Économie et commerce | La croissance par l'ouverture des marchés

18 juin 2008

Il n'y a pas que les semi-conducteurs

La Silicon Valley et la culture de l'innovation

 
Fabrication de microprocesseurs
Tranche de silicium servant à la fabrication de microprocesseurs dans une usine de la société AMD à Dresde (Allemagne). (© AP Images)

Ashlee Vance

Ashlee Vance est l'auteur de Geek Silicon Valley, un guide culturel et historique de la région. Il est également rédacteur du site d'information technologique en ligne The Register et contribue fréquemment à la revue The Economist et au quotidien The New York Times.

Lorsqu'on connaît les mécanismes complexes et les singularités historiques qui ont permis à la Silicon Valley de dominer le secteur des nouvelles technologies, on comprend l'ampleur du défi que doivent relever ceux qui cherchent à en reproduire le succès ailleurs, aux États-Unis ou à l'étranger. Divers hommes politiques et diverses entreprises semblent avoir décidé que, en réunissant dans de « bonnes » proportions capitaux, appui universitaire, talents et sens des affaires, ils parviendraient à cloner la Silicon Valley. Cette attitude est compréhensible, mais sous-estime les forces culturelles qui ont fait de la Silicon Valley l'épicentre mondial des nouvelles industries de l'informatique et de la communication.

Remontons le temps jusqu'en 1950. Rien ne permettait alors de penser que cet ensemble de villes de banlieue situées à environ 65 km au sud de San Francisco allait devenir la capitale de l'informatique. À cette époque, la région était surnommée par ses habitants Valley of Heart's Delight (la vallée des délices de la terre). En l'absence de toute puce de silicium, des vergers de poiriers, de cerisiers, de pêchers et d'autres arbres fruitiers dominaient le milieu de la péninsule délimitée d'un côté par la baie de San Francisco et de l'autre par les montagnes de Santa Cruz.

De l'avis de nombreux historiens, le retour de William Shockley de la côte est en 1956 marque le point de départ de cette évolution, qui a transformé des terres agricoles fertiles en parcs industriels, centres commerciaux et sièges de société. Considéré comme l'un des inventeurs du transistor en 1947 (il était alors chez Bell Labs), Shockley choisit d'établir sa nouvelle entreprise de semi-conducteurs à base de silicium à Mountain View, en Californie. Il aurait pu choisir Dallas au Texas ou bien Los Angeles, comme l'auraient préféré ses investisseurs, mais il venait de quitter un cadre de travail difficile et sortait d'un divorce. Il avait besoin de changement. Il voulait également s'installer non loin de sa mère, qui vivait encore dans la maison familiale du nord de la Californie située près de l'université Stanford.

Certains vétérans de la Silicon Valley comme Gordon Moore, un collaborateurde Shockley qui allait par la suite être l'un des fondateurs des sociétés Fairchild Semiconductor et Intel, estiment que l'industrie des semi-conducteurs aurait pu naître n'importe où ailleurs, si ce n'était la décision de Shockley. Celui-ci attira à Mountain View une partie des plus brillants cerveaux que comptait le pays et prit le risque de faire du silicium la base de ses semi-conducteurs. Si l'arrivée de Shockley allait être le principal moteur du développement de la Silicon Valley, cette région était déjà prête à assumer son nouveau rôle du fait de différents facteurs économiques et culturels qui allaient amplifier les effets de cette arrivée.

Tout commença par la radio

À l'aube du XXe siècle, des amateurs et des entrepreneurs commencèrent à s'intéresser à la radio et à l'électronique. Il était logique que de telles activités aient lieu dans la région, étant donné la présence de la marine américaine en Californie et son souhait d'utiliser des communications radio en mer.

En 1909, l'un des premiers diplômés les plus connus de l'université Stanford, Cyril Elwell, fit passer les communications radio à la vitesse supérieure en créant ce qui allait devenir la Federal Telegraph Company. Cette entreprise construisit certains des plus grands émetteurs à arc de l'époque, des instruments capables de transmettre la parole par les ondes dans un rayon pouvant aller jusqu'à 240 km. Quelques années après sa fondation, elle avait installé pour la marine américaine une chaîne d'émetteurs à arc reliant San Francisco à Hawaï. Pendant ce temps, le laboratoire de l'entreprise situé à Palo Alto, en Californie, finançait des recherches révolutionnaires sur le triode, un instrument pouvant amplifier des signaux électriques dans un tube à vide. Ce procédé et ses dérivés allaient être utiles aux premiers ordinateurs.

