13 mars 2009

Gary Shteyngart
Gary Shteyngart est né à Leningrad et a immigré aux États-Unis à l'âge de 7 ans. Son livre Absurdistan (2006) figure parmi les dix meilleurs livres de l'année selon le classement établi par les plus grandes publications dont le New York Times et Time Magazine. Son premier roman Traité de savoir-vivre à l'usage des jeunes Russes (2003) a remporté le prix Stephen Crane du premier roman. En 2007, le magazine Granta l'a désigné comme l'un des meilleurs espoirs de la fiction américaine (2007). Il est chargé de cours au département de création littéraire de l'université Columbia à New York.
À 14 ans, j'ai perdu mon accent russe. J'étais capable, en théorie, d'aborder une fille et de lui dire « Oh, Hi, there » (eh ! salut toi !), dans un américain parfait. Il y a trois choses que je voulais impérativement faire dans ma nouvelle vie. Il fallait d'abord que j'aille en en Floride, puisque c'était là-bas, d'après ce que j'avais compris, que les plus grands et les plus brillants esprits de notre pays s'étaient construit un paradis terrestre de sable où tous les vices étaient permis ; il fallait ensuite qu'une fille, de préférence américaine, me dise qu'elle tenait à moi d'une façon ou d'une autre. Il fallait enfin que je prenne tous mes repas au McDonald. Je n'avais pas eu la chance d'y manger souvent. Mes parents étaient d'avis que sortir au restaurant et acheter des vêtements ailleurs qu'à l'Armée du Salut rue Orchard était l'apanage des personnes très riches ou des gaspilleurs, comme ces personnes dépensières vivant aux crochets de l'État dont nous ne cessions d'entendre parler à la télévision. Même mes parents qui avaient une passion sans réserve pour l'Amérique traditionnelle, une passion que seuls des immigrants peuvent nourrir, n'ont pas pu résister à l'appel de cette Floride emblématique, de ses plages et de sa célèbre Souris (le personnage de bande dessinée Mickey Mouse).
C'est ainsi qu'au beau milieu de mes vacances d'hiver - j'étais scolarisé dans une école hébraïque - deux familles russes se sont entassées dans une grande berline d'occasion et ont pris l'autoroute I-95 en direction du « Sunshine State » (l'État du soleil). L'autre famille composée de trois membres était l'exacte réplique de la nôtre, sauf que leur progéniture était une fille et qu'ils prenaient plus de place, car ma famille, elle, pesait 136 kilos au total. On s'est pris en photo au-dessous du Monorail à EPCOT Center, chacun de nous arborant un sourire qui traduit ce sentiment de déjà-vu, où l'on se tient fier comme Artaban dans l'un des endroits les plus prisés de notre pays, moi affichant un large sourire digne d'un vendeur de drogue juif du début du siècle se dandinant à l'idée de réaliser une bonne affaire. Pour obtenir des billets gratuits pour Disney, nous avons dû nous farcir le baratin d'un commercial qui faisait la promotion de logements en multipropriété à Orlando. « Vous êtes de Moscou ? » a demandé le vendeur à mon père, tout en examinant sa tenue en jersey. « Non. Leningrad ».
« Attendez que je devine…ingénieur mécanicien ? »
« Oui, c'est ça, ingénieur mécanicien….Eh ! s'il vous plaît, vous nous donnez les billets pour Disney maintenant. »
Ma véritable cérémonie de naturalisation, je l'ai vécue sur le trajet MacArthur Causeway-Miami Beach. Je ne voulais rien louper : les palmiers, les yachts dansant sur l'eau juste à côté des villas cossues, les résidences privées de verre et de béton qui se reflétaient dans l'eau bleu azur de la piscine, la disponibilité implicite de femmes immorales. Je me voyais bien sur un balcon en train de manger un Big Mac et de jeter par dessus mon épaule, avec désinvolture, des frites dans l'air marin salé. Mais cela ne serait pas pour tout de suite. En effet, la chambre d'hôtel réservée par les amis de mes parents avait des lits de camp en guise de lits et était habitée par un cafard de 15 cm, qui semblait suffisamment intelligent pour nous montrer le poing. Effrayés par Miami Beach, nous avons décampé pour Fort Lauderdale, où une dame d'origine yougoslave nous a accueillis dans un motel vieillot, situé à côté de la plage, et équipé d'une antenne UHF qui permettait de capter gratuitement les chaînes analogiques. On avait toujours l'impression de passer juste à côté des bonnes choses de la vie : c'était le cas avec la voie d'accès qui conduisait au Fontainebleau Hilton ou bien encore de l'ascenseur vitré qui menait au restaurant en terrasse d'où nous avons pu jeter un coup d'œil rapide, par-dessus le panneau où l'on pouvait lire « Please wait to be seated » (Un serveur va vous placer), sur l'océan s'étendant à perte de vue au-dessous de nous. Le vieux continent que nous avions laissé si loin derrière nous était étonnamment proche.
