La vaste mosaïque d'un peuple en mouvement

13 mars 2009

Attraper les nuages

 
Diana Abu-Jaber
Nombre des écrits de Diana Abu-Jaber sont inspirés par le côté arabe de sa famille. (© AP Images/Greg Wahl-Stephens)

Diana Abu-Jaber

Diana Abu-Jaber est l'auteure de Crescent (2003,) récompensé par le PEN Center USA Award for Literary Fiction de 2004 et le Before Columbus Foundation's America Book Award, de Arabian Jazz (2003) et de The Language of the Baklava (2005) ; Origin est le titre de son dernier roman (2007). Elle est professeure adjointe d'anglais à l'université d'État de Portland (Oregon).

 

Il y a de cela un certain nombre d'années, j'avais décidé que je voulais écrire quelque chose de « vrai ». Je voulais écrire une biographie décrivant mon éducation dans ma famille arabo-américaine. Mais bizarrement, au moment de prendre ma plume, je me suis sentie réduite au silence. Les mots me manquaient. À l'époque, j'écrivais déjà des œuvres de fiction depuis longtemps, mais à chaque fois que j'essayais de décrire le passé, de mettre la main sur la texture de mon enfance, des dîners en famille, des conversations et des voyages, tout semblait me fuir ; c'était comme si j'essayais d'attraper les nuages avec un filet à papillons.

***

Je suis née et j'ai été élevée aux États-Unis mais, du fait de mes origines, on me demande souvent d'analyser la situation au Moyen-Orient, comme si j'étais une sociologue ou une politologue. En fait, je suis romancière - je préfère imaginer des histoires curieuses de personnages inclassables que de décrire les grandes sagas de l'histoire ou de la culture.

Mais les Américains aiment la « culture » - nous avons un besoin profond d'être connectés à quelque chose de plus grand et de plus ancien que nous. La plupart des gens ici viennent d'ailleurs ; ils se sont mariés et ont perdu la trace de leur origine. Dans mon cas, je suis le produit d'un père qui peut remonter la lignée de ses ancêtres bédouins sur plusieurs siècles et d'une mère qui savait seulement que ses grands parents étaient d'origine irlandaise et bavaroise ou peut-être hollandaise et suisse - elle n'était pas certaine. Papa nous rappelait sans cesse, à mes sœurs et à moi, que nous ne devions pas perdre de vue le fait que nous étions vraiment des filles arabes. De bonnes Jordaniennes, bien obéissantes.

Ce que je savais de la culture de mon père avait été passé au filtre de la collectivité arabo-américaine de Syracuse (New York). Notre baklava préféré venait de chez notre voisin, un Palestinien joyeux et un peu grassouillet ; c'est un Iraquien chaldéen sévère qui nous donnait des leçons d'arabe dans le sous-sol humide de l'église orthodoxe grecque ; et nous prenions des leçons de danse d'une Egyptienne au sourire éclatant. De temps en temps, mon père sortait son beau tapis de prière en soie, mais tous les dimanches nous allions à la messe dans l'énorme église catholique de ma grand-mère. Cette « culture » était à des années lumières de l'éducation traditionnelle que mon père avait reçue dans les canyons du rift jordanien.

La blancheur de ma peau ne rendait pas les choses plus faciles. Quand j'étais très jeune, j'avais remarqué que les membres de ma famille nous regardaient jouer ensemble, mes sœurs, mes cousins et moi, et murmuraient : « la voilà, c'est elle, l'Américaine ». Déjà, je sentais que c'était un terme de distinction et d'exclusion - c'était quelque chose de prestigieux, mais qui m'excluait du groupe. Ils appelaient ma sœur à la peau plus brune « l'Arabe ». Les Américains aussi se sentaient obligés de me dire que je n'avais pas l'air « arabe », comme si cela diminuait mon droit de me considérer « arabo-américaine ». Je détestais cela, la manière dont les gens s'imaginaient qu'ils savaient qui j'étais ou ce que je pensais sur la base de la couleur de ma peau.

Un jour, au lycée, une enseignante bien intentionnée qui essayait de nous expliquer le concept de ce qu'elle appelait « l'identité raciale », a tenté une expérience. Mince et blonde, Mme Harrow s'est appuyée sur le bureau et a demandé aux élèves qui se considéraient « de couleur » de se mettre à droite, et à ceux qui se considéraient « blancs » à gauche. À mon grand étonnement, la classe a semblé se diviser facilement et naturellement … jusqu'à ce que je me retrouve seule au milieu de la salle. Je n'avais vraiment pas la moindre idée du côté auquel j'appartenais. La classe a semblé trouver cela hilarant, mais ma professeure s'est mise en colère comme si je faisais exprès de ne pas comprendre. Apparemment, Mme Harrow n'avait jamais connu de dichotomie entre ce qu'elle pensait d'elle même et la façon dont les autres la voyaient. Je ne pouvais qu'envier ce genre de cohérence - c'était, me semblait-il, tellement merveilleux d'être d'accord avec ce que les autres pensent de vous.