Souvent freinés par un manque d'investissements, de talents et d'infrastructures, ces pionniers de l'électronique devaient redoubler d'imagination pour concurrencer leurs rivaux plus importants et mieux établis de la côte est. Parmi les premiers inventeurs de la région, beaucoup cherchèrent donc à créer des produits de meilleure qualité à moindre coût, ou à résoudre des problèmes très précis. Ils estimaient souvent qu'il était dans leur intérêt de partager leurs idées avec leurs collègues et même leurs concurrents. Cette transparence et cette appréciation de l'ingéniosité se sont manifestées pendant toutes les grandes périodes d'invention de la Silicon Valley.

Des sociétés comme Eitel and McCullough, Litton Engineering Laboratories et Varian Associates développèrent le secteur de l'électronique dans la région. Grâce à leurs efforts, les conditions étaient suffisamment favorables pour qu'en 1939 deux diplômés de l'université Stanford, Bill Hewlett et Dave Packard, fondent leur propre société de matériel d'essais en électronique à Palo Alto, au nord de ce qui allait devenir la Silicon Valley, là où se situe l'université Stanford.

Et Fred Terman arriva

Professeur de Stanford à l'esprit stratégique et chercheur spécialiste de la radio, Fred Terman chercha à développer cette industrie naissante et s'employa à établir des liens étroits entre ses étudiants et les entreprises locales. Il présentait ses étudiants aux hommes d'affaires locaux et organisaient des stages pour eux. C'est lui qui encouragea Hewlett et Packard à créer une entreprise.

Terman inventa pour ainsi dire le modèle qui consiste à associer des universités de premier plan et des entreprises locales. Ses efforts aidèrent les étudiants doués de Stanford à trouver un emploi et à se forger un avenir dans la région au lieu de partir travailler pour les entreprises plus solidement établies du centre du pays et de la côte est. Il contribua également à attirer William Shockley dans la Vallée des délices de la terre, en lui promettant une abondance d'excellents étudiants désireux de collaborer avec un physicien de premier rang et de s'instruire à son contact.

Larry Page et Sergey Brin
Les deux fondateurs de Google, Larry Page (à gauche) et Sergey Brin, au siège de leur société en Californie. (© AP Images)

L'aptitude de Shockley à attirer dans la Silicon Valley une partie des jeunes scientifiques les plus brillants des États-Unis contribua de façon décisive au développement de la région. Toutefois, ce fut son style de gestion du personnel, rude et peu conventionnel, qui eut le plus d'influence. Peu désireux de continuer à supporter ses sautes d'humeur et son manque de sens des affaires, huit de ses meilleurs subordonnés quittèrent son laboratoire pour former une nouvelle entreprise. Ces « huit traîtres », ainsi que Shockley les appelait, eurent la chance d'attirer l'attention d'Arthur Rock, un investisseur de la côte est, qui offrit un arrangement inhabituel à l'époque. Il persuada une entreprise bien établie, Fairchild Camera and Instrument, de recruter tous les ex-subordonnés de Shockley pour former une nouvelle filiale, Fairchild Semiconductor. Ces nouvelles recrues détenaient toutes d'importantes participations dans la nouvelle entreprise. Ce modèle, associant capital-risque et participation du personnel, allait devenir l'une des bases du développement et de la croissance de la Silicon Valley.

Les enfants de « Fairchild » : la culture de l'innovation se propage

Alors même que Fairchild Semiconductor renforçait le rôle de premier plan de la région dans l'industrie des semi-conducteurs, l'entreprise n'allait pas tarder à instaurer une nouvelle coutume de la Silicon Valley. Lorsqu'un grand nombre de chercheurs de Fairchild décidèrent que l'entreprise ne mettait pas à profit assez rapidement leurs idées, ils démissionnèrent pour former leurs propres petites entreprises de semi-conducteurs, souvent surnommées les « enfants de Fairchild ».

Le nombre (et souvent le succès) impressionnant de ces nouvelles entreprises rendit acceptable le fait de quitter une grande société pour mettre en pratique ses propres idées. Il était également possible de passer d'entreprise en entreprise, en quête de la prochaine grande innovation. Ces notions étaient nouvelles et n'avaient aucun équivalent ailleurs ; dans d'autres régions des États-Unis, les salariés étaient censés rester dans la même entreprise tout au long de leur carrière.

Suivant cette tendance, deux des cofondateurs de Fairchild Semiconductor, Robert Noyce et Gordon Moore, quittèrent l'entreprise en 1968 pour former Intel. En l'espace de seulement quelques années, Intel allait produire le premier véritable microprocesseur.

Au fil des ans, cette industrie en pleine effervescence des semi-conducteurs allait attirer des personnes qui cherchaient à appliquer cette nouvelle technologie. Comme par le passé, des passionnés de la région commencèrent à expérimenter pour voir quel type de machines ils pourraient construire avec des microprocesseurs. La Silicon Valley devint une source d'innovation irrépressible.

