05 février 2009

Jeanne Holden
Ben's Chili Bowl est un petit restaurant dont la réputation n'est plus à faire à Washington et au-delà. Il a été fondé par un immigrant antillais il y a plus de 50 ans et aujourd'hui ses fils le font entrer dans sa sixième décennie.
Jeanne Holden est écrivain free-lance.
« C'est les gens, ça a toujours été les gens », répond Nizam Ali quand on lui demande pourquoi il s'est impliqué dans l'entreprise familiale, Ben's Chili Bowl. « En fin de compte, il s'agissait d'aider ma famille et de comprendre ce que notre restaurant représentait pour tant de gens. »
Maintenant, Nizam a 38 ans ; mais il n'a pas toujours voulu gérer le célèbre établissement de chili et de hot-dogs que ses parents avaient ouvert à Washington il y a 50 ans. De fait, ce n'est qu'à l'approche de la trentaine lorsqu'il a vraiment compris la valeur de ce que ses parents avaient accompli.
Le père de Nizam, Mahabood Ben Ali, Trinidadien de naissance, est arrivé aux États-Unis en 1945, animé, selon son fils, de la volonté farouche du pauvre immigrant qui doit réussir. « Les parents de mon père étaient dans les affaires », explique Nizam. Les États-Unis étaient le pays de toutes les possibilités. Ben Ali s'est lancé dans diverses carrières : import-export, école dentaire, serveur de restaurant…
Le 22 août 1958, il a ouvert un petit établissement qui servait du chili et des hot-dogs dans un quartier très animé de la capitale, connu sous le nom de « Black Broadway » (Broadway noir) parce que les meilleurs artistes afro-américains se produisaient dans ses clubs. Il a ouvert son restaurant avec l'aide de Virginia Rollins qui allait devenir sa femme. Virginia travaillait sur la rue U, à la Industrial Bank of Washington, une des plus anciennes et des plus importantes institutions bancaires afro-américaines des États-Unis.
Virginia avait grandi dans une exploitation agricole, à Chance (Virginie), à quelque 160 km au sud-est de Washington. « L'ardeur au travail de ma mère, la chaleur de son accueil - ce que l'on appelle l'hospitalité sudiste - complétaient le sens des affaires de mon père », se souvient Nizam. Ils s'aimaient mais il leur a été difficile de se marier : Ben Ali était de descendance asiatique tandis que Virginie Rollins était afro-américaine et, à l'époque, les mariages interraciaux étaient illégaux dans certains États. Après plusieurs tentatives, ils ont fini par se marier lors d'une cérémonie civile devant un magistrat de Washington, deux mois après l'ouverture de Bens's Chili Bowl.
Un restaurant de quartier
Les Ali ont dépensé 5.000 dollars pour ouvrir un restaurant de quartier qui est devenu connu pour la simplicité et la qualité de ses repas et pour l'affabilité de son personnel. Le quartier de la rue U était le centre d'une collectivité noire avec ses bureaux, ses magasins et ses restaurants. Ben's Chili Bowl était connu et attirait une clientèle afro-américaine diverse comptant des artistes, des professionnels et des gens ordinaires. Pendant ses premières années, des artistes de jazz aussi connus que Duke Ellington et Bessie Smith ont été des habitués. Plus tard, le célèbre comédien, humanitaire et philanthrope Bill Cosby y a eu ses habitudes et il y amenait sa future femme, Camille, alors qu'ils sortaient ensemble.
Ben's Chili Bowl a connu des hauts et des bas mais il a survécu. Après l'assassinat en 1968 du défenseur des droits civiques Martin Luther King, des émeutes ont éclaté dans nombre de villes. À Washington, la plupart des commerces de la rue U ont fermé mais Ben's est resté ouvert. Lors de l'expansion du métro, la rue a été complètement défoncée mais Ben's est resté ouvert pendant toute la durée des travaux.
C'est la philosophie de ses parents qui a assuré la survie du restaurant, affirme Nizam. « Elle consistait au fond à bien traiter tout le monde, tant les amis que les employés et les clients. Si vous traitez bien les gens, ils vous le rendront. »
Quelle carrière choisir ?
Nizam, le plus jeune des trois fils de Ben Ali, est né en 1970 et a grandi dans le restaurant. « Dès que j'ai été assez grand, j'ai commencé à essuyer les tables », se rappelle-t-il. Il aidait aussi après l'école et pendant les vacances mais le restaurant n'était pas toute sa vie. Il allait aussi en colonie de vacances et avait d'autres activités. « Je n'ai jamais eu honte d'avoir une famille qui tenait un restaurant. C'était un endroit cool pour amener les copains », se souvient-il.

Le frère aîné de Nizam, Haidar, a aidé pendant un certain temps mais il voulait être musicien. Aujourd'hui, lui et sa femme habitent en Californie. Le deuxième fils, Kamal, est venu travailler au restaurant tout de suite après avoir terminé ses études universitaires. De huit ans plus âgé que Nizam, il avait promis à Ben Ali qu'il s'occuperait de l'entreprise familiale : Nizam n'a donc pas subi de pressions de la part de sa famille et il a pu explorer ses options.
À l'université, il s'est rendu compte qu'il aimait la radio. Il a été disc jockey dans trois stations de radio universitaires et stagiaire dans deux stations commerciales. À 20 ans, « j'avais un pied dans la radio et un pied dans le restaurant, j'aimais les deux mais je ne donnais mon plein rendement dans aucun. » Alors, son université terminée, il s'est consacré pendant un an au Ben's Chili Bowl.
