Économie et commerce | La croissance par l'ouverture des marchés

26 mai 2009

La mondialisation et le système financier américain

 
Des opérateurs devant leur écran d’ordinateur
Grâce aux technologies ultrarapides, faire des placements à l’étranger est devenu un jeu d’enfants.

Charles Geisst

La mondialisation a contribué à la crise financière actuelle et servira sans aucun doute également à sa solution.

 

Charles Geisst est professeur de finances au Manhattan College. Il est l'auteur de nombreux ouvrages, dont un sur l'histoire de Wall Street, Wall Street: A History, et dirige la publication de l'Encyclopedia of American Business History.

Dans les décennies qui ont suivi la Seconde Guerre mondiale, il est apparu de plus en plus clairement que l'avenir de l'économie mondiale passerait par la mondialisation. Un jour, les marchés de toutes catégories de biens et de services seraient intégrés avec, à la clé, des avantages indéniables. Le niveau de vie de la population augmenterait partout à mesure que les obstacles au commerce, à la production et aux capitaux disparaîtraient. Il s'agissait là d'un noble objectif, qui a été en partie réalisé, mais dont la poursuite de sa réalisation a récemment connu un grave accident de parcours.

La mondialisation a de nombreuses connotations. À l'origine, ce terme évoquait des facilités d'accès à l'échelle internationale. Les obstacles au commerce et aux investissements finiraient par disparaître et les mouvements internationaux de biens et de services se développeraient. Des zones de libre-échange et des marchés communs furent créés à cette fin. La suppression de ces obstacles au commerce et aux investissements contribuerait à répartir les richesses plus équitablement, des plus riches aux plus pauvres.

À ce jour, seuls les services financiers ont véritablement réussi à se mondialiser. Les marchés financiers, où les décisions se prennent très rapidement grâce entre autres à des moyens technologiques ultrarapides, ont dans de nombreux cas aboli les frontières nationales. Effectuer des placements à l'étranger est devenu un jeu d'enfant. Dans la plupart des grandes places financières, les pouvoirs publics ont supprimé les restrictions qu'ils imposaient auparavant et les étrangers ont été encouragés à investir, ce qui a créé une vaste gamme de possibilités de placement.

Le phénomène n'est pas nouveau. Depuis la Seconde Guerre mondiale, de nombreux États ont assoupli les restrictions qui entouraient leur monnaie, et aujourd'hui le marché des changes est le marché financier le plus important et le plus liquide du monde, où les transactions s'effectuent 24 heures sur 24. Aucune distinction n'y est faite en raison de ces particularités ou de ces restrictions nationales pour les principales devises. Si les pouvoirs publics autorisent la libre convertibilité de leur monnaie, comme cela est le cas dans la plupart des pays industriels, un dollar ou un euro s'échange aussi facilement à Hongkong ou à Tokyo qu'à Dubaï ou à New York.

Les transactions transfrontalières

Les autres marchés financiers ont rapidement fait de même. Les marchés obligataires publics et privés et les marchés boursiers ont tous commencé à se développer grâce à de nouvelles technologies plus rapides. Il y a quarante ans, Gordon Moore, l'un des fondateurs du géant du logiciel Intel, a formulé sa célèbre prédiction (la loi de Moore), selon laquelle la puissance des microprocesseurs serait multipliée par deux tous les deux ans. De nouvelles puces, plus rapides, ont permis un nombre croissant de transactions financières, capacité qui a très vite suscité encore plus de transactions. Les courtiers ont rapidement pu passer d'un marché à l'autre et franchir les frontières nationales avec une facilité qui suscitait l'envie des partisans de la mondialisation d'autres secteurs de l'économie. Pendant la même période, les fabricants d'automobiles avaient mis en avant l'idée de la voiture universelle, sans remporter le même succès.

Wall Street et les autres grandes places financières ont prospéré. Les clients pouvaient passer leurs ordres d'achat ou de vente d'actions à une vitesse qui aurait été inimaginable au milieu des années 1990. La Bourse de New York (New York Stock Exchange) et le NASDAQ (National Association of Securities Dealers Automated Quotations) abandonnèrent leur ancienne méthode de cotation des actions en fractions pour adopter le système décimal. Les ordinateurs n'aimaient pas les fractions, et l'ancienne méthode ne favorisait pas non plus les transactions ultrarapides. Les clients pouvaient maintenant acheter ou vendre des actions par ordinateur sur les grandes places boursières aussi rapidement qu'à la Bourse de leur propre pays. Les transactions boursières transfrontalières étaient devenues réalité, et les services financiers faisaient l'envie des autres secteurs qui rêvaient depuis longtemps de la mondialisation.

