30 septembre 2008
Le PAM demande une escorte navale pour protéger l'aide alimentaire contre les pirates de la mer.
Washington - La directrice du Programme alimentaire mondial (PAM), Mme Josette Sheeran, juge très alarmant le fait que la crise alimentaire mondiale embryonnaire est devenue « un tsunami silencieux qui frappe les populations les plus vulnérables » où qu'elles se trouvent.
S'adressant le 29 septembre, à Washington, au Women's Foreign Policy Group, Mme Sheeran a souligné que la faim pouvait avoir « des conséquences sérieuses en matière de sécurité nationale ».
La lutte contre la faim représente un problème crucial pour les États fragiles et économiquement instables, a-t-elle dit. Au cours des 18 derniers mois, des émeutes et des manifestations contre les pénuries alimentaires ont éclaté dans 34 pays. Des problèmes politiques liés au renchérissement des produits alimentaire sont apparus au Libéria, au Cameroun, en Haïti, en Afghanistan, au Mexique, au Pakistan, en Indonésie et ailleurs.
« Très souvent ces pays sont des voisins, des amis ou des alliés des États-Unis. Leur prospérité, leur stabilité et leur succès revêtent une importance critique pour la sécurité nationale des États-Unis. »
« Privée de nourriture, une société devient un terreau fertile d'instabilité, de troubles civils, de terrorisme et de démagogues », a affirmé la directrice du PAM. Son organisation, a-t-elle dit, s'efforce d'aider autant de personnes souffrant de la faim que possible. Leur nombre devrait atteindre 90 millions cette année, notamment quelque 20 millions d'enfants scolarisés dont le régime alimentaire sera agrémenté d'un bol copieux de bouillie vitaminée.
Ce bol risque toutefois de se voir réduit de 40 % dans certains pays tels que le Rwanda à cause de l'envolée des prix de certains produits alimentaires de base. Il arrive que le PAM se trouve devant l'alternative déchirante de réduire le nombre de calories par portion ou de réduire le nombre de personnes figurant sur la liste de distribution, a déclaré Mme Sheeran.
C'est ainsi que le prix du riz est monté en flèche, par exemple en Haïti où il est passé de 780 dollars la tonne en mars à plus de 1.000 dollars la tonne en septembre : situation catastrophique pour cet État insulaire dont les prévisions de récolte ont chuté de moitié à la suite de quatre cyclones.
L'aide des États-Unis, du Canada et des Nations unies commence à arriver en Haïti et notamment dans les zones inondées, mais la situation aux Gonaïves reste désespérée, malgré le don de 7 millions de dollars des États-Unis en septembre, la promesse du président directeur général de Yum Brands David Novak de distribuer 4 millions de déjeuners dans les écoles haïtiennes, et l'aide alimentaire et logistique fournie par le Canada et la Suisse, a fait remarquer Mme Sheeran qui était de retour récent de cette zone sinistrée.
On ne doit cependant pas considérer la faim comme un problème strictement humanitaire, a-t-elle poursuivi. « Il s'agit d'une question vitale de sécurité nationale pour les États-Unis et, en fait, pour le monde entier. » En effet, il arrive souvent que des combattants se servent de la faim comme moyen de pression, ou encore qu'ils détournent pour leur usage des convois d'aide alimentaire.
C'est pourquoi Mme Sheeran a prié instamment les forces navales de différents pays du monde d'assurer une escorte régulière aux cargos chargés d'aide alimentaire du PAM de manière que leur marchandise et leur équipage ne tombent pas entre les mains de pirates. « Les pirates au large de la Somalie mettent en péril nos circuits d'approvisionnement », a-t-elle dit.
Il est devenu trop dangereux d'envoyer des cargos sans escorte, a-t-elle souligné. Il y a eu des cas sporadiques d'escorte, et le Canada a commencé récemment à assurer une escorte plus régulière. Mais on ne sait au juste qui prendra la relève lorsque le tour du Canada s'achèvera dans trois semaines.
Mme Sheeran a rappelé à son auditoire que la quête de nourriture et de sécurité alimentaire « se situe au cœur de l'essor et de la chute des civilisations ». Elle a renversé des gouvernements, permis à des dictateurs de saisir le pouvoir et suscité des migrations en masse. « Lorsque la sécurité alimentaire est remise en question, nous devons nous rassembler et nous unir autour d'une action commune, (...) et il n'y a pas d'autre option » car l'aide alimentaire aux affamés est plus qu'un acte de charité : « La stabilité et la sécurité du monde sont en jeu. »
Or, l'aide alimentaire est tombée à son niveau le plus faible en trente ans, « alors même que la menace que fait peser l'aggravation de la famine sur la sécurité nationale est devenue beaucoup plus grave et immédiate » qu'elle ne l'était par le passé.
Budget, logistique, recherche-développement
Bien qu'en matière d'aide au PAM les États-Unis se soient engagés à hauteur de 5 milliards de dollars pour 2008-2009 et l'Arabie saoudite à hauteur de 500 millions de dollars, les engagements restent insuffisants, a déclaré Mme Sheeran.
Qui pis est, la nourriture manque aussi, a-t-elle ajouté. Selon l'Organisation des Nations unies pour l'alimentation et l'agriculture (FAO), le monde devra produire deux fois plus d'aliments d'ici à 2050, vu l'accroissement de la demande et la croissance démographique.
La solution consiste à agir sur plusieurs fronts, notamment celui de la recherche agricole et une association plus étroite entre les pouvoirs publics et le secteur privé. Il faut aussi concevoir des aliments plus nutritifs. L'Inde a mis au point, à partir de pois chiches, une pâte qui ne nécessite ni eau ni réfrigération. L'Égypte a fabriqué une barre nutritive à base de dattes. « C'est la voie de l'avenir », a déclaré Mme Sheeran.
Une grave erreur, a fait enfin observer la directrice du PAM, serait, de la part des pays donateurs, de prétexter la crise financière mondiale pour s'abstenir de venir en aide à des démocraties fragiles menacées par le spectre de la faim et même de la famine.