Économie et commerce | La croissance par l'ouverture des marchés

18 juin 2008

La montée de la « classe créative »

Les nouvelles technologies créent des rôles pour les personnes dotées d'un esprit inventif et au style de vie varié

 
Test de robot
Des scientifiques de l'université Carnegie Mellon font l'essai d'un robot qui joue au football. (© AP Images)

Richard Florida

Richard Florida enseigne la gestion des entreprises et la créativité à la Rotman School of Management de l'université de Toronto, où il est également directeur du Lloyd and Delphine Martin Prosperity Institute. Il est l'auteur de l'ouvrage récent intitulé Who's Your City ? Le texte qui suit est un extrait de son article intitulé The Rise of the Creative Class (La montée de la classe créative), qui a paru dans la revue The Washington Monthly.

Alors que je traversais le campus de l'université Carnegie Mellon à Pittsburgh (Pennsylvanie), par une belle journée de printemps, je suis tombé sur un groupe de jeunes qui bavardaient et qui profitaient du temps magnifique. Plusieurs d'entre eux étaient vêtus de T-shirts bleus identiques portant l'inscription Trilogy@CMU, Trilogy étant une société de logiciel établie à Austin (Texas) qui a la réputation de recruter nos étudiants les plus brillants. Je leur ai demandé s'ils étaient là pour recruter du personnel. « Absolument pas, m'ont-ils répondu avec force. Nous ne sommes pas des recruteurs. Nous sommes simplement venus nous défouler, jouer au frisbee avec nos copains. » Comme c'est intéressant, me suis-je dit. Ils sont venus sur le campus un jour de travail, à une grande distance d'Austin, simplement pour passer un moment avec quelques amis.

J'ai remarqué un membre du groupe affalé sur l'herbe, vêtu d'un débardeur. Ce jeune homme avait des cheveux de plusieurs couleurs, en épi, des tatouages sur tout le corps et portait de multiples boucles d'oreille. Un flemmard manifeste, ai-je pensé, probablement membre d'un orchestre. « Que faites-vous ici ? lui ai-je demandé. Hé bien, mon vieux, je viens de m'inscrire avec ces types. » En fait, comme je l'apprendrais par la suite, il s'agissait d'un étudiant doué qui venait d'obtenir le contrat de travail le mieux rémunéré de toute l'histoire de son département, là, sur l'herbe, avec des recruteurs qui ne recrutaient pas.

Quelle différence avec mes années d'université, un peu plus de vingt ans auparavant, où`les étudiants revêtaient leurs meilleurs vêtements et cachaient soigneusement toute tendance contre-culture pour prouver qu'ils pouvaient s'intégrer dans l'entreprise. De nos jours, il  semble que c'est l'entreprise qui tente de s'adapter aux étudiants. En fait, Trilogy l'avait invité à un dîner arrosé de cocktails mexicains à Pittsburgh, puis fait aller en avion à Austin pour assister à des soirées privées dans des boîtes de nuit dans le vent et à bord de bateaux appartenant à cette entreprise. Quand j'ai contacté les personnes qui l'avaient engagé pour connaître leurs raisons, elles m'ont répondu : « C'est bien simple. Nous le voulions parce que c'est une vedette de rock. »

Si les changements de la stratégie de recrutement des entreprises m'intéressaient, une chose plus importante encore me frappait. C'était un autre exemple d'un jeune de talent qui allait quitter Pittsburgh. J'ai demandé au jeune homme aux cheveux hérissés pourquoi il allait vivre dans une ville plus petite, située au cœur du Texas, une ville qui avait un petit aéroport et qui ne possédait aucune équipe sportive professionnelle, aucun grand orchestre, ballet, opéra ou musée d'art comparables à ce qui existait à Pittsburgh. « Cette entreprise est excellente, m'a-t-il répondu. Il y a également des gens formidables, et le travail est stimulant. » Cependant, la raison décisive, c'est qu'elle est située à Austin. Il y a énormément de jeunes, a-t-il expliqué, et beaucoup de choses à faire : une ambiance musicale florissante, une grande diversité ethnique et culturelle, des activités de plein air fabuleuses et une vie nocturne épatante. Il avait reçu plusieurs offres d'emploi intéressantes d'entreprises de technologie de Pittsburgh et il connaissait bien la ville, mais il pensait que celle-ci n'offrait pas beaucoup de choix en matière de style de vie, qu'elle manquait de la diversité culturelle et de l'attitude tolérante qui la lui rendraient attirante. Ce qu'il a résumé ainsi : « Comment pourrais-je m'intégrer ici ? »

Ce jeune homme et son mode de vie représentent une nouvelle force puissante dans l'économie et la vie des États-Unis. Il fait partie de ce que j'appelle la classe créative, une catégorie croissante de la main-d'œuvre qui est très instruite et bien rémunérée dont dépendent de plus en plus la croissance économique des entreprises et leur rentabilité. Les membres de cette classe exercent une grande variété d'activités dans toute une gamme de secteurs, des nouvelles technologies au monde du spectacle, du journalisme à la finance, de la production industrielle de haute gamme aux arts. Ils ne se considèrent pas consciemment comme une classe. Cependant, ils ont en commun une philosophie de la vie qui met l'accent sur la créativité, l'individualisme, la différence et le mérite.

