La vaste mosaïque d'un peuple en mouvement

12 mars 2009

Lost City Radio

 
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Daniel Alarcón
Le coût humain de l'insurrection en Amérique latine colore les récits de Daniel Alarcón. (Avec l'aimable permission de Mary Reagan)

Daniel Alarcón

 

Le romancier Daniel Alarcón, né au Pérou, a émigré aux États-Unis avec sa famille en 1980 à l'âge de trois ans, fuyant la violence de Lima. Cette violence a néanmoins continué de toucher sa famille. Son oncle, opposé aux guérilleros maoïstes du Chemin lumineux, a été porté disparu. La famille a appris plus tard qu'il avait été tué 1989. Nombre des œuvres d'Alarcón sont hantées par la guerre. Son premier ouvrage, War by Candlelight [La guerre à la chandelle] (2006), a été finaliste du prix PEN/Hemingway. Il s'est vu attribuer plusieurs bourses prestigieuse, est rédacteur associé d'une revue primée, Etiqueta Negra, publiée à Lima, et est actuellement chercheur invité au Centre d'études latino-américaines de l'université de Californie à Berkeley.

 

Son premier roman, Lost City Radio (même titre en français, (2007) se passe dans un pays fictif d'Amérique latine. C'est une histoire de guerre et de disparitions qui brosse le tableau de l'existence de Rey, mari disparu de la principale protagoniste. La scène paisible décrite ici se situe juste avant que Rey, jeune lycéen, ne soit emporté dans la violence politique ambiante.

La prison municipale était à deux rues de la plaza, dans un quartier tranquille habité par des femmes de ménage et des tailleurs de pierre. La façade du bâtiment peinte d'un bleu pâle était ornée d'une reproduction rudimentaire du sceau national qui, si on l'examinait de près, comme le faisait souvent Rey, se révélait aussi floue et inexacte que les clichés photographiques fortement pixellisés des premières pages du seul journal de la ville. Une vieille maxime indienne - NE MENS PAS, NE TUE PAS, NE VOLE PAS - était inscrite en sombres lettres noires au-dessus du chambranle de la porte d'entrée, donnant peut-être à la paisible geôle une importance qu'elle ne méritait pas. Rey aimait la prison. Il aimait aller s'y asseoir en compagnie de son oncle, dont les fonctions consistaient semblait-il à attendre la survenue de troubles. D'après Trini, ces troubles étaient trop rares. Il se plaignait amèrement de la tranquillité de la petite ville et aimait raconter des histoires de son séjour d'un an dans la capitale. Il était impossible de savoir ce qui, dans ses récits, était vrai et ce qui était faux. À en croire Trini, la capitale était peuplée à parts égales de voleurs, de voyous et de tueurs. Et toujours à l'en croire, il avait été à lui seul une machine à lutter contre le crime, personnalisation de la justice patrouillant courageusement les rues tortueuses. La capitale ! Difficile à imaginer : ville pourrie, moribonde déjà, croulante et hantée par les ombres. Mais quel aspect avait-elle ? Rey ne parvenait pas à se la représenter : l'océan sombre, bouillonnant, la côte sauvage et escarpée, les lourds nuages noirs, les millions d'êtres humains plongés dans un crépuscule perpétuel. Ici, le soleil brillait et l'on apercevait au loin de vrais pics montagneux couronnés de neige. Il y avait un ciel d'azur, un fleuve aux longs méandres et une plaza pavée où murmurait une fontaine. Les amoureux se tenaient la main, assis sur les bancs des parcs municipaux, tous les parterres étaient en fleur et, le matin, la bonne odeur du pain frais se répandait dans les rues. La petite ville natale de Rey s'arrêtait, dans toutes les directions, à dix rues de la plaza, faisant place alors à des chemins de terre poussiéreux, à des champs irrigués et à de petits bâtiments de fermes aux toits de chaume rouges. Trini décrivait un lieu inimaginable pour Rey : une cité en glorieuse décrépitude, avec ses éclairages au néon et ses diamants, ses armes à feu et sa richesse, tout à la fois rutilante et sale.

Copyright © 2007, reproduction autorisée par HarperCollins Publishers. Tous droits réservés.

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