12 mars 2009
Le conte autochtone oral se porte bien

Lea Terhune
Les premières nations des Amériques avaient une littérature qu'ils consignaient en mémoire pour la transmettre oralement, et cette tradition perdure.
Lea Terhune est la rédactrice en chef du présent numéro d'eJournal USA.
Avant l'écriture, il y avait les contes. Au fil des millénaires, de génération en génération, histoires et contes oraux ont capturé les valeurs et les légendes de diverses sociétés. Des conteurs de grand talent ont appris d'innombrables poèmes et étaient profondément honorés en tant qu'artistes et enseignants qui inspiraient, inculquaient des valeurs et guidaient les comportements.
Avec l'invention de l'écriture, nombre de contes transmis oralement ont été consignés sur papier, mais les conteurs ont continué de fasciner les communautés traditionnelles de par le monde. Et même la révolution technologique du XXe siècle, qui nous a donné la radio, la télévision, l'Internet et les médias électroniques, n'a pas fait taire les conteurs.
Les Amérindiens et leurs nombreuses tribus ou nations, établis en Amérique du Nord et du Sud bien avant l'arrivée des explorateurs européens, possèdent une riche tradition orale. Leurs histoires préservées au sein de leurs collectivités atteignent aujourd'hui de vastes publics grâce à des conteuses tels que Sunny Dooley et Dovie Thomason. Sunny Dooley, Navajo, ou Diné, et Dovie Thomason, d'origine lakota et apache kiowa, ont présenté leur art à Washington au Musée national de l'Amérindien. Elles ont ensuite participé à des débats sur le conte oral au XXIe siècle.
Sunny Dooley est une stricte interprète de la tradition navajo qui, écoutant le conseil de son grand-père, chanteur traditionnel, ne pratique son art que lorsqu'elle y est invitée et ne fait pas de publicité. Ayant grandi dans la Réserve navajo de l'Arizona et plongée dans la culture tribale, sa langue maternelle est le diné. Les Navajos, qui constituent aujourd'hui la plus grande nation indienne des États-Unis, menaient une existence semi-nomade et pastoraliste. Dovie Thomason est née dans les nations indiennes des Grandes Plaines, à savoir les Lakotas, qui vivaient de la chasse au bison avant que les troupeaux de ces bovidés sauvages ne soient décimés, et les Apaches kiowa, farouches guerriers légendaires.
La tradition orale varie d'une tribu à l'autre, mais ses objectifs sont semblables. « Il y a des centaines de nations autochtones et chaque nation et tribu assigne à ses histoires des buts spécifiques », dit Sunny Dooley, et pour les Navajos, « les contes servent dans le cadre de l'éducation individuelle, pour apprendre aux gens à être humains ». Par ailleurs, de par leur dimension spirituelle, les contes font partie intégrante de toutes les cérémonies navajos où « ils sont utilisés pour guérir, pour enseigner et pour distraire. Ils vous donnent vraiment un point d'origine », ajoute-t-elle.
Dovie Thomason représente plusieurs traditions autochtones. Outre son patrimoine natal, elle a été adoptée par les indiens pueblos et « empruntée par les Iroquois parce qu'ils avaient besoin d'une conteuse ». Elle est du même avis que Sunny Dooley. Ses traditions « ressemblent pratiquement en tous points à ce que Sunny a décrit comme étant le but et la finalité des contes. Il faut que l'on nous apprenne à être humains et que l'on nous le rappelle ; nous avons besoin d'un plan, d'une sorte de carte routière et d'indications sur la façon de faire des choix et de prendre des décisions », note-t-elle.
Valeur pédagogique des contes
Les contes aident les parents à élever les enfants et « à maintenir certaines façons d'être humain et de vivre harmonieusement au sein d'une communauté », dit Dovie Thomason. Parlant de la valeur attachée par les Lakotas et les Apaches kiowa à l'indépendance et à l'individualité, elle évoque le souvenir de sa grand-mère, qui lui a transmis un grand nombre des contes de son répertoire. « Elle disait qu'elle me racontait des contes pour que je sois libre. Et je crois que cela reflète sans doute son expérience, à la fin du XIXe et au début du XXe siècle, qui voit dans les contes un moyen d'enseignement de la retenue, de la maîtrise de soi », sans essayer d'imposer un comportement. « L'idée de devoir contrôler une autre personne n'est pas taboue » ; ajoute-t-elle, mais c'est une idée inconfortable, inappropriée.
