Éducation | La base des réalisations de demain

05 février 2009

Et une rivière nous y conduit…

 
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Descente d'un raft en eaux vives (Tom Beck)
L'auteur manie la pagaie dans cette descente en eaux vives de la rivière Yampa du Colorado.

Jeff Rennicke

Un écrivain de la nature explique comment sa passion pour les rivières l'a conduit à choisir une carrière.

 

Le naturaliste Jeff Rennicke est l'auteur de récits primés relatant sa vie de voyages et d'aventures. Parti à la quête d'histoires dans les recoins les plus reculés des cinq continents, il a raconté ses voyages dans dix ouvrages et plus de 200 articles publiés notamment par National Geographic Adventure, Backpacker et le Reader's Digest. La Society of American Travel Writers lui a attribué sa médaille d'or de l'excellence à deux reprises. Jeff Rennicke enseigne actuellement l'écriture et la littérature à la Converse School du Wisconsin. Et il n'a rien perdu de sa passion des randonnées en kayak...

Je suis devenu écrivain grâce à une rivière. Oh, elle ne payait guère de mine : c'était un petit bout de voie navigable oublié, sans prétention, qui servait au transport des marchandises, mais que je pouvais voir de mon pupitre au lycée. Je la regardais pendant des heures en rêvant, alors que les aiguilles de l'horloge paraissaient figées et que je m'ennuyais à tourner les pages de mes manuels scolaires. Je pensais à Ernest Hemingway et à La grande rivière au cœur double, où Nick Adams retrouvera le goût de vivre en pêchant. Je voyais Mark Twain et le Mississippi, sur lequel glissait le radeau d'Huckleberry Finn et de Jim, leurs orteils pointés vers les étoiles. Il y avait des jours où mon petit coin de rivière était la seule chose qui semblait bouger. J'imaginais qu'elle m'emportait vers un monde inconnu et je laissais couler ma rêverie au détour de ses méandres. Et puis, un beau jour, le maître nous parla du poète-écrivain Carl Sandburg.

« Je sais qu'il faut de longues, longues années pour comprendre une rivière. Ses courbes nous interpellent comme autant de points d'interrogation », disait Sandburg. C'est sur cette évocation, alors que je contemplais la rivière qui m'interrogeait, que je sus ce que j'allais faire de ma vie. Je serais écrivain et je commencerais par raconter les rivières.

Photo-portrait de l'auteur
Jeff Rennicke, auteur, aventurier et enseignant. (Photo offerte par Kim Schumacher)

On ne vous proposera jamais un poste d'écrivain dans une foire aux emplois ! Aucun « test d'aptitude » des conseillers pédagogiques ne vous orientera dans cette direction. Les écrivains doivent tracer leur propre chemin, défricher eux-mêmes la route. Cette perspective est à la fois exaltante et effrayante !

À l'université, je m'entraînais sur mon kayak alors que mes camarades faisaient des stages ou rencontraient des employeurs hypothétiques. Je pagayais sur la rivière chaque fois que je pouvais m'échapper. Et je lisais sans cesse : Le chant de la rivière (River Notes) de Barry Lopez, Coming into the country de John McPhee, La vie selon Gus Orviston (The River Why) de David James Duncan... Je savais au fond de mon âme qu'en cherchant bien je pourrais trouver des histoires au fond des rivières et dans les courants les plus tumultueux.

Ayant quitté l'université une maîtrise d'anglais et d'écriture en poche, je suis parti à l'aventure en devenant guide de rivières. J'ai découvert le Colorado et le Grand Canyon, les rivières de l'Alaska aux berges dentelées d'empreintes d'ours, les rivières de Chine aux noms imprononçables et les rapides d'Amérique du Sud et du Canada. J'y ai plongé ma pagaie, j'ai campé sur leurs rives, j'ai écouté leurs histoires... C'est ainsi que j'ai fait l'apprentissage des rivières, du temps et des langages.

Les rivières naturelles ne sont pas seulement des tracés reliant un point à un autre. Elles nous permettent aussi de nous découvrir nous-mêmes. Le cours de l'eau de ne se contrôle pas. Vous devez avancer au rythme d'un courant qui semble plus ancien que la vie sur notre planète. En acceptant son rythme, vous vous souviendrez de cadences plus mystérieuses que le battement de votre cœur. Vous apprendrez à laisser vos idées couler à leur gré, à créer le rythme d'une histoire, à respecter le temps. J'y ai prêté attention. J'ai tout absorbé. Et ensuite, je me suis mis à écrire.

Tout comme l'exploration de rivières inconnues, l'écriture est un acte de découverte. La page blanche est un univers où les idées surgissent comme des montagnes, des canyons ou des rapides. Il faut savoir poser les questions et entendre l'écho souvent à peine audible de la réponse. Votre outil n'est plus une pagaie, mais une plume. Vous mettez votre âme à nu sur le papier, avant d'envoyer le tout aux éditeurs des magazines.

Ils vous diront sans doute 'non merci' ! Sans vous laisser décourager, vous essaierez un autre magazine, une autre histoire. Et puis un jour, ils vous diront oui. Ils publieront votre nom et votre récit, dont l'idée était au départ aussi peu claire dans votre esprit que le tourbillon du courant. Votre histoire, celle que vous vouliez partager avec le monde !

Ensuite, il vous faudra recommencer, encore et encore… Deux années après m'être lancé dans l'écriture, cette activité occupait autant de place dans ma vie que le kayak. Elle était devenue mon principal gagne-pain, et mon travail de guide un simple supplément. Les éditeurs commencèrent à m'appeler. Leurs projets m'amenèrent à m'éloigner des rivières et à partir pour d'autres aventures dans la nature : randonnées sac au dos parmi les grizzlys du Kamtchatka, vélideltisme au large des côtes de la Caroline du Nord, trekking en Antarctique... Devenu rédacteur au magazine Backpacker, je vendais également mes articles aux publications de la National Geographic Society. Enfin, les articles ont laissé la place aux livres. Durant ce parcours, je finis par ne plus me considérer comme un guide de rivières qui était également écrivain. J'étais devenu écrivain à part entière et ma rivière était devenue une rivière de mots.

Il n'a sans doute jamais existé de meilleur moment qu'aujourd'hui pour écrire sur la nature. Les livres, les articles de revues et les histoires que nous racontons ont toujours été l'une des façons de tracer la voie et de répondre aux grandes questions de notre temps. Le changement climatique, l'extinction des espèces menacées, les défis environnementaux auxquels nous sommes confrontés, la relation de l'homme à l'environnement, notre place dans la nature, telles sont certaines des questions primordiales que pose l'écrivain. Ce sont aussi les thèmes des récits les plus importants qu'il peut raconter. On trouve des questions dans les strates rocheuses des montagnes, dans les touffes d'herbe des prairies et dans les boucles des rivières, qui forment ces « points d'interrogation » sur lesquels s'interrogeait le poète. Mais pour celui qui sait regarder, c'est aussi dans ces rivières, dans ces montagnes et en chacun d'entre nous que se trouvent les réponses.

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