11 mars 2009
Perspective amérindienne

Susan Power
Descendante d'Amérindiens et d'Écossais, Irlandais et Anglais qui ont colonisé les États-Unis, Susan Power, diplômée de l'Ecole de droit de Harvard, a choisi pour sujet de ses œuvres littéraires son héritage dakota-sioux. Son premier roman, Danseur d'herbe [The Grass Dancer], a remporté le prix PEN/Hemingway 1995 du meilleur premier ouvrage de fiction. Ses œuvres comprennent Strong Heart Society [La société des cœurs forts] (1998) et Roofwalker [L'esprit qui marche sur les toits] (2002), ainsi que des nouvelles publiées dans The Atlantic Monthly, Paris Review, Ploughshares et Story. Susan Power enseigne la création littéraire à l'université Hamline de St. Paul (Minnesota).
Ma mère est née en 1925 dans le Dakota du Nord à Fort Yates, ville poussiéreuse de la Réserve indienne sioux de Standing Rock. Son nom dakota est Mahpeyabogawin, ce qui signifie dans la langue de notre tribu Femme qui rassemble les nuages de tempête ; elle est donc venue au monde comme une prémonition de toutes les terribles tempêtes qui n'allaient pas tarder à déferler sur les Grandes Plaines, dont le sol surexploité s'est mué en une poudre sèche et mouvante qui tuait. Elle a grandi dans une petite cabane de rondins située de l'autre côté de la route, en face de la première tombe de notre célèbre chef Sitting Bull.
« Il nous protégeait. Si nous avions des ennuis, ou si quelque chose nous faisait peur, nous courions jusqu'au tas de pierres de sa tombe et nous l'appelions : La La, La La, aide-nous ! » Ma mère a une mémoire de Sioux, « comme une mémoire d'éléphant », dit-elle. J'ai entendu cette histoire à de multiples reprises.
« La La, c'est l'abréviation de « Tunkashila », grand-père, n'est-ce pas ? »
« C'est ça. »
Je n'ai pas grandi en parlant dakota, mais j'ai appris assez de mots et de phrases pour apprécier à quel point ce langage est visuel ; chaque mot est pris dans tout un entrelacs d'histoires que je transporte avec moi, dans ma vie et dans mon art. Je ne suis pas née dans une réserve, mais dans l'immense ville de Chicago, et les souvenirs de ma mère ne sont que la moitié de mon passé, puisque mon père est né dans l'État de New York, descendant des Anglais, Ecossais et Irlandais partis d'Europe au XVIIe siècle pour se lancer dans l'aventure américaine. Il avait 10 ans de plus que ma mère, avait fait des études supérieures, avait grandi dans un milieu aisé et, quand j'étais petite, je me plaisais à m'imaginer à quel point la situation aurait été étrange et choquante pour eux s'ils s'étaient rencontrés quand ma mère n'avait que 10 ans et que mon père en avait 20. Aurait-il eu pitié d'elle, en la voyant alors vêtue d'une salopette usée, couverte de poussière, nu-pieds, cheveux coupés au bol comme un garçon ? De son côté, aurait-elle pensé qu'il débarquait d'un autre monde, avec ses vêtements soignés, sa pipe élégante et son visage glabre sentant toujours la lotion après-rasage ? Il s'est trouvé que les parcours respectifs de mes parents se sont croisés - deux amateurs de livres employés dans le secteur de l'édition. Et c'est sur ce point que nos chemins convergent toujours, quelles que soient les différences qui nous distinguaient et qui nous distinguent, dans cet amour des mots.
Ma mère était l'une des fondatrices de l'American Indian Center de Chicago, et j'ai grandi dans le giron de la communauté intertribale ; j'ai appris à danser dans le style planche à laver comme les vieilles dames winnebago ; j'ai écouté des histoires de vrais fantômes et des contes mettant en garde contre les dangers du mauvais usage de la magie. J'ai découvert les pratiques religieuses des différentes tribus, dont beaucoup amalgamaient leurs croyances traditionnelles et le christianisme. C'est ainsi que je vivais le week-end, le soir, l'été, mais ce n'était pas ma seule vie. Mes parents m'ont aussi initiée à la culture américaine générale et m'ont emmenée au ballet, au théâtre, dans les bibliothèques et les musées. À l'âge de 12 ans, j'ai découvert Shakespeare, grâce à la vaste collection d'enregistrements de la bibliothèque municipale, pesants albums que j'empruntais, que j'emportais à grand peine jusque chez moi où je les écoutais pendant des heures. J'apprenais par cœur de longues tirades, ma préférence allant aux scènes de mort, et je déambulais dans la maison en déclamant interminablement, halÉtante, « je meurs, Égypte, je meurs ». Je pensais que Shakespeare, conteur magistral, se serait senti chez lui au milieu des Indiens, et je le considérais tout naturellement comme un parent, un familier ; je m'inspirais de lui avec la même facilité que de Stella Johnson, qui me racontait les histoires winnebago des Frères de la raquette à neige.

