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15 septembre 2009

Des super-héros nés d'une vie dans deux pays

 
Naif al-Mutawa
Naif Al-Mutawa a créé la B.D. Les 99 pour ses enfants et ceux des autres.

Entretien avec Naif Al-Mutawa

Titulaire de diplômes d'études supérieures en psychologie clinique et en administration commerciale, Naif Al-Mutawa, qui possède en outre de l'expérience dans les domaines de la thérapie, du journalisme et de la littérature, a un curriculum vitae varié et éclectique. Il a fait ses études au Koweït, son pays natal, et aux États-Unis, et il continue de partager son temps entre ces deux pays tandis qu'il met en place une entreprise médiatique d'envergure internationale, le Teshkeel Media Group.

 

Sa société a négocié les droits de distribution de traductions en arabe d'un grand nombre de super-héros classiques nés aux États-Unis. Teshkeel a fait connaître les exploits de Superman et de Batman au Moyen-Orient, mais c'est son roman graphique intitulé Les 99 qui a fait connaître Naif Al-Mutawa. Créée en 2006, cette histoire, écrite par Naif Al-Mutawa et illustrée par une équipe artistique, est celle d'un groupe de personnages issus de divers pays qui incarnent des archétypes islamiques reflétant les 99 qualités d'Allah et de l'islam. Lors d'un entretien avec Charlene Porter, rédactrice en chef de ce numéro d'eJournal USA, Naif Al-Mutawa décrit de quelle façon son éducation et ses études biculturelles l'ont amené à entreprendre ce projet.

 

Question - Parlez-nous de votre enfance, que vous avez passée dans deux pays.

Al-Mutawa - J'ai grandi au Koweït, où je suis né en 1971. Pendant mon enfance, je passais l'été d'abord à Londres, puis en Espagne. Quand j'ai eu 8 ans, mes parents ont décidé que je devais connaître un peu les États-Unis. Ils m'ont inscrit en colonie de vacances au New-Hampshire [nord-est des États-Unis].

Je suis donc allé à l'école au Koweït et en colonie de vacances au New-Hampshire. Très tôt, j'ai eu un pied dans deux mondes, à une époque où l'internet n'existait pas, où on ne vivait pas au quotidien l'expérience qui nous fait concilier deux univers. Aujourd'hui, on n'a qu'à consulter Google et YouTube pour voir le monde, mais on n'avait même pas la télévision par satellite à l'époque.

Cela m'a donc permis à un jeune âge d'essayer de comprendre divers concepts qui à mon avis s'imbriquaient mal, diverses opinions sur ce qu'on appelle « L'Autre », par exemple. C'est vrai pour tout le monde ; peu importe que vous ayez grandi aux États-Unis, au Koweït ou en Chine, il y a toujours une perception de « L'Autre ». Mais j'ai appris très tôt que la façon dont on voit « L'Autre », le groupe de gens différent du sien, dépend de l'endroit où l'on vit. Cela a été une leçon importante pour moi.

Après le lycée, j'ai fait mes études universitaires aux États-Unis, à l'université Tufts, située à Medford dans le Massachusetts. Le campus est grand et diversifié, et le multiculturalisme est un thème important de l'enseignement dispensé.

Durant ma première année à Tufts, en 1990, je n'avais pas de pays. Le Koweït avait été envahi, et mes parents n'ont pas pu rentrer chez eux à la fin des vacances d'été. À l'époque, je n'avais pas de maison, mais j'avais un foyer parce que j'avais fait la connaissance d'une famille américaine avec laquelle je m'étais lié. Le père de cette famille, Lawrence Durocher, est devenu mon mentor et c'est lui qui est mon principal conseiller à Teshkeel. C'est lui qui publie la revue Rolling Stone, parmi d'autres. J'ai donc eu l'occasion d'apprendre à connaître les gens à un niveau très intime. Toutes ces expériences influencent ce que nous faisons aujourd'hui.

