La vaste mosaïque d'un peuple en mouvement

13 mars 2009

La création littéraire dans une perspective multiethnique

 
Persis Karim
Persis Karim, poétesse et éditrice, trouve de riches ressources dans ses racines persanes. (Photo d'Adlai Karim)

 

Persis Karim

 

Née aux États-Unis, la poétesse Persis Karim est éditrice de l'anthologie intitulée Let Me Tell You Where I've Been : New Writing by Women of the Iranian Diaspora [Je vais vous dire où j'ai été : nouveaux écrits de femmes de la diaspora iranienne] (2006 »). Elle est aussi coéditrice et co-auteure de A World Between : Poems, Short Stories, and Essays by Iranian-Americans [Un monde intermédiaire : poèmes, nouvelles et essais d'Iraniens-Américains] (1999). Elle est actuellement professeure associée d'anglais et de littérature comparée à l'université d'État de San Jose, à San Jose (Californie).

Être américain a un effet particulier qui est de vous mettre en contact littéralement avec le monde entier. Enfant d'immigrants d'après la Seconde Guerre mondiale, j'ai grandi en considérant que les États-Unis étaient un lieu d'asile et de possibilités et que, pour mes parents, la décision de devenir américains comportait à la fois des privilèges et des responsabilités. Pour mon père, Iranien qui avait assisté à d'immenses changements dans son pays du fait de la découverte du pétrole et de la politique de la guerre froide, venir aux États-Unis représentait l'occasion de redéfinir et de réinventer ses possibilités et ses objectifs personnels. Après avoir vécu sous l'occupation de l'Iran par les troupes soviétiques et britanniques pendant la guerre, il avait soigneusement réfléchi à ce qu'il adviendrait de son pays et de son existence personnelle. Jeune homme, ses lectures lui avait fait découvrir les idéaux démocratiques énoncés dans la Constitution des États-Unis et l'idée que l'Amérique était, conceptuellement, une destination pour les gens qui se sentaient limités par la politique des États-nations se dégageant de la férule impériale et coloniale. Pour ma mère, immigrante qui avait connu les ravages de la guerre et de l'occupation en France, les États-Unis étaient un lieu où elle pourrait retrouver les dynamiques valeurs américaines entrevues chez les soldats américains auxquels elle avait enseigné le français à la fin de la guerre. Pour chacun de mes parents, l'Amérique exerçait une attraction tenant un peu du rêve et leur offrait la possibilité de refaire leur vie. Venus en partie par accident, leur décision de s'établir dans le pays et de devenir américains, en revanche, était mûrement réfléchie.

J'ai grandi dans le nord de la Californie, dans une banlieue majoritairement blanche et anglo-saxonne, où je me suis efforcée de résoudre les complexités de mon identité. Dans mon enfance, j'ai essayé subconsciemment de me forger une identité californienne et américaine, mais j'ai très vite pris conscience de ma différence. Nous n'étions pas entourés par une communauté iranienne ou française, ni par une famille étendue, mais cela ne m'empêchait pas de me sentir ethniquement marquée. Peut-être était-ce mon nom, mon physique, notre régime alimentaire (beaucoup de riz et d'agneau), ou peut-être aussi l'attirance perceptible qu'exerçaient sur moi les notions d'altérité dont l'importance s'intensifiait à mesure que je prenais conscience des événements qui se déroulaient dans le monde. C'est la guerre du Viêt-Nam qui m'a d'abord fait prendre conscience de l'existence d'un monde hors des États-Unis, mais ce sont les événements qui ont suivi qui ont suscité en moi une perception plus aigüe de mon identité irano-américaine.

