15 septembre 2009

Romain Vezirian
Un étudiant français d'origine arménienne découvre en arrivant à l'université de l'Oklahoma qu'il va partager sa chambre avec un étudiant originaire d'un pays dont les relations avec l'Arménie sont marquées par une histoire difficile. Ce récit décrit comment cette rencontre a changé sa vie. Romain Vezirian, 26 ans, est aujourd'hui responsable informatique dans une agence de communications basée à Paris. Il a passé un semestre à l'université de l'Oklahoma en 2005, avant de recevoir en 2007 son diplôme de l'université Blaise Pascal de Clermont-Ferrand.
« Je n'arrive pas à y croire ! Je ne peux pas arriver à y croire ! »
Tel était mon état d'esprit lorsque je suis arrivé à la résidence universitaire du campus de l'université de l'Oklahoma. Rien n'était comme je l'avais prévu. J'avais été admis pour un semestre, et le simple fait d'être sur le campus était comme un rêve pour le jeune étudiant français que j'étais alors. Tout était plus grand que ce que j'avais imaginé. Les filles étaient plus jolies et la population plus sympathique. Bref, j'étais aux anges lorsque j'ai franchi le seuil de ma chambre.
Cela allait vite changer.
Pour des raisons principalement financières, j'avais accepté de partager ma chambre avec un autre étudiant étranger, dont je ne savais rien. Je savais seulement qu'il était là depuis la veille, mais l'appartement était vide lorsque je suis arrivé. J'ai commencé à défaire mes valises, avant de m'apercevoir que mon camarade de chambre avait laissé son passeport sur son bureau.
« Je vais y jeter un coup d'œil pour voir à quoi il ressemble » me suis-je dit. Et ce que j'ai vu ne m'a pas plu du tout. Celui avec qui j'allais partager ma chambre pendant six mois était turc ! Cela n'aurait pas été un problème pour beaucoup d'autres, mais j'étais d'origine arménienne : cela faisait une grande différence.
L'histoire des relations entre la Turquie et l'Arménie est marquée par une série d'événements tragiques. La grande majorité des historiens occidentaux considèrent que les massacres qui ont eu lieu entre 1915 et 1917, désormais connus sous le nom de génocide arménien, l'ont été à l'instigation des autorités turques. La diaspora arménienne fait campagne pour la reconnaissance officielle du génocide en tant que tel depuis plus de trente ans. En 1915, l'empire Ottoman a fait arrêter plus de 250 intellectuels et personnalités arméniens dans ce qui était alors Constantinople. Les militaires ottomans ont ensuite expulsé les Arméniens de leurs foyers, avant de lancer une campagne de marches forcées et de déportations dont on estime qu'elles ont coûté la vie à 1 voire 1,5 millions de personnes. Aujourd'hui encore, la Turquie rejette cette version des faits, pourtant confirmée par la plupart des experts et des historiens. Ces mêmes événements ont obligé mes grands-parents à quitter leur pays. Mes deux grands-pères ont été tués.
Renoncer aux préjugés

Compte tenu de l'histoire de ma famille, je ne pouvais avoir que du ressentiment à l'égard de la Turquie. Toutefois, ayant grandi en France, je n'avais jamais rencontré le moindre Turc. Maintenant, j'allais devoir partager ma chambre avec l'un d'eux pendant tout un semestre ! J'étais évidemment très contrarié, mais que pouvais-je faire ? L'ignorer ? Refuser de lui parler ? Faire preuve de mauvaise volonté ne pouvait que mettre un terme à mon désir de passer un semestre agréable aux États-Unis. Je pris donc la décision de donner une chance à Goko (c'était son nom) et de voir ce qui se passerait. Avec le recul, c'est l'une des meilleures décisions que j'ai jamais prises.
Je crois que renoncer à ses préjugés est l'une des choses les plus difficiles que l'on puisse faire. Et pourtant, c'est ce qui s'est passé après mes dix premières minutes de discussion avec Goko. Contre toute attente, nous nous sommes liés d'amitié presque instantanément. Toutes les idées préconçues que j'avais de la Turquie et de son peuple se sont évanouies. Je m'en rappelle très clairement, sans doute parce que c'était ma première démarche vers le pardon. Je n'ai pas été très bavard au début, car je voulais rester sur mes gardes. Mais je me suite vite rendu compte qu'il était inutile de lutter contre les « bonnes vibrations » que je ressentais et contre cette amitié naissante. La situation était un peu étrange, car je n'arrêtais pas de me demander ce que mes grands-parents auraient pensé s'ils avaient pu me voir… Mais finalement, j'ai compris que Goko n'étais qu'un jeune étudiant comme moi, avide de vivre et heureux de pouvoir parler des nombreux points que nous avions en commun.
Et il était évident qu'il n'était pas responsable de ce qu'avaient fait ceux qui l'avaient précédé. Cela peut sembler comme un roman de gare, mais nous sommes devenus les meilleurs amis du monde et nous avons passé ensemble la plus grande partie de nos loisirs. J'ai du mal à imaginer ce qu'aurait été mon semestre à l'université de l'Oklahoma si Goko n'avait pas été là.
Des souvenirs précieux
Lorsque je repense à cette période de ma vie, je me souviens de mes excellents professeurs et des amis américains que j'ai conservés. Mais ma relation avec Goko et la façon dont elle m'a transformé constituent mon souvenir le plus cher. Je comprends maintenant que l'ignorance est la cause des guerres et des massacres, comme celui qui a été perpétré en 1915. L'espoir et l'amitié prennent le dessus rapidement lorsque les gens se rapprochent et essaient de comprendre leurs cultures et leurs vues réciproques.
Je suis même devenu copain avec d'autres Turcs auxquels Goko m'a présenté ! Cela ne serait jamais arrivé si j'étais resté en France. Je n'aurais jamais cru pouvoir devenir l'ami d'un Turc. J'aurais gardé mes idées stupides durant toute ma vie. Ce que je viens de vous raconter n'est que l'une des expériences positives que j'ai vécues à l'université de l'Oklahoma. Mais à elle seule, elle aura justifié mon voyage. Elle m'a ouvert l'esprit et a fait de moi une personne prête à sortir de son univers familier et à rencontrer des gens de cultures différentes. Cette expérience m'a aussi appris qu'il n'existe pas une seule bonne manière de vivre ou de faire les choses. C'est pour cela que notre monde est si divers et si passionnant à découvrir.
J'ai quitté l'université de l'Oklahoma juste avant Noël. J'ai souhaité faire un cadeau à Goko, bien qu'en tant que musulman, il ne célèbre pas cette fête. J'ai trouvé un T-shirt dont je savais qu'il allait lui plaire. Le plus drôle est qu'il avait eu exactement la même idée : nous nous sommes retrouvés avec des cadeaux identiques ! Nous avions l'air de deux idiots portant les mêmes vêtements : un Turc et un gars d'origine arménienne, rigolant comme deux frères.
Quatre ans après leur séjour en Oklahoma, Romain et Goko sont toujours en relations. Ils prévoient de se rencontrer de nouveau à Paris ou à Istanbul.
Les opinions exprimées dans cet article ne reflètent pas nécessairement les vues ou la politique du gouvernement des États-Unis.