29 octobre 2008
Les analystes prédisent toutefois que la Bourse remontera et que l'on évitera une crise comme celle des années 1930.

New York - Alors que les établissements financiers de Wall Street continuent de brader en panique les actions et titres et vont devoir faire face à une régulation plus stricte de leurs pratiques, les professionnels des banques, des maisons de courtage et des compagnies d'assurance du quartier financier de New York commencent à stresser.
« Je ne vais plus au restaurant », nous a confié Lara, professionnelle de l'assurance, à quelques pas du bâtiment de 60 étages qui abrite le siège de l'American International Group (AIG) où elle travaille. Lara, qui n'a pas voulu nous donner son nom de famille, et ses collaborateurs sont inquiets pour leur travail et leurs pensions - consistant en partie d'actions de la société dont le cours a chuté brutalement lorsque les problèmes d'AIG ont fait surface.
Jeff Glenzer, directeur général de l'Association for Financial Professionals, s'attend à voir plus de licenciements dans les sociétés de services financiers, « qui vont devoir s'adapter à un monde, à l'évidence, nouveau pour elles ».
Dans le district financier, les petits commerçants, des restaurants aux fleuristes, ressentent les effets de la crise. Chez le concessionnaire BMW of Manhattan, situé sur Wall Street, un employé qui a préféré garder l'anonymat parce qu'il n'est pas autorisé à parler aux journalistes a confirmé que les ventes d'automobiles étaient en baisse depuis septembre.
Wall Street a déjà connu des crises et a rebondi. La pire a été le crack boursier de 1929 ; le cours des actions a aussi plongé en 1987 mais il est remonté rapidement.
Le quartier financier de New York, le cœur du secteur américain de la finance, a connu d'autres chocs. Après que les attaques terroristes du 11 septembre 2001 ont détruit le World Trade Center, à quelques rues de Wall Street, les sociétés ont dû retrouver les employés disparus, annoncer les décès à leurs collaborateurs et à leurs familles et se réinstaller dans les locaux temporaires.
Selon de nombreux analystes, le pays n'a pas connu de tourmente financière aussi forte depuis le crack boursier de 1929. Mais, alors que cette première calamité s'était propagée dans l'économie réelle et avait été à l'origine de la « grande dépression » des années 1930 - où le taux de chômage avait atteint 25 % - de nombreux économistes disent que, cette fois, un profond ralentissement économique est peu probable.
« La plupart des économistes s'accordent à dire que les autorités fédérales ont réagi de manière catastrophique » devant le crack de 1929, avance Sandeep Dahiya, professeur de finance à l'université de Georgetown. À l'époque, le gouvernement a voulu éliminer les entreprises les plus faibles et a donc resserré les conditions d'obtention de prêts et n'a rien fait alors que des milliers de banques sombraient dans la banqueroute.
Aujourd'hui, rappelle Sandeep Dahiya, Washington a injecté des sommes sans précédent de fonds publics dans le système financier afin de le renflouer.
Se serrer la ceinture à Manhattan
D'une manière générale, les salaires et les primes versés dans le secteur financier sont sensiblement plus élevés que dans les autres. En contrepartie, les personnes qui sont employées dans ce secteur travaillent pendant de longues heures et savent que leurs emplois sont moins sûrs. Des milliers de postes ont été supprimés depuis que les problèmes ont commencé l'an dernier et de nombreux employés sont inquiets.
Aujourd'hui, les « Maîtres de l'univers », comme on appelait ironiquement les professionnels qui, installés dans les gratte-ciel de verre et d'acier qui dominent Wall Street, gagnaient des millions de dollars par an en vendant des actions et des titres, sont nerveux et se racontent les histoires de collègues qui ont changé de métier.
« Ceux qui achetaient et vendaient des titres garantis par des créances hypothécaires ont été les premiers touchés », précise James J. Angel, un autre professeur de finance à l'université de Georgetown.
Wilson Chow, un des comptables du cabiner KVB Partners de Wall Street, raconte que certains de ses collègues dans des banques ou de des sociétés d'investissement ont été licenciés ; d'autres ont dû réduire leurs dépenses. Une comptable de 31 ans a cédé son appartement confortable pour retourner vivre avec ses parents dans Queens, un des quartiers de New York. D'autres envisagent de recommencer des études pour apprendre le droit ou une profession moins sensible aux récessions.
« Ils ne se sentent pas sûrs » dit-il. « Ils pensent que demain ce sera peut-être leur tour » de perdre leur emploi.
La situation actuelle est la pire que les professionnels de la finance aient jamais connue, déclare Alden Cass, psychologue clinicien spécialiste du traitement des courtiers et des banquiers. « Il y a un sentiment d'impuissance ; on voit plus d'anxiété, d'épuisement et la montée des toxicomanies. »
Coauteur d'un ouvrage intitulé Bullish Thinking : The Advisor's Guide to Surviving and Thriving on Wall Street (Comment survivre et prospérer sur Wall Street), M. Cass nous a dit qu'il y a deux semaines, il avait reçu cinq nouveaux clients en une semaine : « c'est rare ». Il voit même de riches professionnels de la finance réduire leur train de dépenses : ils sortent moins dîner, ils annulent leurs vacances d'hiver, voire vendent même leurs résidences secondaires.
Mais la plupart des observateurs s'attendent à ce que les marchés des capitaux rebondissent. Selon M. Angel, professeur de finance, « il y a un certain nombre de garde-fous » qui ont été mis en place à la suite des crises précédentes, dont le fait que les dépôts bancaires sont assurés par le gouvernement fédéral et que la surveillance des secteurs financier et bancaire est plus stricte.
Le Congrès envisage déjà de nouvelles règles destinées à éviter la résurgence des problèmes qui ont contribué à la situation actuelle : elles pourraient comprendre un meilleur contrôle des titres garantis par des créances hypothécaires et un resserrement des règles des agences de notation qui avaient accordé de bonnes notes à ces titres, avant que les problèmes ne surviennent.
Il y aura probablement d'autres booms et d'autres crises à Wall Street, conclut M. Angel qui ajoute, faisant référence à la situation actuelle, « cela aussi passera ».