème, c’est la langue. Quand je bavarde avec quelqu’un, je n’ai pas envie que cette personne pense que je suis différente, que je suis étrangère. Ce que je préfère, c’est qu’elle écoute mon opinion, et moi je veux entendre la sienne. Alors, à chaque fois que quelqu’un dit quelque chose que je ne comprends pas, je me contente de sourire. Je ne veux pas embêter les gens avec mes questions sur la langue. C’est mon problème. Oui, c’est la langue qui est ma plus grosse difficulté. J’ai essayé de communiquer par texto avec un Américain, mais je ne comprenais strictement rien. Je fais de gros efforts pour m’adapter à cet aspect de la culture américaine.
José - Je trouve que les gens ici n’ont pas la même façon d’être sympas qu’en Amérique latine. Cela a son importance quand on noue des relations avec quelqu’un. On se déplace de quelques degrés de latitude vers le nord, et les gens ne sont pas aussi amicaux que dans le sud, en général. Ce n’est pas un aspect qui me plaît particulièrement.
Une autre chose qui me dérange, et c’est probablement une tendance mondiale, c’est qu’ici on est invité à dépenser, à consommer. Parfois, cela me dérange. Je me souviens de la première fois où je suis allé dans une grande surface avec un rayon pour animaux. Il y avait tellement de marchandises que je ne pouvais pas en croire mes yeux. (rires)
Question - Il y avait des pull-overs dans toutes sortes de styles pour les chiens, et des laisses de six couleurs différentes, et des bonnets pour chiens … ?
José - : Oui, oui. Je ne pouvais pas le croire. Mais je crois que c’est un phénomène qui se mondialise.
Shanika - Cela faisait une semaine que j’étais arrivée quand quelqu’un m’a emmenée au supermarché. Je voulais acheter des céréales. Je suis allée dans le rayon des céréales et j’ai regardé les étagères : du haut en bas, il y avait des boîtes et des boîtes de toutes sortes, à perte de vue. J’ai toujours mangé les mêmes céréales. Je n’ai jamais essayé une autre variété. Il y a vraiment trop de choix.
José - Et puis il y a Starbucks. Est-ce que ça doit vraiment être compliqué, d’acheter du café ? Il faut choisir entre quatre degrés de caféine, 24 variétés, huit types de sucre. Mais en fait, Starbucks est partout, et pas seulement ici. Quand j’étais au Salvador, je suis allé dans un centre commercial qui offrait exactement la même chose. C’est devenu un “ lieu mondial », comme il y en a d’autres, ces endroits qui sont tous les mêmes, quel que soit le pays dans lequel on se trouve. Je ne sais pas dans quelle mesure on peut dire que cette société de consommation constitue un choc des cultures ou s’il s’agit d’un phénomène auquel nous devons faire face en tant que citoyens du monde ?
Question - Les gens aux États-Unis remettent en question depuis quelques mois le caractère extrême de la société de consommation dans ce pays, au vu de la contraction brutale de l’économie. Beaucoup commencent à réévaluer leurs dépenses et l’acquisition de possessions matérielles. Comment percevez-vous cet auto-examen qui a lieu en 2009 ?
José - Aux États-Unis, cela dépend de vos ressources financières. J’habite dans le quartier de Petworth, à Washington, où vivent des familles à faible et moyen revenu. Les gens ne dépensent pas beaucoup parce qu’ils n’ont pas beaucoup à dépenser. Le ralentissement économique les fait réfléchir à deux fois, mais je n’ai pas remarqué beaucoup de changements. Mais aux informations, j’ai vu que les gens continuent à faire des achats, et c’est intéressant à voir. Moi, j’ai fait un gros emprunt, alors je suis près de mes sous.
Question - Je pose la question dans le contexte de la société de consommation aux États-Unis, mais le ralentissement économique revêt un caractère mondial, ce qui fait ressortir pour nous tous la nature interdépendante des marchés aujourd’hui. Est-ce que cela vous sensibilise davantage à votre place en tant que citoyen du monde ?
Akhmet - Oui. Les étudiants étrangers doivent comprendre comment les événements économiques affectent les diverses régions du monde et leurs perspectives de carrière. Il faut comprendre l’arène internationale. Ce ralentissement mondial fait comprendre à tout le monde les liens qui unissent le monde et la nécessité de forger des solutions capables de prévenir la répétition de tels événements.