Recherches sur ordinateur portable
Un étudiant cherche sur son portable des informations relatives à son futur employeur. (© Jupiter Images)

La secrétaire créative

La caractéristique de la classe créative est le fait que ses membres font un travail dont le but est de créer de nouvelles formes significatives. Les membres les plus créatifs de cette nouvelle classe comprennent les scientifiques, les ingénieurs, les professeurs d'université, les poètes, les romanciers, les artistes, les gens du spectacle, les acteurs, les stylistes et les architectes, ainsi que les grands penseurs de la société contemporaine : écrivains, rédacteurs, personnalités culturelles, chercheurs de centres de réflexion, analystes et autres « faiseurs d'opinion » Les membres de ce groupe extrêmement créatif produisent de nouvelles formes ou conceptions facilement transférables et largement utilisables, comme la conception d'un produit susceptible d'être fabriqué, vendu et utilisé partout, l'invention d'un théorème ou d'une stratégie applicable dans de nombreux cas ou la composition d'une musique qui peut être jouée maintes et maintes fois.

En plus de ce groupe, la classe créative comprend des professionnels qui travaillent dans une vaste gamme de secteurs exigeant de grandes connaissances comme les nouvelles technologies, les services financiers, les professions juridique et médicale et la gestion d'entreprises. Ces personnes s'emploient à résoudre les problèmes d'une façon créative, en s'appuyant sur des sommes complexes de connaissances pour régler des problèmes précis, ce qui exige généralement un degré élevé d'instruction et, par conséquent, un capital humain de grande qualité. Les gens qui font ce genre de travail découvrent parfois des méthodes ou des produits dont l'utilité est très large, mais ce résultat ne fait pas partie de la description de leur emploi. Ce qu'on attend généralement d'eux, c'est de penser par eux-mêmes. Ils appliquent ou allient des façons d'aborder les problèmes d'une façon particulière adaptée à la situation, font preuve d'un grand discernement, tentant peut-être quelque chose de radicalement nouveau de temps à autre.

Il en est de même en ce qui concerne le nombre croissant de techniciens et autres personnes qui appliquent des sommes complexes de connaissances dans leur travail. Dans des domaines tels que la médecine et la recherche scientifique, les techniciens assument des responsabilités croissantes pour interpréter leurs travaux et prendre des décisions, effaçant les vieilles distinctions entre le travail des cadres (fait par des décideurs) et celui des ouvriers (ceux qui suivent des ordres) ; ils acquièrent leurs propres sommes de connaissances et mettent au point leurs propres méthodes pour accomplir leur travail. Un autre exemple est celui de la secrétaire dans les bureaux actuels dont le personnel est réduit. Dans bien des cas, non seulement cette personne assume quantité de tâches jadis accomplies par un secrétariat nombreux, mais elle devient véritablement chef de bureau, acheminant de grandes quantités d'informations, concevant et mettant en œuvre de nouveaux systèmes et prenant souvent des décisions au pied levé. La contribution de ces personnes ne se limite pas à leur intelligence et à leur compétence dans l'utilisation des ordinateurs. Elles ajoutent une valeur créative à leur travail. Partout où se posent nos regards, la créativité est prisée d'une façon croissante. Les entreprises et les organismes l'apprécient pour les résultats qu'elle permet d'obtenir, et les particuliers parce qu'ils estiment qu'elle mène à l'expression de la personnalité et à la satisfaction dans leur travail. En conclusion, l'appréciation croissante de la créativité mène à l'expansion de la classe créative.

La classe créative comprend maintenant quelque 38,3 millions d'Américains, soit environ 30 % de la population active du pays contre tout juste 10 % au début du XXe siècle et moins de 20 % en 1980. Son pouvoir économique est considérable. En 1999, le salaire moyen d'un membre de cette classe atteignait près de 50.000 dollars (48.752), contre environ 28.000 dollars pour un membre de la classe ouvrière et à 22.000 dollars pour un travailleur du secteur tertiaire.

Le fait que les régions qui comptent un grand nombre de membres de la classe créative figurent également parmi les plus riches et parmi celles qui connaissent la plus grande expansion n'a donc rien de surprenant.

Les opinions exprimées dans le présent article ne reflètent pas nécessairement les vues ou la politique du gouvernement des États-Unis.

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