12 mars 2009
Ha Jin
Ha Jin est un écrivain sino-américain né en Chine, qui a émigré aux États-Unis en 1984 et a commencé à écrire des romans en anglais. Il est l'auteur de cinq romans, dont A Free Life (2007) ; La Longue attente (1999), qui lui a valu le National Book Award ; et Les Rebuts de la guerre (2005), récompensé par le prix PEN/Faulkner.
Le texte qui suit est extrait du recueil intitulé « The Language of Betrayal » in The Writer as Migrant (2008), qui réunit les conférences données par Ha Jin à l'université Rice de Houston (Texas).
Le mot « trahison » a pour antonymes « fidélité » ou « allégeance ». L'écrivain émigré, que ces termes rendent mal à l'aise, se sent coupable de ne plus être présent dans son pays d'origine, ce que ses compatriotes considèrent généralement comme une « désertion ». Mais la trahison ultime consiste à décider d'écrire dans une autre langue. Quelles que soient les explications et les justifications que l'écrivain tente de donner, adopter une langue étrangère est un acte de trahison qui l'aliène de sa langue maternelle et canalise son énergie créatrice vers une autre langue. Cette trahison linguistique est l'ultime stade que l'écrivain émigré ose franchir ; en comparaison, toute autre mesure d'éloignement de sa culture est sans importance.
Par le passé, c'est toujours l'individu qui a été accusé d'avoir trahi son pays. Pourquoi ne pas renverser les rôles en accusant un pays de trahir les individus ? La plupart des pays ont de toute façon l'habitude de trahir leurs citoyens. Le pire crime qu'un pays puisse commettre à l'encontre d'un écrivain est de l'empêcher d'écrire avec honnêteté et intégrité artistique.
Aussi longtemps que possible, un écrivain se limitera à sa langue maternelle, domaine où il se sent en sécurité. Ainsi, l'écrivain allemand W.G. Sebald a vécu et enseigné en Angleterre pendant plus de trente ans et connaissait bien l'anglais et le français, mais a toujours écrit dans sa langue maternelle. Quand on lui demandait pourquoi il n'avait pas choisi l'anglais, il répondait que cela n'était pas nécessaire. S'il pouvait répondre de la sorte, c'était certainement parce que l'allemand était une grande langue européenne à partir de laquelle ses œuvres pouvaient être traduites sans grande difficulté dans d'autres langues européennes. En revanche, l'écrivain franco-tchèque Milan Kundera a commencé à écrire en français lorsqu'il avait déjà plus de 60 ans. Cet effort héroïque est peut-être le signe d'une crise qui aurait poussé le romancier à entreprendre ce changement radical. Lorsqu'on compare les œuvres de fiction récentes que Kundera a écrites en français à ses livres précédents écrits en tchèque, on s'aperçoit que, après L'immortalité, sa prose récente est beaucoup moins complexe. Son adoption du français n'en est pas moins une courageuse aventure littéraire menée avec acharnement. Tout comme le narrateur de son roman L'ignorance estime qu'en revenant à Ithaque Ulysse accepte la « finitude de la vie », Kundera ne peut rebrousser chemin et poursuit son odyssée. Cela explique également pourquoi il a déclaré considérer la France comme sa « deuxième patrie ».
On m'a déjà demandé pourquoi j'écrivais en anglais. J'ai souvent répondu : « Pour survivre ». Les gens tendent à penser que « survivre » veut dire « gagner sa vie » et louent alors mes modestes, quoique peu glorieuses, motivations. En fait, la survie matérielle n'est qu'un aspect de la question. Il en existe un autre : exister, c'est-à-dire vivre une vie qui a du sens. Exister signifie alors faire le meilleur usage de sa vie, suivre son propre chemin.
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