La vaste mosaïque d'un peuple en mouvement

12 mars 2009

L'Indien le plus coriace du monde

 
Sherman Alexie
L'écrivain Sherman Alexie. (© Erin Patrice O'Brien/Corbis)

Sherman Alexie

Sherman Alexie est un Indien Spokane/Cœur d'Alène qui a grandi dans la Réserve des  Spokanes de Wellpinit (Washington). Son premier recueil de nouvelles, The Lone Ranger and Tonto Fistfight in Heaven (1993), a reçu le prix PEN/Hemingway du meilleur premier ouvrage de fiction.  Une nouvelle du recueil a été adaptée par l'auteur au cinéma ; le film, Smoke Signals, a été primé. Après la publication de son premier roman, Reservation Blues, il a été cité parmi les meilleurs espoirs de la littérature américaine par le magazine Granta. Ecrivain prolifique, ses œuvres continuent d'être primées. Il est aussi un comique de talent.

 

Les extraits suivants de son recueil de nouvelles, The Toughest Indian in the World, donnent un aperçu de son œuvre. Le premier est tiré de la nouvelle éponyme.

 

En 1975 ou 76 ou 77, en voiture, sur une route ou une autre, mon père montrait du doigt un auto-stoppeur à un ou deux kilomètres de distance.

« Un Indien » disait-il si c'était un Indien, et il ne se trompait jamais, alors que je ne pouvais même pas distinguer si la silhouette lointaine était un homme ou une femme, sans parler de pouvoir dire si c'était un Indien ou pas.

Si la silhouette lointaine était un Blanc, mon père passait sans faire de commentaire.

C'est comme ça que j'ai appris à rester silencieux en présence des Blancs.

Ce silence n'est pas signe de haine, de peine ou de peur. Les Indiens aiment à penser que les Blancs vont disparaître, partir en fumée, si on les ignore assez souvent. Il y a peut-être un millier de familles de Blancs qui attendent le retour de leur fils ou de leur fille et qui ne les reconnaissent pas lorsque, brouillards matinaux, ils passent en flottant à côté d'eux.

« On ferait mieux de s'arrêter » disait ma mère, assise dans le siège du passager. C'était une de ces femmes Spokane qui portait toujours un bandana pourpre noué sur la tête.

Ces derniers temps, le bandana est rouge. Il y a des raisons, des motifs, des traditions qui expliquent le choix de la couleur, mais ma mère en garde le secret.

« Faites de la place » nous disait mon père. Nous étions assis sur la plancher à l'arrière de notre vaste fourgonnette bleue ; nous étions assis sur des échantillons de tapis parce que mon père, un jour de rage aveugle, avait arraché les sièges peu de temps après avoir acheté la fourgonnette à un Blanc un peu fou.

J'ai trois frères et trois sœurs maintenant. À l'époque, j'en avais quatre de chaque sexe. J'ai manqué un des enterrements, et j'ai pleuré toutes les larmes de mon corps à l'autre.

« Faites de la place » répétait mon père - il répétait tout deux fois - et ce n'est qu'à ce moment là que nous nous serrions pour faire de la place à l'Indien autostoppeur.

Bien sûr, c'était facile de faire de la place pour un seul autostoppeur mais, en général, les Indiens se déplacent en groupe. Une fois ou deux, nous avons ramassé toute une équipe de basket-ball cent pour cent indienne, avec les entraîneurs, les copines et les cousins. Quinze, vingt Indiens inconnus entassés à l'arrière de la fourgonnette avec neuf enfants indiens aux yeux écarquillés.

À l'époque, j'aimais l'odeur des Indiens, et des Indiens autostoppeurs en particulier. Ils étaient toujours un peu ivres, auraient souvent eu besoin de savon et d'eau, et étaient toujours prêts à chanter.

Oh, ces chansons ! des blues indiens à tue-tête. Nous les appelions les « 49 », ces chansons interculturelles mêlant les paroles indiennes à toutes les chansons jamais enregistrées par Hank Williams. Hank était notre Jésus, Patsy Cline notre Vierge Marie, et Freddy Fender, George Jones, Conway Twitty, Loretta Lynn, Tammy Wynette, Charley Pride, Ronnie Milsap, Tanya Tucker, Marty Robbins, Johnny Horton, Donna Fargo, et Charlie Rich nos disciples.

Nous savons tous que la nostalgie est dangereuse, mais je me souviens de ces jours en toute bonne conscience. Bien sûr, nous vivons à une époque différente, et aujourd'hui il n'y a plus autant d'Indiens autostoppeurs.

Dans « One Good Man » l'auteur passe sa vie en revue alors qu'il prend soin de son père diabétique et amputé qui est sorti de l'hôpital pour mourir. Tout au long de  la nouvelle, il se demande et demande au lecteur « Qu'est ce qu'un Indien » et pose la question différemment à chaque fois : « Qu'est ce qu'un Indien ? Est-ce que c'est un enfant qui peut entrer sans se faire annoncer dans 17 maisons différentes ? » ou « Qu'est ce qu'un Indien ? Est-ce que c'est un fils, debout dans le chambranle de la porte qui regarde son père dormir ? » Après que son père lui eut raconté un rêve, il décide de le conduire au Mexique. C'est la dernière scène du recueil.

 

Au sud de Tecate (Californie), la fourgonnette tombe en panne. Puis, dix minutes plus tard, au nord de Tecate (Mexique), c'est le fauteuil roulant de mon père.

Nous étions debout (je suis le seul à être debout) sur de l'asphalte brûlant sous le grand soleil.

« On est presque arrivés », a dit mon père.

« Quelqu'un va nous prendre », ai-je répondu.

« Tu nous prendrais ? »

« Deux types à la peau brune, dont un dans un fauteuil roulant ? Je pense que les flics de l'immigration nous prendraient. »

« Bon, alors ils penseraient que nous sommes des migrants illégaux et ils nous déporteraient. »

« Ce serait une manière sacrément paradoxale d'entrer au Mexique. »

Je voulais demander à mon père s'il avait des regrets. Je voulais lui demander quelle était la pire chose qu'il avait jamais faite. Son plus grand péché. Je voulais lui demander s'il y avait la moindre raison pour que l'église catholique envisage de faire de lui un saint. Je voulais ouvrir ce dictionnaire et trouver les définitions des mots foi, espoir, bonté, tristesse, tomate, fils, mère, mari, virginité, Jésus, bois, sacrifice, douleur, pied, femme, pouce, main, pain et sexe.

« Est-ce que tu crois en Dieu », ai-je demandé à mon père.

« Dieu a du potentiel », m'a-t-il répondu.

« Quand tu pries, qu'est-ce que tu demandes ? » lui ai-je demandé.

« Ce n'est pas tes affaires », a-t-il répondu.

Nous avons ri. Nous avons attendu des heures que quelqu'un nous vienne en aide. Qu'est-ce qu'un Indien ? J'ai pris mon père dans mes bras et je lui ai fait passer la frontière.

Copyright © Sherman Alexie. Reproduit avec l'aimable autorisation de Grove/Atlantic Inc.

 

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