05 février 2009

Maggie Leffler
Le choix d'une carrière est difficile. En choisir deux doit l'être encore plus. Pourtant, selon notre auteure, être romancière et médecin était pour elle le seul choix possible.
Le docteur Maggie Leffler pratique la médecine familiale à Pittsburgh (Pennsylvanie) ; son premier roman, The Diagnosis of Love, a été publié en 2007, son deuxième, The Goodbye Cousins, devrait l'être en juin 2009.
Je me souviens très bien de la « Journée des vocations » à mon école élémentaire : avec mes neuf ans et mes nattes, j'ai levé la main pour dire que je voulais être médecin et romancière. Mon rêve a été reçu avec plus d'incrédulité que celui du garçon qui espérait un jour jouer pour les Orioles de Baltimore [une équipe professionnelle de base-ball].
Ma mère et mon père étaient médecins, ma grand-mère romancière et, toute jeune, ils m'avaient inspirée. Plus tard, après la mort de mes parents, je me suis rendu compte que ces deux professions étaient liées par ma propre mortalité : je voulais me sauver et sauver les êtres qui m'étaient chers grâce à des connaissances médicales mais je voulais aussi écrire quelque chose qui me survivrait. À terme, je voulais juste toucher les gens pendant que j'en avais la possibilité. C'est cela qui m'a motivé à faire des études de médecine et c'est aussi cela qui me motive et me force à écrire.

Depuis que je sais lire, j'aime coucher des mots sur le papier, façonnant mes petites vérités en histoires diverses. À l'école élémentaire, j'ai commencé à écrire des nouvelles que j'ai appelées « Les cinq grands », inspirées par une vision moins dysfonctionnelle de ma propre famille. Au collège, je suis passée à des romans courts inspirés de ceux de Judy Blume ; au lycée j'ai écrit un scénario de film, et j'ai terminé mon premier roman l'année après avoir reçu mon diplôme de l'Université du Delaware. Je ne peux pas me souvenir d'une seule époque à laquelle je n'écrivais pas.
Faire ma médecine, d'un autre côté, a été une décision mûrement réfléchie assortie de deux gros obstacles : les sciences et les tests normalisés. Les premières - la chimie, la physique et la chimie organique - étaient difficiles pour moi. Les seconds - notamment les Medical College Achievement Tests (MCAT) - induisaient en moi des crises de panique et mes mains devenaient tellement moites que, en cette époque d'avant les tests informatisés, j'avais les plus grandes difficultés à tenir un crayon. Mais j'ai persévéré et j'ai suivi les cours préparatoires requis pendant les 16 semaines de l'enfer des cours d'été et des classes de préparation aux MCAT. Durant l'automne de ma dernière année d'université, j'ai envoyé des demandes d'admission à différentes écoles de médecine.
Le printemps suivant, randonnant en Autriche, j'ai appelé chez moi à partir d'un téléphone payant d'une auberge de jeunesse et j'ai appris qu'aucune des 27 écoles de médecine auxquelles j'avais envoyé mes demandes ne m'avait acceptée. Je m'étais peut-être trop concentrée sur la littérature américaine pendant mes études ; je n'avais peut-être pas eu l'air suffisamment scientifique.
En un sens, ma mère a transformé cette triste réalité en une opportunité. « Maintenant, tu peux vraiment rêver. Qu'est-ce que tu voudrais faire si tu pouvais faire ce que tu voulais ? » s'est-elle enquise à travers des milliers de kilomètres de fil téléphonique. « Je veux écrire des livres que les gens liront et reliront », lui ai-je répondu mais je pensais réellement « je voudrais être médecin ».
Le moment était venu de trouver mon premier « vrai travail » : à l'université du Maryland, laborantine dans une pièce sans fenêtre que j'avais secrètement nommée le « donjon ». Sous la houlette du directeur du labo, je mesurais les déplacements micrométriques de protéines séparées par une solution colloïdale en pensant que j'égrenais les minutes de ma propre vie. Pendant les temps morts, en attendant que les réactifs bouillent ou que les minuteurs sonnent, j'écrivais. Bientôt, le directeur a cessé de me poser des questions sur l'école de médecine pour ne m'interroger que sur mon roman, ce que je considérais comme symbolique d'un double échec. Après tout, j'avais écrit à plus d'agents littéraires qu'aux écoles de médecine et aucun ne semblait vouloir lire mon manuscrit, a fortiori me représenter. Il me semblait possible que je passe le reste de ma vie à écrire des histoires que personne ne voulait lire et à poursuivre une profession dans laquelle personne ne voulait que j'entre.
Six mois plus tard, par une froide journée de janvier, j'ai pris l'avion pour l'île de Grenade où j'allais entrer à la Saint George's University, une école de médecine off-shore qui avait osé m'accepter et, chose plus étonnante encore, à laquelle j'allais oser suivre des cours. La vie dans un pays en développement a été une époque de découvertes, à commencer par la plus importante de toutes : que j'étais intelligente, ce dont j'avais commencé à douter dans les mois qui avaient suivi la remise de mon diplôme. À Saint George's, j'ai eu l'idée d'un nouveau livre que j'ai terminé avant la fin de mes études. Pendant ma résidence à Pittsburgh, je l'ai récrit et puis je l'ai encore récrit lorsque j'ai commencé ma pratique privée. L'année de la naissance de mon fils, The Diagnosis of Love a été accepté par un éditeur.
Les années à l'hôpital m'ont appris qu'il n'y a pas tant de différences entre l'écriture et la médecine. Tous les jours, les malades me confient des histoires à n'en plus finir dont je dois extraire les éléments importants, obligée par mon travail de sacrifier les détails qui m'intéressent pour ne retenir que ceux qui importent pour leur état de santé. Je suis fière d'être l'éditrice fantôme de leurs histoires.
Cela a été une vie de changements, tant dans mes histoires que dans mes attentes personnelles. Je n'avais jamais prévu de quitter le pays pour devenir médecin mais cela m'a donné de la matière pour mes écrits. Et en médecine comme en écriture, les changements et les révisions ne cessent jamais. Chaque jour, il faut faire des choix : quels concepts désuets puis-je oublier, que dois-je garder ? La médecine est la quête d'un idéal insaisissable ; dans l'écriture, il y a toujours la version suivante.
Je suis devenue ce que je voulais être lorsque je serais adulte, mais je suis toujours en devenir.