Les résultats ont été stupéfiants. À la Bourse de New York, le volume des transactions est passé d'un record de 2 milliards d'actions en 2001 à un record de 8 milliards en 2008. Sur les marchés des changes, les volumes de transactions se chiffraient maintenant quasiment tous les jours en billions de dollars. Sur les marchés obligataires, le montant annuel des émissions dépassait 1 billion de dollars, alors qu'il ne se comptait auparavant dans les années record qu’en milliards de dollars. La valeur annuelle des fusions-acquisitions s'exprimait également en billions de dollars. Le volume et la soif de transactions semblaient ne connaître aucune limite.

Un cycle classique

Un couvreur en Californie
Le boom immobilier dans la Silicon Valley, avant que la bulle des cyber-entreprises laisse présager la crise immobilière de 2008.

L'économie américaine a toujours connu de longues périodes de prospérité entrecoupées de forts ralentissements, ces interruptions temporaires étant généralement causées par une bulle spéculative qui finissait par se vider de tout air. La situation s'est reproduite à de nombreuses reprises depuis 1793, année de la première grande récession économique de New York consignée dans les annales. Des problèmes du même genre ont eu lieu au moins huit fois jusqu'en 1929. Chaque phase d'expansion était suivie d'une période de récession, certaines étant plus graves que d'autres. La dépression qui a suivi 1929 a finalement donné lieu à des réformes radicales du système bancaire et des marchés boursiers.

Jusqu'en 1929, ces récessions étaient qualifiées de « paniques ». Le terme de « dépression » n'avait été utilisé qu'à une ou deux reprises au début du XXe siècle, mais à partir des années 1930, il devait rester associé exclusivement à cette décennie. Ce cycle classique se manifeste encore aujourd'hui. La récession de 2001 a fait suite à la baisse brutale du cours des actions des cyber-entreprises, et bon nombre des opérateurs au jour le jour qui s'étaient servi des nouvelles technologies informatiques se sont alors retirés du jeu, tout comme l'avaient fait leurs prédécesseurs au XIXe siècle. Une récession a suivi et a temporairement atténué la recherche de profits spéculatifs.

Les XIXe et XXIe siècles ont plus de points communs qu'on pourrait le penser. Après avoir accédé à l'indépendance, les États-Unis ont dépendu des capitaux étrangers pendant les cent vingt premières années de leur existence. Jusqu'à la Première Guerre mondiale, une grande partie de l'infrastructure et de l'industrie américaines a été financée par des capitaux étrangers, principalement sous la forme d'obligations. Les Américains produisaient la plus grande partie des biens et des services dont ils avaient besoin, mais les capitaux étaient toujours insuffisants, jusqu'à ce que la guerre modifie la donne géopolitique.

Cette nouvelle situation dura jusqu'à la fin des années 1970, où elle s'inversa de nouveau. Le taux d'épargne des ménages américains déclina, et les capitaux étrangers affluèrent. Les obligations avaient de nouveau la préférence des investisseurs, mais les marchés boursiers prospéraient également. Les consommateurs, qui étaient à l'origine d'environ les deux tiers du produit intérieur brut américain depuis les années 1920, achetaient des biens produits aux États-Unis et à l'étranger, tandis que les étrangers fournissaient les capitaux nécessaires au financement de l'État fédéral et de nombreux secteurs de l'industrie américaine. Cette situation persiste encore aujourd'hui, la Chine détenant à lui seul environ la moitié des bons du Trésor américains.

L'essor des prêts hypothécaires

Après l'éclatement de la bulle des cyber-entreprises et les scandales d'Enron et de WorldCom, Wall Street semblait devoir se calmer pendant un moment, faute de nouvelles idées de bulle spéculative. Toutefois, plusieurs tendances cycliques sont réapparues et ont, par leurs effets conjugués, alimenté le plus grand boom de courte durée jamais observé. La mondialisation, l'afflux de capitaux étrangers et des méthodes ésotériques d'analyse financière se sont conjugués à l'essor de l'immobilier pour donner naissance au cycle d'expansion et de récession le plus explosif – et potentiellement aussi le plus destructeur – de toute l'histoire américaine.

La récente bulle spéculative est due à l'essor de l'immobilier. Normalement, l'immobilier suit les hausses des cours de la Bourse sans les causer. Après l'éclatement de la bulle des cyber-entreprises et les traumatismes causés par les attentats du 11 septembre 2001, la situation s'est inversée. L'immobilier a commencé à intéresser de nombreux investisseurs. Les primo-accédants à la propriété étaient nombreux, et beaucoup de particuliers déjà propriétaires se sont empressés de refinancer leurs prêts immobiliers. Ce nouvel engouement ne portait en fait que sur des pratiques anciennes, embellies par des méthodes financières modernes.