Heureusement, les États-Unis sont tellement vastes qu'il existe toutes sortes de manières de se trouver. De nombreux immigrants trouvent refuge dans des regroupements, des convergences tribales : la petite Corée, la petite Italie et le petit Haïti… Pendant mon enfance, les Jordaniens n'étaient pas assez nombreux pour former leur propre enclave exclusive. Alors nous vivions avec un mélange de parents et d'amis - en général des nouveaux arrivants venus de divers pays arabes et quelquefois des voyageurs en provenance d'Italie, de Turquie ou de Grèce. C'était comme si le fait de ne pas partager exactement la même nourriture ou la même religion n'était pas si important : nous avions en commun la même sensibilité - un rythme de vie plus lent, une passion pour la conversation, un code moral strict et l'adoration des enfants.

Le monde de mon enfance se divisait en gros entre les intimes (les « Arabes » et les amis) et l'extérieur (les « Américains »). Evidemment, il ne fallait pas prendre cette distinction au pied de la lettre car elle était abusive. Pour commencer, mon père et ses frères avaient épousé des Américaines. Il n'empêche, tous les week-ends, la maison était le cadre de fêtes déjantées qui n'en finissaient pas, avec de la musique, des plats traditionnels et des conversations assourdissantes, la plupart du temps en arabe et le plus souvent sur la politique. Pour une enfant, cette cassure entre les week-ends (bruyants, amusants, excitants, un peu effrayants) et les jours de la semaine (calmes, sérieux, un peu ennuyeux) était comme un exercice permanent de choc culturel. J'ai appris lors de ces réunions chez mes parents que révéler la « vérité » - c'est-à-dire la teneur de ses désirs, de ses peurs et de ses croyances - était l'une des choses les plus dangereuses et les plus risquées que l'on puisse faire dans cette jungle qu'était l'Amérique.

Mon père semblait se transformer tous les lundis : le cuisinier braillard aux opinions bien arrêtées du week-end devenait un chef de bureau prudent et un peu guindé. Je doute qu'il ait jamais partagé son point de vue avec ses collègues, même s'il rentrait du bureau en colère et indigné de leur ignorance du Moyen-Orient. Il est très improbable que l'une quelconque de ses connaissances ait jamais su qu'il aurait aimé ouvrir son propre restaurant ou retourner en Jordanie avec nous. Ils ne connaissaient qu'un personnage habilement conçu. Le consensus chez les immigrants semblait être que l'Amérique était un endroit merveilleux pour acquérir une éducation et mener une carrière, mais que les Américains étaient un peu dangereux, fous et indignes de confiance. Tout ce que vous leur disiez devait être soigneusement pesé.

Il semblait qu'il n'y avait aucun moyen de déterminer ce qu'un Américain - et surtout un garçon américain - était capable de faire. Ce sentiment était aggravé pour mon pauvre père parce qu'il avait ses trois filles - son « harem » comme on nous appelait. Selon papa, les garçons du quartier étaient tous des obsédés sexuels et des toxicomanes alcooliques en puissance. Apparemment, les Américaines étaient plus fiables, mais j'étais toujours horrifiée de leur audace et de leur insubordination envers leurs parents. Et j'étais effarée de voir avec quelle facilité mes amies révélaient leurs pensées les plus intimes, parlant ouvertement de leurs petits amis, de leur famille, de leurs ambitions. J'admirais cette certitude qu'elles avaient que leur point de vue serait sinon accepté, du moins toléré. Je n'avais pas une telle confiance dans le monde - américain ou arabe. Les nouvelles du soir à la télévision ne faisaient que renforcer ce sentiment. Lorsque Walter Cronkite disait quelque chose - sur le Viêt-Nam, Richard Nixon ou le Moyen-Orient - mon père le reprenait avec des informations différentes. Les nouvelles me rappelaient, encore une fois, que le monde était divisé en deux parties : il y avait les initiés (les Américains) qui avaient toujours raison, et ceux qui étaient à l'extérieur (tous les autres) qui ne comptent pas vraiment. Mais le problème pour un enfant d'immigrants - dans un pays d'immigrants - était de déterminer exactement qui étaient les initiés.

***

J'ai découvert qu'essayer de rendre une expérience culturelle unique était un peu comme essayer de regarder directement quelque chose flottant à la surface de l'œil. Les faits bruts que sont la géographie et la langue sont donnés, mais j'ai longtemps essayé de déterminer s'il existait quelque chose de plus qui rendait une histoire spécifiquement « arabo-américaine ». La quête de l'identité et de l'autoreprésentation, la tension entre la préservation du patrimoine culturel et l'acceptation de la nouveauté sont de vraies questions pour la collectivité arabo-américaine, mais elles le sont aussi pour tous les immigrants, partout dans le monde.