Pour mes parents et leurs amis, le motel yougoslave était incontestablement un vrai petit paradis, l'épilogue joyeux de nos vies difficiles. Mon père se faisait bronzer dans son maillot imitation Speedo à rayures rouges et noires, du plus bel effet, tandis que je déambulais sur la plage en passant devant des filles du Midwest en train de cuire au soleil. « Oh ! Hi there ! » Ces mots, prononcés avec un accent américain parfait, n'étaient pas innés mais bien acquis ; je les avais sur le bout des lèvres, mais aborder une de ces filles de manière aussi banale aurait été impossible sans que je ne plante bien profondément mes pieds dans le sable chaud, une présence historique en rien comparable à ma carte verte sur laquelle était estampés mon visage couvert de tâches de rousseurs et mon empreinte digitale. Quand je suis rentré à l'hôtel, une rediffusion de Star Trek passait en boucle sur la Chaîne 73 ou 31 - ou était-ce une autre chaîne de grande écoute - je me sentis plus proche des planètes que je voyais sur les images de mauvaise qualité en Technicolor que de la nôtre.
Sur le chemin du retour vers New York, j'ai bien plaqué mon casque de baladeur sur mes oreilles en espérant pouvoir oublier mes vacances. Peu après avoir laissé derrière nous les derniers palmiers, quelque part dans le sud de la Géorgie, nous avons fait une halte dans un Mac Donald. J'en avais déjà l'eau à la bouche : le hamburger à 69 cents. Le ketchup, rouge et décadent, parsemé de petits copeaux d'oignons râpés. Le sentiment de bien-être rien qu'en pensant aux cornichons coupés en tranches, à la poussée d'adrénaline au contact du coca-cola frais, le pétillement au fond de la gorge prouvant que celui-ci avait fait son effet. J'ai été saisi par l'odeur froide de viande grillée de cet endroit magique, suivi par les Russes grassouillets qui traînaient quelque chose de grand et rouge. C'était une glacière remplie par l'autre maman, la même que la mienne, mais au visage rondouillard et avenant. Elle nous avait préparé un vrai déjeuner russe, avec des œufs à la coque enveloppés dans du papier d'aluminium ; une vinigret - la salade de betteraves russe - qui débordait d'un pot de crème fraîche recyclé pour l'occasion, du poulet froid pris en sandwich entre deux tranches croustillantes de bulka (une petite boule de pain rond). « Mais vous ne pouvez pas faire ça ! » les ai-je suppliés. « Nous devons consommer. »
J'étais transi, et ce n'était pas à cause de la fraîcheur de l'air conditionné du sud de la Géorgie, mais plutôt de la froideur qu'une personne ressent lorsqu'elle appréhende les conséquences de sa propre mort et l'absurdité de la situation. Je me suis assis à une table aussi loin que possible de mes parents et de leurs amis. J'observais le spectacle qu'offrait ces nouveaux résidents bronzés en train de manger leur repas russe - et ça mastiquait, et ça mastiquait - les œufs à la coque qui tremblotaient légèrement lorsqu'ils mordaient dedans ; la fille, mon double, qui comme moi avait l'air boudeur ,mais qui était dotée d'un certain sang froid ; ses parents se servant des morceaux de betteraves à l'aide de fourchettes en plastique, mes parents se levant pour prendre des serviettes et des pailles gratuites de McDonald, pendant que les automobilistes américains avec leurs petits aux têtes blondes qui piaillaient achetaient le repas du bonheur.
Mes parents n'avaient cure de mon arrogance. Assis tout seul dans mon coin et affamé - quel homme étrange étais-je en train de devenir ! Tellement différent d'eux. J'avais les poches pleines de pièces de monnaie, j'en avais suffisamment pour m'acheter un hamburger et une petite bouteille de coca-cola. J'ai pensé à la possibilité de racheter ma dignité en laissant derrière moi l'héritage de la salade de betteraves. Mes parents ne dépensaient jamais un sou car ils avaient constamment à l'esprit l'idée qu'une catastrophe était imminente, qu'ils recevraient les résultats de leur fonction hépatique accompagnés d'un mot alarmant de leur médecin ou qu'ils perdraient leur emploi parce que leur anglais n'était pas assez bon. Nous étions tous des marginaux tremblant à l'idée de mauvaises nouvelles qui n'arrivaient jamais. Les pièces restèrent dans mes poches, ma colère s'enfonça en moi d'où, un jour ou l'autre, elle se transformerait en ulcère. J'étais bien le fils de mes parents.
« Soixante-neuf cents » de Gary Shteyngart. Copyright 2007 Gary Shteyngart. Cette nouvelle a été publiée pour la première fois dans le New Yorker puis réimprimée avec l'accord de la Denise Shannon Literary Agency, Inc.