Les contes servent à enseigner la valeur de la responsabilité et du contrôle de soi. Des personnages sacrés et bouffons tels que Coyote, Iktomi ou Ragondin, lancent des avertissements sur les conséquences de la mauvaise conduite et sur les avantages de la morale. Coyote et Iktomi « vous apprennent que ce n'est pas parce qu'on peut faire quelque chose qu'il est bon de le faire » dit Dovie Thomason. Les contes amènent les gens à réfléchir : « Je pourrais faire telle ou telle chose, mais devrais-je le faire ? Bon, peut-être pas. » C'est une question « de respect et pas de confrontation » ou de contrôle. Les contes mettent en évidence les faiblesses tout en permettant au personnage fautif de choisir. Dovie Thomason explique : « Les gens peuvent analyser l'histoire et se dire : l'oiseau, c'était moi ? Qui étais-je ? Pourquoi m'a-t-on raconté cette histoire ? »

Dovie Thomason et Sunny Dooley se rappellent toutes deux avoir été obligées dans leur enfance d'écouter des contes, parfois pendant des heures, après une infraction quelconque. Sunny Dooley fait remarquer que les contes « enseignent ce qu'il y a de bon dans la vie. Ils vous disent quel type de bois on peut ramasser pour se chauffer chez soi. Ils vous disent quels animaux vous pouvez tuer pour les manger. Et je crois aussi qu'ils vous font prendre conscience de l'environnement. »
Sunny Dooley et Dovie Thomason ont commencé à présenter leurs contes au sein de leurs collectivités tribales. Lorsqu'elles ont élargi leur auditoire, elles se sont trouvées devant un dilemme : comment allier contes sacrés et narration professionnelle ? « Vous devez presque vous dissocier entièrement de la narration culturelle, cérémoniale des contes et passer de l'autre côté où se situe la profession de conteur », dit Sunny Dooley. Les contes rituels navajos ne changent pas ; il ne s'en crée pas de nouveaux. Certains ont « sombré dans l'oubli » et « il n'y en a plus autant qu'auparavant, mais il existe encore beaucoup d'histoires à raconter ». Les contes navajos sont longs ; leur narration prend généralement plusieurs jours, ce qui présente des difficultés pour les représentations de courte durée. De nouveaux contes sont créés dans ce que Sunny Dooley appelle le domaine « professionnel ». « Dans ce genre particulier, on raconte de nouvelles histoires et dans tous les médias, pas seulement oralement. » Elle note que ses propres contributions « sont des récits personnels de quelqu'un qui a grandi dans un monde biculturel ». Et, ajoute-t-elle, « je crois que les indigènes de tous les pays comprennent bien cela », ayant fait l'expérience de « l'histoire de la conquête européenne ». Les cultures autochtones ont survécu à la colonisation. Sunny Dooley dit que les héritages coloniaux « sont des systèmes politiques qui ont, en quelque sorte, érodé notre culture, porté atteinte à son intégrité » et que « les contes permettent de retrouver cette intégrité ».
Dovie Thomason a, de même, une « expérience double » et concilie la narration traditionnelle et professionnelle. Il y a certains contes qu'elle ne présente jamais hors de la communauté. Elle s'inquiète du fait que les contes tribaux sont considérés comme du folklore, et donc comme appartenant au domaine public et pouvant être librement appropriés pour être racontés, ce qui peut aboutir à des distorsions des traditions sacrées. « Cela devient très important lors du passage dans le monde professionnel. J'ai assisté à des destructions et à des dégâts considérables infligés dans ce monde, dans de bonnes intentions ou par manque de réflexion, à la narration de contes », dit Dovie Thomason. Elle pense qu'il y a peut-être lieu de créer de nouveaux contes. « Je suis en contact avec un grand nombre de gens du monde entier, des conteurs et des conteuses autochtones qui s'interrogent sur la nécessité de nouveaux contes. Le XXIe siècle nous jette à la figure un certain nombre de nouveaux comportements pour lesquels il n'existe pas de contes », dit-elle, et elle cite deux exemples : « les enfants qui tuent des enfants » dans les gangs, et ce qu'elle appelle « la maladie de la rapidité … nous faisons 36 choses à la fois, les gens n'ont jamais été aussi pressés. Nous avons besoin de contes pour nous aider à faire preuve de sagesse par rapport à ces phénomènes. »
Rétablissement de l'harmonie
L'activité des conteurs traditionnels suit le rythme des saisons. Dovie Thomason se souvient d'une remarque qu'un ancien lui a faite : « C'est le monde à l'envers. Nous suivons les saisons, nous, mais le monde dans lequel nous vivons n'en fait rien. Il y avait un temps où lorsque le froid arrivait, nous nous arrêtions. Maintenant, nous mettons des chaînes aux pneus, nous passons en traction à quatre roues motrices et nous partons trois heures plus tôt pour aller au travail. Nous n'avons plus cette période de calme dans le tipi, cette phase d'inactivité dans le wikiup, où l'hiver est la saison du sommeil et d'une calme réflexion. » (Le tipi et le wikiup sont des types d'habitation des Amérindiens.)
