La vaste mosaïque d'un peuple en mouvement

12 mars 2009

Nouveaux contes d'immigrants

Junot Díaz et la fiction littéraire afro-latino-américaine

 
Glenda Carpio
Glenda Carpio, spécialiste en littérature multiculturelle, enseigne à l'université Harvard. (Avec l'autorisation de Michele Asselin)

 

 

Glenda Carpio

 

Glenda Carpio, auteure de Laughing Fit To Kill : Black Humor in the Fictions of Slavery [A mourir de rire : l'humour noir dans les œuvres de fiction sur l'esclavage] (2008) travaille actuellement à un ouvrage sur la fiction noire et latine sur le continent américain. Elle est professeure associée d'études africaines et afro-américaines et d'anglais à l'université Harvard à Cambridge (Massachusetts).

Junot Díaz, qui a remporté le Prix Pulitzer 2008 pour son roman La brève et merveilleuse vie d'Oscar Wao (2007), a récemment accordé un entretien à Stephen Colbert, hôte d'un talk-show satirique. Celui-ci a demandé, en plaisantant, à l'auteur originaire de la République dominicaine qui a émigré aux États-Unis à l'âge de sept ans, s'il n'avait pas, en remportant cette distinction, privé un Américain de la possibilité de gagner un Prix Pulitzer. Ce à quoi Díaz lui a répondu du tac au tac que Pulitzer étant lui-même un immigrant, il aurait été heureux de savoir que le prix lui avait été attribué. Cet échange badin reflète, sur le mode de la plaisanterie, les inquiétudes que conçoivent certains devant la croissance rapide du groupe des Latinos aux États-Unis, qui est en effet la minorité qui se développe le plus rapidement dans ce pays et dont le nombre a dépassé celui des Afro-américains. Derrière ces inquiétudes, bien sûr, se cachent la crainte de la formation d'une majorité non blanche et celle de voir les Latinos devenir une majorité non noire qui entrera en concurrence déloyale avec les Afro-Américains, notamment sur le marché du travail.

Mais qui sont les Latinos et que sont-ils ? Le vocable latino dissimule d'immenses différences de classe, de genre, de race, d'origine régionale et de passé colonial. L'appellation qui lui fait concurrence, Hispano-Américain, est, elle aussi, trompeuse, étant donné le nombre de Latinos qui ne parlent pas l'espagnol. Latino et hispanique sont des termes utiles mais imparfaits qui dénotent vaguement un ensemble complexe d'expériences, à la fois multinationales et spécifiquement américaines, partagé par un groupe important et divers d'immigrants et de descendants d'immigrants qui font partie du paysage démographique des États-Unis d'aujourd'hui. La question de savoir comment ce groupe se définit et comment il est défini de l'extérieur est donc complexe. Cependant, dans les médias américains populaires, la complexité a presque entièrement disparu du terme latino (auquel va également ma préférence). En particulier, ce qui a été généralement estompé dans les représentations populaires est la diversité raciale des Latinos. De nombreux Latinos sont noirs, en particulier d'après le système de classification appliqué aux États-Unis. Ce sont souvent aussi des autochtones américains (appartenant aux multiples cultures indigènes du Nouveau monde), mais ce fait est, lui aussi, occulté par les catégories latino et hispanique.

Depuis son entrée dans l'arène littéraire en 1996, l'écrivain dominicain Junot Díaz met sa plume éloquente et spirituelle au service de l'expression des complexités de l'identité de l'Afro-Latino immigrant aux États-Unis. Dans son recueil de nouvelles, Drown (2006), paru en France sous le titre Los Boys, et dans son roman, Díaz se prémunit, au moyen d'une saine dose d'humour, contre la réification de l'histoire de l'immigrant et contre la réduction stéréotypique de celui-ci. Sa sensibilité ressemble fort à celle du regretté acteur-comédien Groucho Marx, qui aimait jouer avec le vieux dicton voulant que les rues de l'Amérique soient pavées d'or. En arrivant dans le pays, disait-il, les immigrants commencent par apprendre que les rues ne sont pas pavées d'or, puis qu'elles ne sont pas pavées du tout, et enfin que l'on s'attend à ce que ce soient eux qui les pavent. C'est là l'un des dons les plus puissants de Junot Díaz : il pratique un humour à froid pour produire une littérature immigrante qui n'est pas obsédée par l'identité et l'immigration, et une littérature afro-latine qui n'est pas obsédée par la race. Au lieu de quoi il s'attache en habile artisan à montrer ce que cela signifie d'être noir, latino et immigrant aux États-Unis.

Díaz estompe la ligne de la couleur et bouleverse les conventions longtemps chéries de la littérature immigrante américaine en refusant d'agir en agent d'information autochtone qui est censé éclairer la lanterne d'un public général en majorité blanc ; il refuse de se plaindre des vicissitudes de l'existence avec un trait d'union, entre deux langues, entre deux cultures. Díaz refuse également de blanchir la culture latino. Au contraire, il adopte à bras ouverts les lourdes racines africaines de son pays natal et en explore la complexité raciale. Enfin, il met les auteurs des minorités ethniques au défi de s'interconnecter. Il embrasse l'enivrante liberté d'improvisation résultant de la fusion des langues et se livre à des expériences avec l'espagnol dominicain, l'espagnol latino et l'argot afro-américain, ainsi qu'avec le langage de la science fiction, dans un cadre historique qui ancre son œuvre. Il met en évidence la diaspora africaine en tant que contexte historique commun des différentes cultures qui se partagent les Amériques. Avec le brio de sa plume, Junot Díaz donne une voix à la conscience afro-latine, conscience trop souvent atténuée aux États-Unis ainsi que dans les autres pays des Amériques, tout en présentant un nouveau modèle intriguant et dynamique d'expression des immigrants.

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