13 mai 2009

San Francisco - Si vous n'avez pas goûté un taco coréen, connu sous le nom de kogi, il vous faut le faire dès que vous pourrez. Composé de viande grillée, de sauce au chili, de kimchi et de graines de sésame, le kogi est une invention si nouvelle qu'il n'est vendu que dans deux camionnettes qui se déplacent en Californie du Sud. Les chauffeurs affichent leurs destinations sur le site du réseau social Twitter, et les gens font la queue dans les rues du comté Orange et de Los Angeles, parfois pendant près de deux heures. Aux quatre coins du pays, des gens attendent impatiemment que ces camions arrivent chez eux. Leur prochaine destination est New York.
Ce qui se passe en Californie demeure rarement dans cet État, mais se propage comme un incendie dans le reste du pays et au-delà. Un grand nombre des innovations artistiques et culturelles s'inspirent très souvent de l'Asie.
L'influence culturelle de l'Asie a débuté lorsque les Chinois ont amené leurs herbes médicinales et toute une variété d'autres plantes pendant la ruée vers l'or qui a eu lieu au milieu du XIXe siècle en Californie. Toutefois, ce n'est que depuis les années 1980 que l'influence de l'Asie, accompagnée de l'augmentation de la population d'origine asiatique, a commencé à prendre de l'ampleur, à devenir respectable et même désirable. Il s'ensuit que ce qui était autrefois considéré comme ethnique ou même ésotérique s'est répandu irrévocablement pour faire part de la vie courante.
Il suffit d'aller dans un parc d'une grande métropole pour voir des Américains de toutes races pratiquer le taï chi, gymnastique chinoise dont les mouvements sont lents et précis. Dans les supermarchés, on peut trouver facilement de la sauce de poisson et du wasabi. À la télévision, les enfants peuvent voir de nombreux dessins animés japonais. Quant au cinéma, c'est le film Slumdog Millionnaire (relatant la vie d'un jeune des taudis de Bombay qui est le gagnant d'un jeu télévisé) qui a remporté le plus grand nombre d'Oscars cette année.

La popularité de l'acuponcture ou du yoga ou le fait que de nombreux hommes et femmes de lettres américains ont un nom asiatique n'ont plus rien de nouveau. Ce qui est nouveau, c'est que les cultures asiatiques ont évolué et font partie intégrante du XXIe siècle dans la mesure où ce sont souvent des Américains non asiatiques qui les font connaître.
Par exemple, le film Kung-fu Panda, produit par Steven Spielberg, a remporté un tel succès en Chine l'an dernier que de nombreux intellectuels chinois se sont demandé pourquoi la Chine ne pouvait pas faire quelque chose de semblable. Comme l'a déclaré un critique chinois, « le panda et le kung-fu sont des trésors de la Chine, mais nous devons laisser des étrangers nous le rappeler ».
Tout comme Kung-fu Panda a pris d'assaut la Chine, un groupe de danseurs dénommé Jabbawockeez a porté le hip-hop à un niveau excitant et remporté le prix de MTV pour le meilleur groupe de danseurs aux États-Unis. Sept des dix membres de ce groupe sont d'origine asiatique. Selon un de mes amis journalistes, on a fait du chemin lorsque des blonds enseignent le yoga et l'acuponcture, des Noirs gagnent des compétitions de kung-fu et des Asiatiques sont des champions de hip-hop.
Mais pourquoi pas ? De nos jours, le métissage culturel est à la mode. Ce qui est mal assorti devient chic. Parmi les danseurs qui forment le dragon chinois lors du défilé en l'honneur de la nouvelle année chinoise organisée à San Francisco, on trouve outre des Chinois des immigrés latino-américains, russes et samoans. C'est là une image pertinente et poétique de notre nouvelle Amérique.
L'Occident a bien changé l'Orient, mais pour tout nouveau restaurant McDonald qui s'ouvre à l'étranger, on doit tenir compte des restaurants thaïlandais et vietnamiens qui bordent les rues des grandes villes américaines. L'Orient change aussi l'Occident à de nombreux égards. Après tout, on ne peut pas croire aux effets du feng-shui et de l'acuponcture sans finalement reconnaître le chi, cette force mystérieuse que les anciens prêtres taoïstes voyaient circuler dans tout l'univers. On ne peut pas pratiquer le yoga et la méditation sans obtenir un aperçu de la nature de l'esprit éclairé, comme le voyaient les anciens yogis.
Professeur de philosophie chinoise et de confucianisme à l'université Harvard, Tu Weiming a qualifié le nouveau millénaire de « second âge axial ». « C'est une sorte de période où les diverses traditions existent ensemble et où l'on peut pour la première fois les choisir », a-t-il dit. En effet, les gens qui habitent tant en Orient qu'en Occident ont maintenant de nouvelles possibilités et n'ont plus seulement à accepter les traditions qu'ils ont connues en grandissant.
L'histoire des États-Unis a commencé à cause de ce que l'on pensait être l'Orient. C'est parce qu'il recherchait Cathay, les Indes et leurs richesses que Christophe Colomb est parti en bateau pour l'Orient et qu'il a découvert un nouveau continent à la place. Cette idée reste séduisante, et cette rencontre épique n'est pas encore parvenue à sa conclusion. Nous ne faisons pas que nous rapprocher des tournants spectaculaires au début du XXIe siècle. Imaginez ces camionnettes de vente de kogi comme l'avenir. L'Amérique latine rencontre l'Asie de l'Est à Los Angeles dans une seule bouchée savoureuse. Alors qu'ils annoncent par Twitter leurs nouvelles destinations, il se peut très bien que les chauffeurs des camionnettes retracent la carte de la frontière cosmopolite des États-Unis.