13 mars 2009
Akhil Sharma
Le premier roman d'Akhil Sharma, Un père obéissant [An Obedient Father], a été récompensé par le prix PEN/Hemingway en 2000 et le Whiting Writer's Award en 2001. M. Sharma a écrit entre autres pour The New Yorker et The Atlantic Monthly. Il a été cité parmi les meilleurs jeunes romanciers américains par le magazine Granta.
Je ne peux parler que de ma propre expérience, alors il ne faut pas croire que je représente tous les écrivains indo-américains.
J'ai commencé à écrire des nouvelles quand j'étais en troisième au lycée. C'était parce que j'étais très malheureux et que je voulais qu'on s'intéresse à moi.
Ma famille a immigré aux États-Unis en 1979. Il y avait moi, mon frère, ma mère et mon père. Deux ans après notre arrivée, mon frère a eu un accident dans une piscine qui a provoqué de graves lésions cérébrales. À l'époque, j'avais 10 ans et mon frère 14.
Mon frère est toujours en vie, mais il ne peut ni marcher ni parler. Anup - c'est son nom - ne peut pas s'alimenter par la bouche alors il est nourri par une sonde gastro-intestinale qui entre dans son estomac juste en dessous des côtes, à droite. Anup ne se tourne pas automatiquement dans son sommeil, alors quelqu'un doit le veiller toute la nuit et le retourner d'un côté à l'autre toutes les deux heures pour éviter des escarres.
Mon frère est resté hospitalisé pendant deux ans après l'accident, puis mes parents ont décidé de s'occuper de lui eux-mêmes. Ils l'ont ramené à la maison et ont engagé des infirmières. Outre les soucis que me causait l'état de mon frère, un des sujets d'inquiétude que j'ai eu en grandissant était l'argent. Parce que nous n'en avions que très peu et que nous dépendions des compagnies d'assurances et des infirmières, nous avions toujours l'impression d'être trahis, que les gens n'assumaient pas leurs responsabilités. Souvent nous avons eu des infirmières qui nous disaient qu'elles viendraient prendre leur poste tel jour à telle heure et qui ne venaient pas. Et parce que nous avions des étrangers dans la maison, nous avions toujours peur qu'ils nous volent. Nous avons eu une infirmière qui a subtilisé des ours en peluche que ma mère avait achetés à un marché aux puces.
Jusqu'à la 3e, à 15 ans, je n'écrivais des nouvelles que lorsque cela faisait partie des devoirs imposés pour la classe. En 3e, j'ai eu une enseignante, Mme Green, qui me félicitait de si bien comprendre les exercices de lecture. Alors, pour qu'elle s'intéresse encore plus à moi, j'ai commencé à écrire des histoires.
Au début, les personnages de toutes les histoires que j'écrivais étaient des Américains blancs. Cela s'explique, je crois, par le fait que toutes les histoires que je lisais parlaient de Blancs. Mais, ce qui est tout aussi important, je pensais que le fait d'être un Indien américain n'était pas important. Je faisais partie d'une minorité et, ne partageant pas les expériences de la majorité de la population, je pensais que ma vie n'étant pas celle de la majorité, elle importait moins que celles des Blancs. Et, dans une moindre mesure, je pensais que mes expériences, parce qu'elles n'étaient pas partagées, n'étaient pas aussi réelles que celles des Américains blancs.
Or, un de mes problèmes était que je ne savais rien des Blancs. Ce n'est qu'en seconde que je suis entré pour la première fois dans la maison d'un Blanc.
En seconde, j'ai lu une biographie d'Ernest Hemingway. Je me souviens d'avoir commencé à la lire un matin, à la table de la cuisine, alors qu'il faisait encore nuit dehors. J'ai lu la biographie d'Hemingway pour pouvoir mentir aux gens et leur dire que j'avais lu ses livres (je mentais tout le temps sur mes lectures).
J'ai lu le livre et il m'a frappé. Ce qui m'a frappé, c'est qu'Hemingway avait vécu en France et en Espagne, qu'il était allé à Cuba et qu'il semblait s'être bien amusé pendant sa vie. Jusqu'alors, j'avais pensé que je serais programmeur, ingénieur ou docteur. Lorsque j'ai lu ce livre, j'ai pensé tout à coup que je pourrais avoir un style de vie comme celui d'Hemingway et ne pas vivre une vie ennuyeuse.
Après avoir lu cette biographie, j'ai commencé à lire d'autres livres sur Hemingway. J'ai lu des biographies et des recueils d'essais critiques. J'ai dû lire une vingtaine de livres sur Hemingway avant de lire l'une de ses œuvres. J'ai lu tout cela sur Hemingway parce que je voulais apprendre à faire ce qu'il avait fait et que je ne voulais pas laisser le moindre indice de côté. Je n'étais pas vraiment intéressé par ce qu'il avait écrit.
Je pense qu'Hemingway est l'auteur qui m'a le plus influencé. Comme vous le savez certainement, il a créé des personnages dont la vie était complètement différente de celle des lecteurs américains. Il a évoqué des gangsters, des soldats en Italie et des journalistes à Paris. Parmi les nombreuses choses que j'ai apprises de lui, et je pourrais dire que presque tout ce que je suis en tant qu'écrivain a commencé avec Hemingway ou en réaction à Hemingway, c'est comment mettre en scène des choses exotiques sans m'embourber dans l'exotisme. Les universitaires qui ont analysé l'œuvre d'Hemingway soulignent qu'il commençait ses histoires au milieu de l'action, qu'il écrivait comme si ses lecteurs savaient déjà beaucoup de choses sur ce qu'il disait et que, s'il donnait des explications, cette rupture de la réalité de l'expérience romanesque était une manière de dire au lecteur que la raison pour laquelle il brisait cette convention était qu'il ne voulait pas mentir.
Pour moi, parce que j'ai commencé mon éducation avec Hemingway et que je n'ai vraiment lu d'auteurs non blancs qu'après mon entrée à l'université, j'ai toujours pensé qu'écrire était tout simple. Il suffisait d'aligner des mots les uns après les autres et d'utiliser des stratégies suscitant une réaction chez le lecteur. J'ai toujours pensé que, comme la race d'un chirurgien n'est pas importante parce qu'un cœur est un cœur quelle que soit la race du patient, la race de l'écrivain est un détail.
Je suis arrivé en Amérique avec une grande vague d'immigration. Parce que cette vague d'immigrants asiatiques a éveillé au sein de la société américaine une certaine curiosité au sujet des familles asiatiques, j'ai eu la chance que mes livres soient lus (je pense que je suis un bon écrivain, mais je peux facilement imaginer que si j'étais arrivé 50 ans plus tôt, mes livres auraient été trop exotiques et trop marginaux pour être appréciés du public).
Mon premier livre a reçu le prix PEN/Hemingway qui est accordé chaque année au meilleur premier roman.
La personne qui m'a remis le prix était l'un des fils d'Hemingway. Je crois que c'était Patrick Hemingway. Cet homme aux cheveux blancs et moi avons discuté dans une salle de conférence pendant une dizaine de minutes. Je ne lui ai pas dit à quel point son père m'avait influencé : j'étais trop intimidé. Alors, nous avons parlé de la manière dont son père avait trouvé les titres de ses romans dans le Common Prayer Book (Livre de prières).
Quelquefois, lorsque je pense à la chance que j'ai eue, j'ai envie de pleurer.