Question - Revenez sur ce que vous avez dit tout à l'heure au sujet de « L'Autre ». Comment avez-vous vécu cette tension pendant les années que vous avez passées en partie au Koweït et en partie au New-Hampshire ? Est-ce que vous avez essayé de créer deux définitions de « L'Autre » ?

Al-Mutawa - En 1979, personne ne savait où se trouvait le Koweït. La colonie de vacances où j'allais, au New-Hampshire, était fréquentée principalement par des Juifs. Les jeunes venaient d'Ohio et de Pennsylvanie, mais on ne parlait ni politique ni religion, rien de tout cela. Je me sentais à l'aise dans cet environnement, et j'étais simplement le petit garçon potelet qui venait d'un pays dont personne n'avait entendu parler. J'étais différent, mais je n'ai jamais eu le sentiment d'être « L'Autre ».

Question - Mais vous étiez malgré tout conscient que ce concept était bien implanté dans un bon nombre de contextes sociaux ?

Caricature de Naif al-Mutawa
Cette caricature de Naif Al-Mutawa est l'œuvre de l'équipe artistique employée par l'entreprise qu'il a créée, Teshkeel Media Group.

Al-Mutawa - Pendant mon enfance, absolument. Je me suis fait beaucoup d'amis en colonie de vacances, et en raison de la taille du Koweït et de la politique de la région, certains stéréotypes passaient pour des vérités. Mais j'ai pu les corriger. Ces stéréotypes consistaient essentiellement à diaboliser « L'Autre » parce qu'on n'avait pas d'interaction avec lui. Dans le cas du conflit arabo-israélien, il n'y avait pas de doute quant à l'identité de « L'Autre », dans mon désert perdu.

Question - Vous étiez résolu à faire des « 99 » une entreprise internationale. En quoi est-ce que votre parcours personnel vous a poussé à être aussi déterminé ?

Al-Mutawa - L'une des principales raisons qui m'ont poussé à créer Les 99, c'est que je suis psychologue. Je suis titulaire d'une licence qui me permet d'exercer ce métier dans l'État de New-York. J'ai suivi une formation à l'hôpital Bellevue, dans le programme destiné aux personnes qui ont survécu à la torture politique. Comme je parle arabe, mes patients venaient du monde arabe, mais en fait il y avait des gens du monde entier.

L'un des thèmes qui revenait en leitmotiv parmi divers anciens prisonniers, c'était la déception, très profonde et douloureuse, qu'ils ressentaient à l'idée que le dirigeant dans lequel ils avaient vu un héros pendant leur enfance avait mis en place un dispositif de torture dont ils avaient fait les frais à l'âge adulte. Cela m'a fait penser au message qu'on transmet à nos enfants sur ce qu'est un héros, ce qu'il doit être et ce à quoi ils doivent aspirer. J'ai donc voulu créer des héros pour les enfants de cette région du monde.

Mais je savais que ma création devrait séduire un public non seulement asiatique, mais aussi occidental. J'ai connu trop d'exemples de projets, à travers les ouï-dire et mes lectures, qui s'étaient révélés vulnérables parce qu'ils avaient cherché à séduire uniquement le marché du Moyen-Orient. Dans certains cas, il suffit d'un coup de fil de la part d'une personne mécontente pour annuler tout un programme. Je savais que si je voulais faire décoller une aventure du genre des « 99 », il fallait que je m'y donne corps et âme. Je devais absolument m'assurer que mon projet présenterait de l'intérêt au niveau mondial.

D'emblée, j'ai créé le concept de 99 héros issus de 99 pays. Il n'y a pas de relents religieux dans cette histoire. Pas de prosélytisme de quelque sorte que ce soit. La presse a dit qu'il s'agissait de super-héros islamiques mais, s'il est vrai que mon histoire s'inspire de l'islam, d'autres influences aussi se font sentir. « Les 99 » font référence aux 99 qualités d'Allah dont il est question dans le Coran, mais les pierres magiques qui donnent aux 99 leurs pouvoirs de super-héros sont issues de la sagesse collective de toutes les religions et de toutes les civilisations.