Ce phénomène était difficile à détecter à ses débuts. Tous les facteurs qui avaient concouru à le créer existaient déjà au préalable. Beaucoup étaient des méthodes bien connues qui avaient fait leurs preuves dans le secteur de la finance. Depuis plusieurs décennies, les organismes de crédit relevant du secteur public avaient recours à la titrisation pour convertir un grand nombre de prêts hypothécaires en titres qui étaient ensuite achetés par des investisseurs. Cette méthode permit d'augmenter encore la quantité de fonds disponibles pour le marché de l'immobilier, à une époque – après 2001 – où la demande était très élevée. À Wall Street, la nouvelle mode était de financer le « rêve américain », à savoir l'idée que chacun devrait être propriétaire de son logement.

La demande de ces valeurs titrisées était importante, à tel point que les établissements financiers de Wall Street commencèrent à en produire à un rythme de plus en plus élevé. Cette demande venait en grande partie d'investisseurs étrangers – banques centrales, banques d'affaires, fonds souverains et sociétés d'assurance – attirés par ces rendements élevés. Ces investisseurs, notamment les banques centrales et les fonds souverains, recyclaient des dollars provenant de leur balance des paiements courants avec les États-Unis qui allait en s'accroissant. L'argent quittait les États-Unis par le biais des importations américaines de produits étrangers et revenait sous la forme d'investissements.

Victimes de leur propre succès

L'essor des prêts hypothécaires a commencé après 2001 et a pris de grandes proportions en l'espace de quelques années. La demande de titres adossés à des prêts hypothécaires n'a pas fléchi et très vite, cette méthode d'adosser des titres à des actifs s'est étendue aux prêts hypothécaires à haut risque (« subprimes »), aux swaps de défaut (« credit default swaps ») et autres garanties exotiques à base de produits dérivés. À la fin de l'été 2007, à mesure que les taux d'intérêt à court terme ont commencé à augmenter après avoir stagné à des niveaux historiquement bas, les premières fêlures sont apparues dans ce système de garanties et la valeur des actifs a commencé à s'effondrer, entraînant en quelques mois des crises dans le secteur bancaire et dans le secteur de l'assurance. Sans les moyens technologiques actuels, les résultats ne se seraient manifestés, comme par le passé, que des années plus tard.

Cette phase d'expansion avait été considérablement facilitée par la déréglementation en 1999 des marchés financiers américains, qui marquait officiellement l'aboutissement de deux décennies d'assouplissement progressif de règles strictes. Le nouvel environnement financier ainsi créé permettait aux banques de dépôt et aux banques d'affaires de cohabiter, ce qui était interdit depuis 1933. Lorsqu'elles ont commencé à tirer parti de la déréglementation au sein des mêmes structures, d'autres principes de longue date de la gestion des risques sont également passés à la trappe, dans une quête toujours plus grande du profit.

La crise du marché du crédit et des garanties met fin à une époque de près de quarante ans marquée par les organismes de crédit immobilier relevant du secteur public et tous les bienfaits qu'ils ont apportés depuis l'adoption des lois à vocation sociale des années 1960. Lors du krach boursier de 2008, Wall Street, les marchés du crédit et le secteur immobilier américain ont tous été victimes de leur propre succès. La cupidité, l'insuffisance de la réglementation et la complexité du secteur financier, qui a créé bon nombre de ces instruments financiers exotiques, ont tous contribué à cette récente débâcle des marchés et de l'économie dans son ensemble.

Et surtout, la crise illustre les dangers de la déréglementation et de la mondialisation. Malheureusement, le scepticisme qui devrait accompagner toute phase d'expansion n'était pas au rendez-vous. La mondialisation a contribué à alimenter la crise et participera sans aucun doute également à son dénouement. La déréglementation laissera place à un contrôle institutionnel plus rigoureux des établissements financiers, visant à prévenir la fraude et l'escroquerie. Après le krach boursier de 1929, il a fallu attendre près de quatre ans avant que soit mis en place un dispositif de réglementation qui sépare les différentes catégories de banque et qui établisse des lois nationales sur les valeurs boursières. D'après la loi de Moore, cela devrait se produire beaucoup plus rapidement cette fois-ci. Les forces de la mondialisation l'exigent.

Les opinions exprimées dans le présent article ne représentent pas nécessairement les vues ou la politique du gouvernement des États-Unis.

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