Les chercheurs de deux laboratoires, Xerox PARC et Stanford Research Institute (SRI), mirent au point de nombreux éléments qui allaient constituer le fondement de la révolution informatique. Souvent ces laboratoires acceptaient de partager ses innovations avec d'autres intéressés de la Silicon Valley. C'est ainsi que des inventions comme la souris, l'interface graphique et Ethernet tombèrent entre les mains d'entreprises locales. Apple, Cisco et Sun Microsystems tirent par exemple leurs sources de Xerox PARC.

C'est de nouveau ce libre-échange d'idées qui favorisa le succès économique de la Silicon Valley. Steve Jobs, fondateur d'Apple Computer, recruta par exemple des concepteurs de l'ordinateur personnel de Xerox PARC pour travailler sur les projets de sa propre entreprise, tandis que le cofondateur de Sun, Andy Bechtolsheim, s'inspira de la même machine et de la technologie de réseau Ethernet de Xerox PARC pour mettre au point le premier serveur de son entreprise.

Dans les années à venir, un nombre croissant de créateurs d'entreprise allait continuer sur cette lancée. Les étudiants de Stanford en particulier se montrèrent particulièrement doués lorsqu'il s'agissait d'exploiter de nouvelles tendances technologiques, Yahoo! et Google et tant d'autres entreprises du même style étant nés dans des dortoirs d'université.

L'ampleur de l'innovation déployée et le nombre de géants des nouvelles technologies associés à la Silicon Valley sont tout simplement étourdissants. San Francisco a par exemple donné naissance à la télévision grâce aux travaux de Philo Farnsworth et au secteur de la biotechnologie grâce à Genentech. La région de la Silicon Valley a mis au monde les grands noms des nouvelles technologies que sont par exemple Intel, HP, Cisco, Sun, Oracle, Electronic Arts, SGI, Yahoo!, eBay, Google et AMD.

Les ingrédients du succès

Ces succès sont à mettre au compte de l'originalité de la Silicon Valley, qui valorise l'innovation et la circulation d'informations entre entrepreneurs. Comme dans tous les autres secteurs, les sociétés d'informatique souhaitent bien entendu rester le plus possible maîtres de leur propriété intellectuelle. Elles espèrent contrôler et commercialiser leurs innovations et en tirer profit.

Néanmoins,  nombreux sont ceux qui comprennent que la longue tradition d'échange à grande échelle de nouvelles idées de la Silicon Valley est leur atout le plus important. Des passionnés d'informatique s'incitent mutuellement à faire de nouvelles et de meilleures inventions. Des employés passent d'entreprise en entreprise, apportant avec eux des idées qui peuvent donner lieu à de véritables inventions. Ces mêmes employés empruntent la route Sand Hill de la Silicon Valley pour présenter leurs propositions à toute une série de capital-risqueurs, donnant ainsi aux protagonistes influents de cette région une idée de l'évolution des dernières technologies.

Ce faisant, tout le monde accepte que l'échec fait partie de l'aventure. Au lieu d'avoir honte d'avoir créé à répétition des entreprises peu viables, on affiche cette expérience comme l'on porterait une médaille et l'on sait que la personne en question va continuer jusqu'à ce qu'elle remporte un grand succès. Cet état d'esprit remonte peut-être à la ruée vers l'or de la Californie de 1849, cette brève époque de risque et d'ambition qui marqua comme aucun autre événement le psychisme de la région.

C'est ce riche ensemble de forces interdépendantes qui rend la Silicon Valley aussi difficile à imiter. Les habitants supportent les prix très élevés de l'immobilier et le caractère éprouvant de leur emploi car ils savent qu'ils ne pourraient accomplir la même chose ailleurs. On a parfois presque l'impression de vivre à l'intérieur même d'un salon professionnel, un salon qui plus est très ensoleillé, où tout ce dont on a besoin pour mettre en pratique une inspiration ou une idée se trouve à portée de main : la technologie, le financement et, bien sûr, le talent.

La Silicon Valley n'est cependant pas sans concurrent. Diverses régions du monde possèdent de vastes réserves de talent et de capitaux et sont bien résolues à améliorer leur position dans le secteur des nouvelles technologies. Cependant, le jeu des forces culturelles et économiques qui a façonné la Silicon Valley n'a rien perdu de son dynamisme et devrait permettre à la région de rester un centre d'innovation technologique sans équivalent.

Les opinions exprimées dans le présent article ne reflètent pas nécessairement les vues ou la politique du gouvernement des États-Unis.

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