Dovie Thomason continue : « Donc dans un monde à l'envers, devons-nous réexaminer nos traditions, réexaminer nos univers ? Sur quels points allons-nous nous adapter ? Sur quels points est-ce dangereux de le faire ? Où devons-nous changer ? Où devons-nous ne pas changer ? » Pour elle, « les contes traditionnels doivent rester inchangés. On ne peut pas changer l'ossature. On peut changer le poids, la longueur de l'histoire, qui peuvent s'étendre et se contracter. Les choses ont une capacité d'adaptation … mais il faut dégager un consensus sur ce qui constitue une adaptation raisonnable », conclut-elle.
La narration des contes permet de retrouver une harmonie perdue. Les contes et cérémonies navajos « rétablissent l'harmonie et vous replongent dans cet état sacré d'accord avec l'ensemble de la création », dit Sunny Dooley. « Nos histoires se déroulent sur tout le parcours du passage de l'ordre au désordre et du retour à l'ordre, explique-t-elle. Et notre existence se situe dans les limites de ces paramètres. »
Les deux femmes réagissent au terme de « multiculturel »appliqué aux Amérindiens. « Nous ne sommes pas une minorité, la chose est claire. Nous sommes des nations souveraines dotées d'un statut juridique unique ; nous sommes des autochtones, ce qui nous situe dans un cadre mondial, international de lois et de relations qui se perdent lorsque nous devenons « les Amérindiens », dit Dovie Thomason, qui ajoute : « J'aimerais que nous nous intégrions au monde et que nous commencions à employer le terme d'autochtone ou que nous soyons spécifiques. » L'expérience des descendants des Premières nations, dont la présence remonte à des millénaires, se distingue de celle des émigrés, dont l'arrivée est plus récente, dit-elle.
Sunny Dooley opine : « Cette idée de multiculturalisme m'a frappée et je me suis dit : la culture de qui ?», dit-elle au sujet de ses rencontres avec d'autres cultures non anglaises ou européennes. « Vous allez dans la jungle en Afrique ; nos riches cultures sont si semblables. Il n'y a pas beaucoup de « multi » dans cela. Je connais mon histoire ; ils connaissent leur histoire. Ces contes sont identiques ou se ressemblent », explique-t-elle.
Les contes exigent que l'on prenne le temps de réfléchir, chose qui manque dans le monde moderne. Sunny Dooley se demande « si les gens vont vraiment se remettre à écouter ; parce que je suis persuadée que nous avons besoin de périodes de calme ». Dovie Thomason rappelle : « Pour parler, parler de manière structurée, parler bien et sans notes, et pour avoir des choses en mémoire, il faut des périodes de silence et de tranquillité ; c'est un art qu'il faut savoir acquérir, et cela exige un auditoire capable de garder le silence, de retenir son souffle, de faire attention et d'écouter. » Et elle ajoute : « Nous avons négligé le vieil art de savoir, de parler et d'écouter ».
Sur une note plus positive, Dovie Thomason fait remarquer que les chercheurs, aujourd'hui, « ne parlent plus de nous comme d'une espèce disparue, primitive ou retardataire, et ils placent la richesse de nos traditions orales sur le même plan que le corpus littéraire mondial ». Sunny Dooley, qui se sert d'un panier navajo finement décoré comme accessoire, note que l'attitude selon laquelle « seul l'écrit a de la valeur » l'irrite. Elle se sert de son panier « parce qu'il n'y a rien d'écrit dessus. Il y a un dessin qui en fait partie intégrante, qui ne change pas et qui est tout aussi valable qu'une histoire écrite. »
Sunny Dooley a publié des poèmes et Dovie Thomason écrit des chansons et des livres pour enfants qui s'inspirent des contes tribaux traditionnels. Mais leur principale vocation est d'établir le contact personnel qu'elles considèrent toutes deux comme une composante essentielle du processus de narration du conte, grâce à laquelle ce processus a une influence maximale. Le Musée de l'Amérindien a présenté les talents de Sunny Dooley et de Dovie Thomason et leur capacité d'impliquer leur public en personnalisant les contes didactiques traditionnels. Leurs prestations ont été accueillies par des applaudissements enthousiastes des adultes et par des piaillements de joie des nombreux enfants présents, captivés par les aventures de Coyote et d'Iktomi, ou par l'histoire de la diffusion du maïs, de la pomme de terre, de la tomate, des poivrons, des haricots et du chocolat issus des cultures amérindiennes pour devenir des aliments réconfortants appréciés dans le monde entier.