Pendant mes études, depuis l'école maternelle jusqu'à ma dernière année de lycée, j'ai toujours été la seule élève indienne, et j'ai vu la société changer d'une année à l'autre et mes différences se transformer d'obstacles et de difficultés qu'elles constituaient pour les enseignants en quelque chose qu'ils chérissaient et entretenaient. Les premières années, mes professeurs pouvaient me donner une note maximale pour un travail bien écrit et soigneusement étayé, mais ils hésitaient à me faire lire mon texte à haute voix devant la classe (comme tout le monde) parce que ma vision de l'histoire ne coïncidait pas avec le modèle généralement accepté. Plus tard au lycée, en revanche, ils s'adressaient spécifiquement à moi lorsqu'ils voulaient présenter un autre point de vue, pour remettre en question les opinions courantes. Des amis, qui avaient commencé par se méfier d'une camarade de classe qui ne semblait pas s'intégrer comme eux, en arrivaient à déclarer que j'avais une vie secrète qu'ils m'enviaient : les week-ends dans l'État de New York pour assister à un mariage mohican traditionnel dans une longue hutte, les vacances de Thanksgiving d'où je revenais avec une couronne perlée et le titre de Miss Indian Chicago. Je suis encouragée par la constatation que les lecteurs et enseignants s'intéressent de plus en plus à toutes les histoires et à toutes les voix de l'Amérique et, en tant qu'écrivaine, j'ai donc ouvert les portes de ma vie secrète et j'invite tout le monde à y entrer.
Après la mort de mon père, ma mère et moi avons emménagé dans un immeuble d'appartements. Voulant que je me sente reliée à ma famille paternelle autant qu'à la sienne, elle avait fait de notre long hall d'entrée une sorte de galerie ancestrale, lieu où l'Est et l'Ouest, Indiens et Blancs pourraient se rencontrer, où elle avait rassemblé des souvenirs visuels, rappels de différentes histoires et de différents espoirs qui s'amalgamaient tous en moi. Sur le mur de l'est, elle avait affiché des titres de propriété terrienne et des ferrotypies du peuple de mon père, avec au milieu le portrait d'un homme âgé aux yeux espiègles, arborant une belle barbe blanche : mon arrière-arrière-grand-père, Joseph Henry Gilmore, pasteur baptiste, professeur d'université et poète, auteur des paroles de l'hymne « Il me conduit », et dont le père avait été gouverneur du New Hampshire pendant la Guerre de sécession (1861-1865). Sur le mur de l'ouest, elle avait accroché deux maillets de tambour ornés de perles, des portraits à l'huile de chefs sioux, des herbes aromatiques tressées et, en plein centre, une photographie de mon arrière-arrière-grand-père Mahto Nuhpa (Deux ours), chef héréditaire des Yanktonnai Dakota, orateur respecté et défenseur de son peuple lors de la bataille de White Stone Hill en 1863. Les deux hommes regardaient fixement au-delà du gouffre sombre de notre sol carrelé, leur fossé culturel, contemporains qui ne s'étaient jamais rencontrés de leur vivant réunis à présent dans ce lieu insolite. Avec son imagination, ma mère trouvait sans doute ce tableau irrésistible, et elle a commencé à me parler des débats auxquels ils se livraient parfois, la nuit.
« Ces gens sont bons tous les deux, mais la seule chose, c'est qu'ils ne se comprennent pas ; alors ils se battent. Même Deux ours, chef de conseil si respecté, n'a pas pu maintenir la paix. La guerre a éclaté entre eux, et toi, tu dois faire très attention, la nuit, de ne pas passer dans le couloir. Les deux camps t'aiment, bien sûr, mais ils sont en colère, ils tirent des coups de fusil et des flèches, et ils ne voient pas toujours ce qu'ils font. Tu risquerais d'être prise entre deux feux ! »
Quand j'étais petite, je croyais tout ce que ma mère me disait. Pas question donc, après m'être couchée, de me relever et de passer dans le couloir, la nuit ; et le matin, j'inspectais les lieux pour trouver des signes de bataille, des trous de balles dans le plâtre des murs, des éclaboussures de sang sur le sol. Le couloir était toujours très propre, mais je me disais que mes ancêtres devaient nettoyer après leurs affrontements, parce qu'ils ne voulaient pas me faire peur avec leur violence, leurs errements.
Bien des années plus tard, après que j'eus quitté cet appartement et son couloir, ma mère m'a rappelé les histoires qu'elle me racontait et m'a confié comment cette division ancestrale s'était terminée.
« Ah c'est ça, lui ai-je dit un peu fâchée. À cause de toi, j'étais terrifiée de passer dans ce couloir la nuit, en pensant à toutes les mêlées qui y éclataient. »
« Je sais, je sais. Ce n'était pas gentil, m'a-t-elle répondu en riant doucement. Mais l'histoire de termine bien. »
« Ah bon ? »
« Oui. Depuis la parution de ton livre, Danseur d'herbe, j'ai remarqué que la paix et le silence règnent la nuit dans le couloir. Il n'y a plus de disputes, plus de malentendus, plus de colère. Les deux camps sont si fiers de toi, de ce que tu as écrit, et ils ont le sentiment d'avoir joué un rôle important dans ta réussite. Personne n'est éliminé. Cela leur donne beaucoup de sujets dont ils peuvent parler et sur lesquels ils peuvent tomber d'accord. Ils se rendent sans doute compte qu'ils ont bien plus de choses en commun qu'ils ne le pensaient. »
Quand j'ai commencé à écrire mes œuvres de fiction, je n'aurais jamais imaginé que mes histoires, mes paroles, mon amour de la littérature écrite et tous les récits magiques transmis par tout un enchaînement de voix viendraient unir les gens de mon sang, ces fantômes fascinés venus avant moi. Et c'est là, je trouve, le meilleur résultat de mes écrits : mon œuvre jette une passerelle au-dessus des divisions, et tout le monde s'en sent honoré, s'y voit inclus, y est consulté ; tout le monde a voix au chapitre ; tout le monde a un enjeu dans ce qui se produira dans l'avenir.