L'histoire commence quand la ville de Bagdad tombe aux mains des forces d'Hulagu Khan, en 1258. Comme les envahisseurs veulent détruire les progrès nés de la civilisation islamique, le calife et les bibliothécaires de la légendaire Dar al-Hikma se démènent de leur mieux pour sauvegarder la sagesse collective de toutes les religions que recèle la bibliothèque. Les 99 pierres précieuses renferment la lumière de la raison et ce sont d'elles que les héros tirent leurs pouvoirs.

Envisager une entreprise mondiale, cela signifiait dans mon esprit que je devais créer la voile d'un bateau, la hisser et attendre que le vent nous fasse traverser l'Atlantique et le Pacifique et, Dieu merci, nous avons eu la chance d'être bercés par ces brises et d'acquérir une envergure mondiale.

Question - D'un point de vue artistique, Les 99 ont des racines dans les bandes dessinées américaines qui présentent des super-héros et dans les personnages asiatiques du type Pokémon. Vous n'êtes pas l'artiste, mais n'est-ce pas vous qui avez eu l'idée d'intégrer ces deux traditions artistiques ?

Al-Mutawa - Si. L'une des leçons que j'ai apprises pendant mes études commerciales, c'est que quand on met au point un nouveau produit, il faut éviter que tout soit trop « nouveau ». Si votre produit est vraiment trop nouveau, vous finirez peut-être par n'avoir qu'un seul client, et ce sera vous le client. Je devais trouver un moyen d'expression qui soit déjà accepté. Or la série animée japonaise et les aventures de super-héros en bandes dessinées sont des langues qui sont parlées depuis des dizaines d'années. Le concept de personnages qui sont humains et qui ont des pouvoirs super-héroïques remonte aux années 1930. Les personnages qui travaillent en équipe - c'est un concept asiatique parce que la culture asiatique est orientée sur le groupe. La seule nouveauté ici, c'est l'archétype qui forme la base des histoires. Je voulais produire quelque chose qui puisse « marcher » tout seul au plan commercial, même si les messages sociaux sont très clairs. J'ai toute confiance dans les lois du marché.

Question - Quelles sont vos aspirations pour cette série de romans graphiques et qu'est-ce qu'elle peut apporter aux jeunes du monde entier ?

Al-Mutawa - J'ai des aspirations au plan tant commercial que social. Au plan commercial, je veux que mon entreprise soit calquée sur le modèle de Disneyland ou quelque chose de ce genre, et les indications dont nous disposons nous portent à croire, Inshallah, que c'est possible. Je vois « Les 99 » prendre la place que mérite cette histoire aux côtés de Superman, de Batman, de Spiderman et de Pokémon, en qualité d'ambassadeurs de notre région du monde.

Question message, il y en a en fait deux, un pour le monde occidental et l'autre pour le monde islamique. Le message pour le monde islamique est le suivant : Il faut en finir avec cette habitude de ne pas assumer sa responsabilité personnelle face à ce qui se passe dans le monde. Les gens n'arrêtent pas de se plaindre qu'on détruit notre réputation, que la presse présente de nous une image dénaturée. Et ce raisonnement les conduit à se dire : « Puisque c'est comme ça et qu'ils font passer les Arabes pour les méchants, on va créer des histoires où ce seront les Américains les méchants. »

Il est temps que les habitants du monde islamique assument personnellement la responsabilité pour la façon dont nous sommes perçus. Je m'engage dans cette voie avant tout pour mes enfants, mais je le fais aussi pour tous les enfants. Mes enfants ne vont pas vivre seuls au monde.

Le message au monde non islamique est le suivant : « Le message sur le choc des civilisations, les guerres de religion, on en a assez ! » Examinez les principes fondamentaux de la religion musulmane, les concepts présents dans Les 99, les concepts d'Allah et du Coran - la générosité, la sagesse, la prévoyance, la pitié - ce sont des valeurs qui sont communes à toutes les civilisations. Au niveau des valeurs, nous sommes tous les mêmes.

Les opinions exprimées dans cet entretien ne reflètent pas nécessairement les vues ni les politiques du gouvernement des États-Unis.

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