Durant les années 1970, lorsque les États-Unis ont commencé à jouer un rôle plus actif et plus visible dans la politique du Moyen-Orient, ma curiosité à l'égard de l'Iran s'est accentuée. À l'époque de mes premières années d'études secondaires, l'Iran était devenu l'un des grands sujets de préoccupation de la politique étrangère américaine. Mon père, déjà désenchanté par le coup d'État appuyé par les États-Unis qui avait renversé en 1953 le gouvernement démocratiquement élu du Premier ministre Mohammed Mossadegh, avait commencé pendant mon adolescence à critiquer plus ouvertement le rôle des États-Unis dans son pays d'origine. Sans avoir à l'époque d'opinions politiques bien définies et ne comprenant qu'imparfaitement l'Iran, j'ai commencé à m'interroger sur ce que cela voulait dire d'être américaine. Au moment de la crise des otages américains et de la révolution iranienne de 1979, j'ai commencé à m'informer sur l'héritage culturel de mon père et j'ai ressenti de plus en plus vivement le besoin de comprendre et d'explorer cette composante de mon héritage.

Pour moi, c'est avant tout la littérature et la création littéraire qui ont ouvert une fenêtre sur mon héritage iranien. Quand j'étais petite, mon père partageait avec moi sa passion pour la poésie. Il lisait à haute voix les œuvres des grands poètes persans, Hafez, Rumi et Khayyam, ainsi que de poètes britanniques et européens tels que Baudelaire, Shelley et Shakespeare. Son amour de la littérature et de la lecture était contagieux et cela m'a offert le moyen le plus important de satisfaire ma curiosité croissante à l'égard de l'Iran et de la culture iranienne. À l'époque, l'Iran vivait une intense agitation et les médias américains représentaient le pays et sa population en termes extrêmement critiques et négatifs. La culture populaire elle-même n'était pas douce pour le Moyen-Orient. Mes années d'adolescence ont été marquées par l'insulte courante « Jockey de chameau » et par ce grand succès de la radio, la chanson « Ahab the Arab ». Jeune adulte, je me suis mise à vouloir défendre le pays de mon père et son peuple contre les accusations d'extrémistes, de terroristes et de preneurs d'otages. Au lycée, dans les rues et à la télévision, les gens scandaient des slogans tels que « Bomb Iran » (Bombardez l'Iran) et « Iranians Go Home ! » (Dehors les Iraniens).

Chez moi, j'écoutais les analyses perspicaces et détaillées que faisait mon père des événements politiques se déroulant à Téhéran. J'ai commencé à comprendre que l'évolution de la situation en Iran était autant le résultat des problèmes causés par mon pays, les États-Unis, que par les actions de la poignée d'extrémistes qui avaient saisi des otages à l'ambassade américaine. Ces événements et les images ultra-simplistes de l'Iran diffusées par les médias sont venus accroître encore ma curiosité pour ce qui se passait dans ce pays. Au lieu de me faire reculer, la colère et l'hostilité manifestées envers la communauté iranienne immigrante ont renforcé ma détermination d'acquérir des connaissances sur l'Iran et d'examiner mon identité iranienne. Tout au long de ce processus, hier comme aujourd'hui, je reviens toujours à la littérature et au pouvoir de représentation qu'elle confère aux auteurs. J'ai ressenti peu à peu l'émergence d'une appropriation personnelle de la mixité de mes origines et du legs de l'immigration. Je me suis sentie irrésistiblement poussée à écrire « notre récit », à raconter « notre » histoire. Je me suis donné peu à peu une sorte de mission de contribuer à la narration de l'histoire de la communauté iranienne immigrante aux États-Unis, communauté qui continuait de croître sous l'impulsion de la révolution, de la crise des otages et de la guerre irano-irakienne, tandis qu'une iconographie toujours plus négative de l'Iran s'implantait dans la mentalité américaine. J'ai ainsi entrepris un périple pour revendiquer une part de mon iranité, en explorant les influences que l'Iran et la culture iranienne avaient exercées sur moi en tant qu'écrivaine et en tant que citoyenne américaine.