Stéphanie - Il est certain que cela donne à réfléchir. Si j’achète un livre ou une paire de chaussures, je me dis que je ne suis pas simplement quelqu’un qui veut quelque chose, je suis quelqu’un qui contribue au PIB [produit intérieur brut] des États-Unis. Si je contribue au PIB des États-Unis, peut-être qu’ils importeront davantage d’Afrique. On se rend compte que si quelque chose va de travers dans un pays, un effet d’entraînement se fera certainement sentir. Je commence donc à me demander comment mes actions vont affecter mes compatriotes restés au pays. Du coup, je réfléchis où je vais faire mes achats et à ce que je vais acheter.
Et aux États-Unis, les gens sont en train de se demander s’ils ont vraiment besoin de toutes ces affaires. Est-ce qu’il est nécessaire de vivre au-dessus de ses moyens ? Je connais des gens qui possèdent 20 blue jeans. Je me demande, “ Pourquoi est-ce qu’on peut avoir besoin de vingt pantalons ? » Quand on vient d’un autre pays et qu’on voit aux États-Unis des gens qui ont tant de choses, on se demande pourquoi c’est nécessaire. Et puis, quand on est là depuis un certain temps, on finit par se dire qu’on a probablement besoin de plus de jeans. (rires)
Comme disait Gayatri, on vient de l’extérieur, et on voit des aspects qui devraient être changés. Cela a été rude pour tout le monde, rien que d’amener les gens à réfléchir à deux fois avant de dépenser de l’argent.
Question - Le terme “ médiateur entre les cultures » a été utilisé. Comment envisagez-vous ce rôle personnellement ?
Gihae - Je compte retourner en Corée du Sud plus tard. Là, j’ai l’intention d’enseigner à l’université, et je me dis que j’adopterai certainement la pédagogie des États-Unis au lieu de donner mes cours comme on le fait en Corée. Mon rêve, c’est d’être un professeur comme ceux que j’ai ici, de faciliter les débats au lieu de dispenser tout mon savoir, mais je ferai fonction de trait d’union en enseignant en même temps des aspects culturels en Corée.
Shanika - Je n’ai aucune idée de ce que je veux faire plus tard. Je suis d’accord avec Gayatri : au bout d’un certain temps passé ici, une part de soi se sent dans son élément naturel ici et une part de soi se sent dans son élément naturel dans le pays où on a grandi. Mais on n’est chez soi vraiment nulle part.
Gayatri - C’est schizophrène. Parfois, on ne sait même plus qui on est. Quand je suis ici, par exemple, les gens identifient évidemment mon accent comme étant indien. Mais quand je retourne à Bombay, mes amis me disent que mon accent s’est américanisé. Cela fait vraiment un drôle d’effet. On ne sait plus qui on est. Ici, on est manifestement un étudiant étranger. Mais comment ne pourrait-on pas changer quand on est de retour au pays ? C’est un rôle dans lequel je ne suis pas à l’aise, mais il va falloir que je m’y habitue.
Shanika - Si je retournais au Sri-Lanka au cours des deux années et demie à venir, j’ai l’impression que mon expérience m’affecterait personnellement, mais je ne crois pas qu’elle affecterait le Sri-Lanka. Je ne serais pas comme Gihae, qui veut influencer les autres à travers son expérience personnelle.
Gayatri - Je veux ajouter quelque chose. L’expérience n’est pas toujours déprimante.
Question - Vous employez l’adjectif “ schizophrène » dans un sens positif ? (rires)
Gayatri - Oui, dans un sens positif ! À Bombay, j’étais une fille comme toutes les autres, je n’avais rien de spécial. Mais maintenant, je prends plaisir à faire entendre cette petite voix de l’extérieur. Parfois, c’est une sensation qui me plaît beaucoup. Parfois, je la déteste. Et à d’autres moments, c’est passionnant.
Stéphanie - C’est comme si on était forcé d’être un ambassadeur pour son pays. C’est un peu bizarre. Quand on est dans son pays à soi, on s’en fiche un peu. On ne se dit pas qu’on est ghanéen. Mais on s’aperçoit qu’on cultive ici un certain nationalisme, et ça fait drôle. Dans mon cas, l’absence attise l’affection.
José - Je crois que je suis venu ici précisément pour ça, pour comprendre mon rôle de maillon, de médiateur de cultures. Je travaille à des projets de développement en Amérique centrale, lesquels sont financés par de gros bailleurs de fonds, comme l’Union européenne, l’Asie, les États-Unis. Il est important d’établir cette connexion, de se rendre compte que le développement ne se résume pas aux histoires d’argent ou de politique. Comment puis-je aider les gens concernés par ces projets à comprendre la perspective des bailleurs de fonds ? Comment puis-je montrer à ces derniers ce que pensent les populations des communautés visées ? Un gouffre énorme sépare ces deux camps, et il faut le combler. Cela me paraît essentiel, par exemple si on veut atteindre les objectifs du millénaire pour le développement.
