La vaste mosaïque d'un peuple en mouvement

13 mars 2009

Mes coups de foudre littéraires

 
Lara Vapnyar
L'écrivaine Lara Vapnyar. (Avec l'aimable autorisation de Random House, Inc.)

 

 

Lara Vapnyar

 

Lara Vapnyar a quitté la Russie pour New York en 1994 et a commencé à publier des nouvelles en anglais en 2002. Elle est l'auteure de deux recueils de nouvelles, Broccoli and Other Tales of Food and Love (2008) et There Are Jews in My House (2004), et d'un roman Memoirs of a Muse (2006).

À l'adolescence, différents écrivains m'ont inspiré toute une série d'obsessions littéraires. Je prenais un livre sur le rayon d'une étagère et je tombais amoureuse. Pendant l'été, je pouvais par exemple ne lire que Gogol et décider qu'il était le plus grand écrivain russe mais dès septembre, je passais à Dostoïevski, que j'abandonnais ensuite quelques mois plus tard pour un autre auteur ou pour revenir à Gogol. Je tombais amoureuse d'écrivains, mais pas forcément de ceux dont j'aimais particulièrement les œuvres. Il y avait également des écrivains que j'admirais beaucoup mais dont j'appréciais peu la lecture, comme Tolstoï, par exemple. Par moment, il ne peut s'empêcher de faire la morale. Quand je lisais ses romans, je l'imaginais souvent comme un parent ennuyeux tournoyant dans mon dos, à qui j'avais envie de dire : « Ah, laisse-moi tranquille, laisse-moi apprécier ce livre. »

C'est avec Tchekhov que j'ai eu la relation la plus longue et la plus sérieuse. Je ne saurais dire si je suis d'abord tombée amoureuse de ses récits ou de son portrait qui figurait en couverture du livre : ils étaient tous parfaits. Ses nouvelles étaient tendres et légères, mais pourtant sérieuses, très sérieuses. Elles étaient tristes et pourtant comiques, mais d'un comique respectueux. On ne riait pas pour rien : Tchekhov exige que le lecteur trouve lui-même ce qui est drôle. Mais le plus important, c'est qu'il a l'art d'amener doucement son lecteur à ouvrir les yeux et à voir ce qui a toujours été là sans jamais pourtant avoir été découvert. Cette révélation laisse le lecteur pantois.

Je m'identifiais à tous les personnages de Tchekhov. J'étais Gourov, j'étais Anna Sergueievna, j'étais la chienne de cirque Kachtanka. C'était le parfait amour jusqu'à ce que je lise Le Violon de Rothschild. Malgré le titre, il ne s'agit pas de l'histoire de Rothschild, mais de celle de Lakov, un croque-mort russe. Rothschild est un personnage de second plan, juste un petit Juif - ce n'est pas un mauvais bougre, mais c'est un homme ridicule et pitoyable. Voilà un personnage de Tchekhov avec lequel je ne voulais pas m'identifier - mais je ne pouvais m'empêcher de le faire. Il était juif, comme moi. Je suis ensuite tombée sur de nombreux autres Juifs dans les œuvres de Tchekhov. Ils n'étaient jamais foncièrement mauvais, mais toujours petits, incapables de grandeur d'âme. C'est ainsi que Tchekhov considérait les Juifs.

Après avoir immigré aux États-Unis et commencé à me considérer comme une écrivaine - deux événements quasiment simultanés - j'ai été attirée par les écrivains contemporains américains, notamment ceux qui, comme moi, venaient d'une famille d'immigrants. J'admirais le style merveilleux et la subtile complexité de Jhumpa Lahiri, la passion et l'énergie de Junot Díaz, l'innovation stupéfiante d'Alexander Hemon. Je me tournais vers leurs œuvres comme vers une source d'inspiration quand je n'arrivais pas à écrire et leurs personnages m'aidaient à résoudre les difficultés de ma vie personnelle.

Pourtant, Tchekhov reste le grand amour littéraire de ma vie. Je garde ses livres à mon chevet et je les consulte encore et toujours pour me rappeler que quelque chose d'aussi simple et modeste qu'une nouvelle de Tchekhov peut être magnifique.

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