Il a appris que la restauration est un métier incroyablement dur. « Nous restons ouverts sept jours sur sept et nous ne fermons que deux jours par an : à Thanksgiving et à Noël », précise Nizam. « En semaine, nous ouvrons à 6 heures et d'habitude nous fermons à 2 heures du matin ; le vendredi et le samedi, à 4 heures. Le dimanche, la journée est courte : de 11 heures à 20 heures ».
Mais Nizam ne savait toujours pas dans quelle direction se tourner. Son frère aîné, Haidar, lui a conseillé de faire une liste de ses objectifs : posséder sa propre entreprise, voir le monde, avoir une femme et des enfants. Ensuite, ils ont examiné comment les atteindre. Nizam explique : « Haidar était convaincu que faire mon droit me permettrait d'atteindre mes objectif. » Il a été accepté à l'école de droit de l'université du Maryland mais il n'était pas sûr d'avoir l'énergie voulue pour faire trois autres années d'études. Son frère était déterminé : « Si tu en as la possibilité et les moyens, tu te dois de faire ton droit. »
Célébration et découverte
Nizam a passé l'examen du barreau et a prêté serment comme avocat en décembre 1996. Il a exercé dans le Maryland en 1997 et au début de 1998. À l'approche de l'été, il s'est rendu compte que le 12 août 1998 allait marquer le 40e anniversaire de l'ouverture du restaurant par ses parents.
Nizam voulait fêter ce 40e anniversaire. « Maintenant, papa avait 71 ans et maman 65. J'ai eu une idée. Pourquoi ne pas barrer la rue devant le restaurant et tenir une conférence de presse. Nous inviterons le maire et les représentants de la ville à faire une proclamation célébrant le Ben's Chili Bowl de papa et maman, les félicitant d'avoir vaincu l'adversité et conservé le restaurant ». Nizam et son frère Kamal ont commencé à faire des plans, à passer des coups de téléphone, à préparer des communiqués de presse et des affiches.
Ce que Nizam et son frère ne savaient pas, c'est qu'un de leurs clients allait aussi contribuer à faire connaître cet événement. Nizam explique : « Il pensait que l'histoire du Ben's Chili Bowl était intéressante… et sa femme travaillait pour CNN (la chaîne câblée d'actualités télévisées). » Quelques jours avant la date anniversaire, des reporters sont venus interviewer la famille Ali, et ils ont aussi interviewé le fan le plus célèbre du restaurant, Bill Cosby. L'histoire a passé plusieurs fois à CNN et au Headline News.
« Tout d'un coup, un événement qui devait être un simple merci est devenu beaucoup plus important ». Ça a été un succès énorme. Les représentants de la ville et les clients sont arrivés pour fêter cet extraordinaire restaurant de quartier. Ben Ali a reçu une proclamation de la ville, qui est maintenant encadrée et suspendue à un mur du restaurant. Pendant les deux semaines qui ont suivi, les clients ont fait la queue jusque sur le trottoir.
« J'ai pris mes vacances juste après le 40e anniversaire » se souvient Nizam, « mais j'appelais tous les jours et ma famille disait que la foule était dingue, elle n'en finissait pas. Alors lorsque je suis revenu, je suis passé directement au restaurant et j'y travaille depuis. Je n'ai jamais envisagé la possibilité de ne pas aider et je ne l'ai jamais regretté ».
Nizam dit que le 40e anniversaire lui a fait comprendre l'affection que les gens portaient au Ben's Chili Bowl. « Nous avons reçu toutes ces accolades et j'ai compris que Ben's devait continuer. Je me suis aussi rendu compte que mon frère ne pouvait pas faire tourner le restaurant tout seul. Il fallait quelqu'un en permanence pour assurer la qualité, l'intégrité et la propreté. Même aujourd'hui, nous travaillons six jours par semaine ».
Entrer dans l'entreprise familiale ne faisait pas partie des plans de Nizam mais, dans son cœur, il savait que c'était la chose à faire. Son père, Ben Ali, est moins sûr. D'un côté, il regrette que son fils n'exerce pas la profession d'avocat, mais de l'autre, il est vraiment fier que son fils aide à préserver l'entreprise.
Maintenant, Nizam et sa femme, Jyotika, ont un fils de trois ans ; son frère Kamal et sa femme ont des jumeaux de 8 ans et Nizam espère qu'un jour, un des enfants reprendra le restaurant.
Plus tôt cette année, les Ali ont fêté le 50e anniversaire du restaurant avec un gala animé par Bill Cosby, une fête dans la rue et un concert pour remercier les clients, le tout gratuit.
De l'avis de Nizam, certains aspects du restaurant ne doivent pas changer : « Notre personnel est comme la famille. Nos clients sont comme des invités chez nous. Nous arrivons à les connaître. » De nombreux clients ont suggéré de franchiser Ben's mais Nizam ne croit pas que cela arrivera de sitôt. Kamal et lui pensent à la qualité de leur vie. « Si nous franchisons Ben's nous serons millionnaires mais est-ce que mon fils saura qui je suis ? Ce n'est pas qu'une affaire d'argent. »
« Ben's est la vedette », dit encore Nizam. « Ma plus grande crainte est que quelqu'un qui connaît et aime le restaurant vienne me dire qu'il n'est plus ce qu'il était. Nous respectons notre héritage, c'est pour cela que les gens aiment tellement Ben's. »
Les opinions exprimées dans cet article ne reflètent pas nécessairement le point de vue ou la politique du gouvernement des États-Unis.