Question - Dernière question. Quels conseils donneriez-vous à un jeune qui voudrait faire ses études à l’étranger ?
Gihae - Je lui conseillerais d’apprendre la langue du pays avant de venir, en particulier si sa langue maternelle n’a pas de points communs avec l’anglais. L’alphabet coréen est entièrement différent et pour parler l’anglais couramment, il faut soit passer du temps ici quand on est petit, soit étudier la langue d’arrache-pied en Corée.
Shanika - Je lui dirais de ne pas venir avec des idées toutes faites. Bien sûr, il faut avoir une petite idée de ce qui va se passer, mais beaucoup de gens arrivent ici en se disant : “ Cela va être comme dans tel ou tel film, tel ou tel feuilleton télévisé. » Et puis ils arrivent ici, rien ne se passe comme prévu, et ils sont déçus. N’imaginez pas la façon dont votre séjour va se dérouler, laissez les choses se faire.
Stéphanie - Moi, je dirais qu’il faut s’attendre à être déboussolé. Tu ne sauras pas trop ce que tu veux faire, ni qui tu es, ni si tu es intelligente ou non, en particulier si tu fais des études de premier cycle. Tu as passé toute ton enfance dans un pays, mais tu deviens adulte dans un autre. Il faut que tu saches que ta façon de penser va changer. Ce ne sera pas facile d’équilibrer ton identité avec ta nationalité, ta place en Amérique. Mais n’aie pas peur de cette confusion mentale parce que c’est une bonne chose. Au bout du compte, tu deviendras un être humain formidable et tu apprendras beaucoup de choses.
Akhmet - Ce que je conseillerais, ce serait d’avoir l’esprit large et d’être prêt à surmonter n’importe quel défi. Les gens doivent savoir que c’est différent ici. Ce n’est ni bien ni mal, c’est différent, c’est tout, par rapport à ce qu’on connaît dans son pays. Je recommande aussi d’avoir le sens de l’humour. Quel que soit le défi à relever, il faut l’affronter avec humour. Il faut apprendre à sourire de ses erreurs et de celles des autres. Je crois que cela aide à s’adapter.
Il faut dire aussi que beaucoup d’étudiants étrangers ne tirent pas parti de toutes les ressources que l’université met à leur disposition, par exemple le fait de pouvoir contacter des documentalistes si on a besoin d’aide pour faire des recherches et de s’inscrire à des clubs pour travailler son anglais, se faire des amis et apprendre à mieux communiquer. Ils doivent savoir qu’ils ne sont pas seuls, il y a beaucoup d’autres étudiants étrangers avec qui ils peuvent parler. Soyez heureux, profitez de la vie étudiante aux États-Unis.
José - Sois prêt à apprendre, aie soif d’apprendre, parce que les occasions qui se présentent sont si nombreuses. Akhmet a raison de dire que cette université, toutes les universités, offrent une multitude de ressources. Mais il n’y a pas que le campus ; on peut apprendre un tas de choses dans beaucoup d’autres contextes. Sois prêt aussi à enseigner. La supériorité de certaines cultures est un mythe, et il est important de réaffirmer son identité culturelle et de faire découvrir sa richesse à d’autres. Alors sois prêt à apprendre, mais sois aussi suffisamment généreux pour enseigner ce que tu sais.
Gayatri - Je crois que ce qui m’a aidée, c’est d’être restée désespérément naïve. En montant dans l’avion, j’étais naïve de penser que je m’adapterais rapidement, parce que ça n’a pas été le cas. J’étais naïve de croire que je savais tout, parce que ce n’était pas le cas. Mais je crois que cela m’a aidée à avoir la curiosité de quelqu’un qui rêve. Cela dit, je suis d’accord avec tout ce qu’ont dit les autres. Il va y avoir des hauts et des bas incroyables, et on continue à apprendre et à désapprendre et à avoir les idées embrouillées. Dès qu’on croit que tout marche comme sur des roulettes et qu’on s’est adapté, il arrive quelque chose d’idiot et on se retrouve à la case départ. Quand on se résigne à l’idée qu’on sera toujours hors du coup, un ami vous tend la main et tout s’arrange.
La rédaction remercie le Bureau des étudiants étrangers et des services universitaires d’American University pour le concours qu’il a apporté à l’organisation et au déroulement de cette discussion.
Les opinions exprimées dans cette discussion ne reflètent pas nécessairement les vues ni les politiques du gouvernement des États-Unis.