Devenue adulte, j'ai commencé à comprendre que l'expérience arabo-américaine tenait moins de quelque chose d'inné au monde arabe que de la manière dont les Américains perçoivent et réagissent à « l'arabité ». Alors la tension entre le public et le privé est devenue un des grands thèmes de ma biographie. J'en ai écrit ébauches après ébauches, luttant avec moi-même, avec mes souvenirs épars, mes émotions embrouillées. J'ai déblayé couche après couche de sédiments, d'images, de conversations et d'objets à la recherche d'une matrice narrative.

Je refusais de montrer mon manuscrit à qui que ce soit parce que je pouvais à peine surmonter ma propre peur - nouvellement acquise et très respectable - de révéler la vérité. Je m'inquiétais : si ma famille désapprouvait, me serait-il encore possible d'écrire ? Et puis, après trois ans de réécriture et d'examens de conscience, après avoir présenté ce que je pensais être une version acceptable à mon agent, elle me l'a renvoyée avec ce commentaire : « Recommence. Cette fois, raconte ce que tu ne dis pas. »

J'ai presque abandonné. J'ai commencé à penser que j'avais été trop protégée par mes parents, que j'étais trop déchirée entre ma loyauté envers ma famille du Vieux pays et mon art américain pour raconter vraiment ce que je ne disais pas. En désespoir de cause, je me suis confiée à ma mère, lui disant que je me rongeais les sangs à propos de ma biographie, que j'avais peur de la manquer, de faire mal aux gens. Après quelques moments de réflexion, mon institutrice de mère, si gentille et à la voix si douce, m'a enfin dit : « Tu vois, ma chérie, je comprends que tu veuilles être respectueuse et ne déranger personne. Je sais que tu aimes notre famille et que tu veux nous traiter correctement. Mais en fin de compte, tu sais ce que je pense ? Je pense que si ça ne plaît pas à quelqu'un, qu'il aille se faire voir ! »

La surprise m'a laissée sans voix, puis elle s'est transformée en soulagement. Ma mère américaine m'avait donné ce petit extra de confiance dont j'avais besoin, m'avait fait croire, enfin, que j'avais le droit à ma propre histoire, que je pouvais la revendiquer. J'ai recommencé à écrire. Un an plus tard, The Language of Baklava était publié.

On me demande souvent pourquoi je n'écris pas plus sur ma mère. La vérité c'est que papa est un sujet plus facile. Je ne sais pas si c'est dû à sa différence culturelle ou à sa personnalité, mais il est plus loufoque, plus bruyant, plus étrange que la plupart des gens que je rencontre. Mais, en même temps, je suis absolument persuadée que je ne serais pas devenue écrivaine sans l'exemple de ma mère. Elle n'était pas issue d'une lignée prestigieuse, elle écoutait la même musique que les autres Américaines, elle n'était obsédée ni par la cuisine, ni par la politique, ni par son pays d'origine. Mais elle était attentionnée, respectueuse et intelligente. Elle m'achetait des livres ; elle me posait des questions sur moi ; elle m'a appris à écouter et à observer, à penser et à lire.

Après la publication de Language of Baklava, j'ai voulu entrer plus profondément dans mon passé américain et j'ai écrit Origin, un roman policier dont le personnage principal est un orphelin élevé à Syracuse qui n'a aucune idée de l'identité de ses parents biologiques. C'était un livre complètement différent de ceux que j'avais écrits avant, mais par sa simple nouveauté, je l'ai trouvé gratifiant.

Cela ne veut pas dire que j'ai abandonné ou que je ne m'intéresse plus à l'exploration de mes racines jordaniennes. C'est simplement que, comme les autres écrivains, je dois me forcer à trouver de nouvelles manières de dire ma vérité. Pour tout écrivain, la plus grande aspiration est d'arriver un jour à la liberté artistique complète. Parce que même si mon éducation a parfois été contraignante, aujourd'hui, je suis reconnaissante d'avoir deux cultures, non seulement pour élargir ma vision du monde, mais aussi pour m'affiner. Parce que, quelquefois, je pense qu'il vaut mieux ne pas tout dire. Quelquefois, il vaut mieux laisser les choses décanter et se développer dans le silence et la pensée.

Il y a quelque temps, j'ai fait une lecture d'un de mes ouvrages dans une petite libraire de New York. Pendant la période de questions-réponses qui a suivi, une auditrice a hoché la tête d'un air approbateur et m'a dit : « Vous écrivez comme une Arabe. »

Je ne suis toujours pas sûre de ce qu'elle a voulu dire - les personnages de l'histoire étaient Américains et elle était écrite en anglais - mais je me suis sentie rassurée par cette affirmation et cette acceptation. Après tant d'années d'inadaptation, c'était finalement une forme de reconnaissance.

J'ai souri et je lui ai répondu, du fond du cœur « Merci ».

Créer un signet avec :    Qu'est-ce que c'est ?