12 mars 2009

Jennifer 8. Lee
Jennifer 8. Lee est auteur de The Fortune Cookie Chronicles : Adventures in the World of Chinese Food [Les chroniques du fortune cookie : aventures dans le monde de la cuisine chinoise] (2008) ; elle a également un « blogue d'action directe » pour accompagner son livre qui décrit l'histoire du fortune cookie. Elle est journaliste au New York Times.
Les Américains adorent les fortune cookies. Il y en a pour Noël, pour les mariages, pour la Saint-Valentin, pour Hanoukka. Il existe même des fortune cookies spéciaux pour chiens.
Ces petites galettes au beurre et à la vanille repliées contenant un message inscrit sur un petit morceau de papier ont une grande valeur sentimentale pour les Américains. On vend des petits gâteaux de type fortune cookies dans les boulangeries-pâtisseries. Il y a des bijoux en forme de fortune cookie. On trouve chez Neiman Marcus, grand magasin haut-de-gamme, un fortune cookie en or 14 carats incrusté de diamants. Il existe des accessoires et périphériques d'ordinateur, des disques durs par exemple, en forme de fortune cookie. Il y a même des albums pour fortune cookies. Ils ressemblent à des albums de photos, mais sont faits pour conserver les petits morceaux de papier que l'on trouve à l'intérieur de ces biscuits.
Les Américains croient dur comme fer en ce qui est imprimé sur les messages contenus dans les fortune cookies, au point d'avoir une confiance aveugle dans les chiffres que l'on y trouve souvent indiqués. En mars 2005, 110 personnes de diverses régions des États-Unis ont gagné à la loterie un total de 19 millions de dollars parce qu'ils avaient joué les chiffres figurant en dernière ligne du message de leur fortune cookie. Deux mois plus tard, 84 autres personnes qui avaient employé la même méthode ont gagné, elles aussi, le même jour.
Chose amusante, la plupart des Américains assument que les fortune cookies viennent de Chine, parce que c'est dans les restaurants chinois qu'on les leur apporte au dessert. Je l'ai cru aussi pendant longtemps. Après tout, je suis née à New York et je me rappelle les fortunes cookies de mon enfance qui nous étaient offerts dans les restaurants chinois que nous fréquentions. Comment aurais-je su la vérité, moi qui n'ai pas mis le pied en Chine avant d'avoir eu une bonne vingtaine d'années.
Ce n'est que durant mes années de lycée, en lisant le roman populaire d'Amy Tan Le club de la chance, que j'ai appris que les fortune cookies n'avaient rien de chinois, parce que les immigrantes chinoises employées dans une usine de fortune cookies de San Francisco se moquaient de ces petits biscuits.
Le monde s'est arrêté de tourner pour moi. Les fortune cookies, pas chinois ?
C'était comme si l'on m'avait dit en même temps que j'étais une enfant adoptée et que le Père Noël n'existait pas. Toute ma conception du monde en fut ébranlée.
Mais ce choc a planté dans mon esprit une graine de curiosité concernant les fortune cookies. Et c'est ce qui fait que plus d'une décennie plus tard, j'ai entrepris un voyage qui m'a fait traverser tous les États-Unis et qui m'a amenée aux quatre coins du globe, au Pérou, au Brésil, en Inde, en Chine et au Japon. Je voulais connaître le chemin qu'avait emprunté ce mystérieux biscuit.
Et voici ce que j'ai découvert. Les fortune cookies sont universellement reconnus aux États-Unis, mais ils créent une certaine confusion chez les Chinois. En fait, si vous donnez des fortune cookies aux Chinois, cela les rend particulièrement perplexes. Ils commencent par vous demander : « Qu'est-ce que c'est ? » Et quand vous leur dites que cela vient d'Amérique, ils hochent la tête. Puis ils mordent dedans et se montrent très étonnés de trouver un petit morceau de papier dans le biscuit, quand ce n'est pas dans leur bouche. Ils vous demandent alors ce que c'est que ce petit papier. Et quand vous leur dites : « C'est une prédiction », ils marmonnent : « Les Américains sont des gens curieux. Pourquoi mettent-ils des morceaux de papier dans leurs biscuits ? »
La recherche de l'histoire des fortune cookies m'a donné l'impression de suivre un très long fil en tirant prudemment dessus pour savoir ce qu'il y avait au bout. J'ai retrouvé la trace des fortunes cookies dans des boulangeries d'immigrants japonais en Californie au début du XXe siècle. Certaines de ces boulangeries sont encore en activité aujourd'hui.