En tant qu'écrivaine, j'ai commencé à percevoir la valeur, l'avantage même dirai-je, de l'expression des caractéristiques complexes et nuancées de mes origines pas entièrement américaines. J'ai voulu trouver et acquérir en tant qu'auteure une perspective et une voix s'inscrivant dans le contexte temporel spécifique dans lequel j'avais grandi. J'ai aussi voulu parler des multiples façons dont mon héritage et ma différence m'aidaient et me poussaient à entreprendre un processus d'autodéfinition qui n'est possible qu'aux États-Unis, lieu où cette autodéfinition n'est pas une proclamation statique mais un processus dynamique continuellement soumis aux influences des vastes dialogues politiques et culturels qui se situent dans le cadre général de la vie américaine individuelle. Il a fallu un certain temps aux lecteurs américains pour apprécier les complexités, les difficultés et la beauté de l'expérience des immigrants iraniens et le corpus littéraire qui décrit aujourd'hui cette expérience. Une littérature de la diaspora iranienne, jeune mais florissante, s'est enfin établie. La sensibilité littéraire irano-américaine est teintée par le sentiment de perte et de déplacement de la première génération d'immigrants, mais aussi par la réalisation des possibilités dont l'immigration a été porteuse pour la seconde génération. Les Irano-Américains apprécient au plus haut point la liberté d'expression et la possibilité de créer une nouvelle culture littéraire ouverte aux voix d'écrivains historiquement exclus ou minimisés dans la tradition des belles-lettres en Iran, à savoir les femmes, les minorités religieuses et culturelles, et les dissidents politiques.

Dans mon propre parcours d'écrivaine, je me suis efforcée de trouver et de relier les fils de cet héritage complexe qui est le mien. J'ai puisé dans la richesse de l'itinéraire qui a amené mes parents aux États-Unis, l'un des multiples effets secondaires et imprévus de la Deuxième Guerre mondiale. Non seulement ce conflit a modifié les orientations des gouvernements des quatre coins géographiques et politiques du globe, mais il a déclenché des ondes de choc qui ont touché la vie de millions de personnes ; c'est lui qui, à terme, a mené mes parents de leur pays natal jusqu'à la même salle de danse de Chicago, à un moment porteur pour chacun d'eux d'espoir et de possibilités. En tant qu'écrivaine, je puise abondamment dans l'idée que les enfants d'immigrants, nés sur le continent américain mais venus aussi d'un autre, doivent parler des composantes de leur propre histoire. Les possibilités que j'ai eues de m'exprimer ont été fortement influencées par l'idée que j'ai de ce qu'est un écrivain américain. Je sais que l'on ne peut pas vivre aux États-Unis et ignorer les diverses façons, problématiques ou bénéfiques, dont cette nation exerce son influence sur de vastes régions du globe en raison de sa puissance culturelle et politique. Mais je sais aussi que nous devons continuellement tirer notre inspiration de cette réalité qui est que nous sommes un pays adolescent, profondément impliqué dans son devenir. Dans un tel contexte, écrire dans la perspective de son héritage n'est qu'un commencement. Je crois que les histoires de mon père et de ma mère se sont implantées en moi et m'ont poussée à parler des éléments dynamiques et des difficultés de parcours de leur existence, mais que mon rôle d'écrivaine est d'aller au-delà de leurs histoires, au-delà du patrimoine ethnique dont j'ai hérité, pour faire du nouveau.

Je considère ce que je fais, en tant qu'écrivaine, poétesse et éditrice, comme l'expression quintessentielle de mon identité américaine hybride. Je parle dans mes écrits de ce que je deviens en raison des accidents de l'histoire et des péripéties de la vie de mes parents, mais j'y inclus aussi ce sentiment de dynamisme et de possible spécifique de notre caractère américain. Ce caractère est le ciment auquel le pays doit une certaine forme d'unité sociale, mais il laisse également s'ouvrir des fissures par lesquelles de nouvelles perspectives et de nouvelles voix peuvent émerger et se propager de la périphérie vers le centre. Bien que mes travaux ne soient pas toujours consciemment motivés par ces fissures, la présence de celles-ci est une nécessité absolue en ce qu'elles offrent le meilleur moyen dont je dispose de revendiquer ma double identité.

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