Mais chose plus surprenante, j'ai pu remonter plus loin et j'ai trouvé des fortune cookies au Japon, où de petites boulangeries familiales de Kyoto en produisent toujours. Il y a même un dessin japonais de la fin du XIXe siècle - soit plusieurs décennies avant que l'on parle de ce genre de biscuits aux États-Unis - qui représente un homme en kimono en train de confectionner ce qui ressemble à des fortune cookies.
Dénommés tsujiura senbei et suzu senbei, les fortunes cookies japonais sont plus grands et de couleur plus foncée que leurs cousins américains d'un jaune pâle. Ils sont parfumés au sésame et au miso, ce qui leur donne un petit goût de noix.
Mais comment se fait-il qu'avec leur origine japonaise, ils soient arrivés sur les assiettes des restaurants chinois ?
J'ai continué à chercher et j'ai fini par assembler tous les morceaux du puzzle. Pendant la Deuxième Guerre mondiale, le gouvernement des États-Unis a incarcéré un grand nombre de Japonais, et parmi eux les fabricants de fortune cookies, de crainte qu'ils ne trahissent l'Amérique. Les deux tiers des prisonniers de ces camps d'internement étaient des citoyens américains, et plusieurs décennies plus tard, le gouvernement américain a fini par leur présenter des excuses.
Il m'a fallu trois ans pour réaliser ce qui, fondamentalement, motivait mon intérêt pour cette question. Mon enquête sur le fortune cookie dissimulait en fait mon désir de me comprendre moi-même.
La Chine est le pays qui a fourni le plus grand nombre d'émigrants de l'histoire du monde et les États-Unis sont celui qui a accueilli le plus grand nombre d'immigrants. Je me trouve, tout comme la cuisine chinoise qui m'a nourrie dans mon enfance, au point de confluence de ces deux courants.
Le fortune cookie est un symbole de l'adaptation des immigrants chinois à leur pays d'adoption. Les Américains étaient tout prêts à croire que ces petits biscuits exotiques provenaient du lointain Empire du Milieu, malgré le fait que les petits messages qu'ils contenaient n'étaient pas écrits par des sages chinois. Les Chinois étaient pour leur part tout disposés à répondre à leur demande, en produisant des fortune cookies par millions d'abord, puis très vite par milliards. Ce qui fait que, pendant de longues années à venir, les fortune cookies, universellement connus des Américains, continueront d'intriguer et de surprendre les habitants de la Chine.
Aux États-Unis, les gens voient un fortune cookie et ils pensent « Chine ». Mais en fait, les fortune cookies ont été introduits par les Japonais puis popularisés par les Chinois, pour être enfin consommés par les Américains.
En Amérique, nous utilisons souvent l'expression : « C'est aussi américain que la tarte aux pommes. » Mais réfléchissons-y un peu. Si le critère que nous appliquons pour définir l'américanité est la tarte aux pommes, à quelle fréquence les Américains en mangent-ils ? Et à quelle fréquence se voient-ils présenter des fortune cookies ? Les États-Unis produisent 3 milliards de fortune cookies par an, soit 10 pour chaque homme, femme et enfant.
De même, il arrive que les gens me regardent et qu'ils pensent avoir devant eux une Chinoise. « D'où venez-vous ? » me demandent-ils. (La réponse est que je viens de New York, qui j'y suis née, que j'y ai grandi et que j'y vis toujours.) Mais s'ils fermaient les yeux un instant, ils ne se poseraient pas de question : ils sauraient immédiatement, à mon accent, que je suis américaine.